L'année du certif
Chapitre 6
Paul Fontanes se réveille au milieu de la nuit en poussant un cri. Il
s’assoit sur son lit et tire Claire par l’épaule.
— Chérie, j’ai encore vu la femme en noir !
Claire se réveille à moitié, geint et tourne le dos.
— Mmm… dors.
Paul se dresse, tremble, secoue sa femme pour l’arracher au sommeil.
— Claire, je te dis que j’ai vu la femme en noir, elle me… Elle a pointé le
doigt sur moi comme pour me désigner à…, aux…
Claire soupire, bâille, cherche une nouvelle position.
— Mon pauvre chéri, ce n’est qu’un rêve !
— Un rêve terrible, dit Paul en tâtonnant à la recherche de la poire
électrique.
Il la trouve en n. Ce e poire est pour le couple une nouvelle pomme de
discorde. Paul la presse. La lumière jaillit. Claire se cache les yeux.
— Éteins, s’il te plaît. Éteins !
— Pas avant de t’avoir parlé. Ce e fois, j’ai compris. e peut signi er
pour moi, honnête citoyen et bon républicain, une femme en noir qui me
montre du doigt ? Je te le demande ?
— Hmm, dit Claire. Le fantôme de l’École normale ?
— Le… Tu crois ? Non, je pense que ce e gure symbolise la justice !
— La justice, dit Claire en s’enfonçant dans l’oreiller. La jus…
— Ne t’endors pas, chérie, je t’en supplie. Pas avant de m’avoir écouté.
J’ai donc été injuste ? C’est la question que je suis obligé de me poser. Moi
qui ai toujours eu un sens scrupuleux de la justice !
— Hmm.
— J’aurais été injuste envers Marie Jau ret ? Il est vrai que j’ai songé
quelque temps à la renvoyer au cours moyen, pour son bien. Mais,
ré exion faite, je pré ère la garder dans la classe du certi cat. Je pense
qu’elle peut être reçue.
— Hmm.
— J’aurais été injuste avec mon ls Antoine ? Nous en avons discuté
l’été dernier. Tu as convenu que j’avais eu raison de le garder un an de
plus. Il est bien clair que je souhaite le prix cantonal pour lui et pour
l’école, pas pour moi.
— Hmm.
— Aurais-je été injuste avec Gustave Maucloux, que j’avais décidé de ne
pas présenter au certi cat, sous prétexte qu’il est mal élevé avec moi ?
Certes, certes. Mais je le soupçonnais aussi de copier, et je ne suis pas
encore tout à fait convaincu de sa loyauté.
— Hmm, dors.
— Non, pas avant d’avoir éclairci ce e a aire. Aurais-je manqué
d’équité avec Mlle Rachel ? Aurais-je eu tort de lui dire ses quatre vérités à
propos du Bouillot ? C’est pour le bien des élèves. J’ai d’ailleurs demandé à
M. Laporte, le directeur de l’école de Saint-Jean, d’arbitrer entre nous,
concernant la limite des Cévennes et « L’Aloue e ingénieuse ». S’il me
donne raison, comme je l’espère, nous adresserons une pétition à
l’inspecteur d’Académie, au ministre de l’Instruction publique,
M. Mallarmé, ainsi qu’au directeur de la Librairie Hache e. J’ai ma
conscience pour moi.
— Hmm.
— Mais alors pourquoi ce e femme en noir, dans mes rêves, pour la
troisième fois au moins ?
— Tu es injuste avec ton petit René, dit Claire.
— oi ?
Paul reje e les draps, saute du lit.
— Niniko ! Je suis injuste avec ce lézard, ce minus ?
Il se met à sautiller dans son pyjama rayé, comme un bagnard poursuivi
à coups de fouet par le garde-chiourme.
— Tu m’en diras tant ! Tu m’en diras tant ! Niniko !
— Notre petit René n’est pas un minus ni un lézard, chuchote Claire.
C’est un enfant sensible et imaginatif que ta sévérité et tes railleries ont
complètement tourneboulé.
— C’est faux, c’est faux ! hurle Paul. Tu es injuste !
— Alors, explique-toi avec la dame en noir !
OceanofPDF.com