L'année du certif
Troisième partie : LE PRINTEMPS DES MAÎTRES ET DES ÉCOLIERS
Troisième partie :
LE PRINTEMPS DES MAÎTRES ET DES ÉCOLIERS
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Ronde d’avril.
Me promenant dimanche,
Vive l’avril !
Dimanche au gai vallon,
Vive ce e saison !
Je vis sur une branche,
Vive l’oiseau !
Dans un nid, trois pinsons,
Vivent l’oiseau, l’oiselle !
Dans un nid, trois pinsons
Vivent les oisillons !
J’approchai mon oreille,
Vivent les nids !
(…)
« Vous êtes la plus belle !
Vivent les bois ! »
Dit le premier pinson,
« Vive la tourterelle ! »
Dit le premier pinson.
Vivent les beaux pigeons !
Ernest Pérochon,
Contes des cent un matins,
Librairie Delagrave, 1930.
Paul Fontanes s’est arrêté au bord du chemin, sur la droite. Il considère
l’amas de maisons qu’on appelle mas Gibelin. Une espèce de forteresse à la cévenole, étroite et haute, gris rougeâtre, presque sans fenêtres aux étages,
domine l’amas serré des maisons. Une quintuple collere e blanche de
vergers en terrasses cerne le mas, donnant à la colline entière l’allure
d’une ziggourat ou, si l’on veut, d’une tour de Babel écourtée. Au-dessous,
les aulnes et les ormes verdissent au fond du valat.
— Le mas Gibelin, dit Paul à Claire, qui se tient en retrait, tête levée, le
mas Gibelin se trouve dans la commune de Saint-Pierre, mais il est
beaucoup plus près de Saint-André.
Il se retourne vers sa femme, tend une main accusatrice vers le mas
Gibelin.
— Sais-tu qui habite là ?
Claire serre son col et sourit.
— M. Balthazar Jourdan ?
— Ce vieux garçon dissolu, qui se trouve comme par hasard le parrain
de la petite peste, Marguerite Robert !
— e les enfants appellent Pascaline…
— Oui, c’est elle-même qui s’est a ublée de ce prénom ridicule. Si elle
avait deux ans de plus, je n’hésiterais pas à la traiter de coque e et même
d’aguicheuse. Elle a de qui tenir : la rumeur court que le soi-disant parrain
serait en réalité son père. La mère, en tout cas…
— Paul !
— Mais quoi ?
— Je n’aime pas quand tu te fais l’écho de toutes ces médisances.
— Certes, certes. Il n’empêche que j’ai eu tort de m’associer à
Mlle Rachel pour la préparation au certi cat. Ce e tête folle dissipe mes
garçons… Je veux parler de Marguerite, bien sûr. Même Antoine, qui est
maintenant dans les nuages, la moitié du temps ! Cela fait deux bons mois
qu’il ne progresse plus. Songe que nous serons la risée du canton si notre
ls n’a pas le prix cantonal !
— Crois-tu donc que le canton ait les yeux xés sur nous ?
— Il y a eu l’a aire de l’école mixte qui nous a mis sur le devant de la
scène. Pour le prix cantonal, nous avons peut-être a ché nos ambitions
trop tôt. Et puis quelqu’un a bavardé à tort et à travers. Il se dit partout que je n’ai pas présenté Antoine l’an dernier pour avoir ce e année le
premier du canton. C’est faux, tu le sais mieux que moi.
— Tu m’accuses d’avoir parlé ?
— Je soupçonne Niniko . Ce gamin n’a aucune cervelle, il répète en le
déformant tout ce qu’il entend. oi qu’il en soit, les gens seraient ravis
de nous voir essuyer un tel camou et. Si ce malheur arrivait, nous
n’aurions plus qu’à chercher un poste double dans la plaine !
— Mon Dieu, quelle horreur ! Mais si ça arrivait, en adme ant que ce
soit aussi grave, Marguerite Robert n’y serait pour rien.
— Tu ne comprends pas ? Le prix risque de se jouer à un point, un demi-
point peut-être. Antoine ne peut pas se perme re de rêvasser et de lorgner
les lles !
— Paul, il est bien trop jeune pour s’intéresser aux lles.
— Voire. J’ai peur qu’il ne tienne de mon père, qui se vante d’avoir
commencé à courir le jupon l’année du certi cat, justement.
— Ton père est un charmant vieux monsieur, mais il a parfois tendance
à exagérer.
— Hum, hum, oui. D’ailleurs, Antoine n’a aucunement l’idée de courir
après ce e Marguerite. Mais elle, la petite poison, est en avance sur son
âge et ne manque pas une occasion de se rendre intéressante. Les garçons
la regardent faire la folle et oublient leur travail. C’est tout…, mais c’est
déjà trop.
— Ils ne la voient qu’une fois par semaine.
— Beaucoup plus. Elle trouve toujours un bon prétexte pour dévaler à
Saint-André, le dimanche, le soir, à midi, même.
— D’un autre côté, elle travaille assez bien, n’est-ce pas ? L’émulation
devrait aiguillonner les nôtres et les inciter à se surpasser.
Paul tire son chapeau sur son front, claque le pouce.
— Par je ne sais quelle guigne incompréhensible, l’émulation ne joue
qu’en faveur des élèves de Saint-Pierre. Marguerite Robert, la mâtine, est
maintenant juste derrière Antoine. Elle a dépassé irza Favantin, Sarah
Javols et Jeannot Constant, ce qui, tu t’en doutes, n’est guère apprécié des
familles. Antoine devrait travailler comme un fou pour la distancer, mais
non. Il baye aux corneilles et admire la demoiselle. Je le soupçonne même de lire en cache e ces petits fascicules de Ferenczi, appelés « romans
complets ». D’après ce que je sais, il s’est associé avec Pénéquet et Cerque-
brègue, qui achètent ces imbécillités à Saint-Jean et les prennent pour
argent comptant. Il ne lit plus aucun livre de bibliothèque et n’ouvre
jamais son Mironneau en dehors de la classe !
« Eh bien, voilà où nous en sommes et pourquoi j’envisage
sérieusement d’abandonner la préparation commune avec Mlle Rachel.
D’autant que nous sommes en désaccord formel au sujet du Bouillot, qui
est un mauvais livre. J’exige qu’elle avertisse ses élèves au sujet des textes
de Ferdinand Fabre qui y gurent. C’est abusivement que Fabre appelle
Cévennes son causse de Lunas et de Bédarieux. Les enfants doivent savoir
qu’il y a là une erreur, si ce n’est pis. Mais Mlle Rachel ergote et tergiverse,
si bien que ma patience est à bout… La question des Cévennes n’est pas la
seule qui se pose à propos de Ferdinand Fabre. Il y a dans le Bouillot une
lecture tirée de son roman Julien Savignac, « L’Aloue e ingénieuse » : une
vraie foutaise de caussenard. J’ai trouvé un vieux Bouillot d’avant-guerre
au fond d’un placard : je te ferai lire ça. Je ne t’en dis pas plus. Je songe à
aller voir M. Laporte, à Saint-Jean, pour le prier d’arbitrer entre
Mlle Rachel et moi… et aussi a n d’étudier une possibilité de travail en
commun au dernier trimestre. De plus, j’avoue que j’aimerais bien savoir
ce que vaut ce Jouanen, sur lequel on entend toutes sortes de contes. Il
aurait à sa dernière composition marqué le maximum en calcul, dictée et
rédaction, avec 9 de moyenne en géographie, sciences et lecture. Il
dépasserait à tout coup quatre-vingt-dix points… Je n’y crois qu’à moitié
et je voudrais en avoir le cœur net.
Claire soupire, regarde un oiseau de proie tourner très haut dans le ciel,
dénoue son écharpe et soupire.
— Mon Dieu, notre Antoine ne serait pas déshonoré s’il était ba u au
certi cat par ce petit génie.
Paul déglutit avec e ort. Sa pomme d’Adam saute le long de son cou.
— Sans doute, sans doute.
Claire enroule son écharpe autour de son poignet, soupire encore, prend
le bras de son mari.
— C’est donc si important pour toi, le prix cantonal ?
— Mon père…
— Ton père est inspecteur primaire, je sais. Pourquoi ne préparerais-tu
pas l’inspection ?
— Jamais !
— Eh bien, nous partirons dans la plaine, s’il le faut, dit Claire. Ne crois
pas que je pleurerai !
Le printemps cévenol est précoce. Lâché sur les pentes ensoleillées dès
le début de mars, il en èvre les vergers, habille la forêt, eurit les prés et le
bord des chemins, chau e à blanc les clairs après-midi… Pascaline noue
avec un l tiré de sa poche les viole es qu’elle vient de cueillir, pour les
a acher au corsage de Mlle Rachel.
— Ça vous va bien, mademoiselle !
La maîtresse hausse les épaules.
— Disons que les viole es sont une eur de mon âge.
— Vous avez l’air jeune, mademoiselle.
Mlle Rachel touche son chignon, un peu comme si elle touchait du bois.
Puis elle regarde le ciel, vers le sud, du côté de la mer. Elle regarde souvent
du côté de la mer, peut-être parce qu’elle a eu un ancêtre condamné aux
galères du roi, ou simplement parce qu’elle a, dans sa jeunesse, rêvé de
lointains voyages. De toute façon, la vue est fermée par la montagne, à
l’est et au nord… Elle ébouri e les viole es, caresse son cou.
— Tu devrais me poser la question qui t’est restée sur les lèvres l’autre
jour, en classe. Tant que nous sommes seules… Je crains que nous ne le
restions pas longtemps.
— Oui, mademoiselle, et puis je m’échappe. Mademoiselle, à quel âge
une lle peut-elle avoir des enfants, si elle veut ?
Mlle Rachel se tait une seconde.
— Ne me dis pas « mademoiselle » à chaque phrase. Ça nit par être
fatigant.
— C’est pour le respect, mademoiselle.
— Je sais que tu me respectes, et que tu m’aimes aussi, ce qui est encore
mieux. Une jeune lle peut se marier à quinze ans et donc avoir des enfants vers seize ans. Si on est très pressé, il est possible de demander
une dispense à M. le président de la République.
— Alors, on ne peut pas avoir d’enfant avant quinze ans, même si on
rencontre un homme ?
Mlle Rachel laisse son regard se perdre dans la profondeur du ciel, à la
fois cru et vif, couleur de bleu à linge. elques nuages très blancs courent
allègrement sur les crêtes, emportant rêves, jeunesse, espérances…
Pendant de longues années, elle s’est demandé : « Jusqu’à quel âge une
femme peut-elle avoir un enfant ? » Elle a cessé depuis longtemps de se
poser la question. Elle tourne la tête, sourit à sa jeune élève.
— Ce n’est pas si simple. Mais je suis une vieille lle, comme on dit, et je
n’aime pas parler de ces choses. Je préférerais que tu en discutes avec ta
maman.
— Oh, ma maman…
Pascaline prend le bras de sa maîtresse, s’appuie un peu contre elle.
— Vous, vous auriez aimé avoir des enfants ?
Mlle Rachel se raidit un peu. Ce e gamine est insupportable, avec ses
questions. Mais elle l’aime presque moins pour ses qualités que pour les
défauts qui en sont le revers. Elle se sent obligée, par dignité, de répondre
sincèrement.
— and j’étais très jeune, oui, je rêvais des enfants que j’aurais, de la
famille que je fonderais. Et puis, dans la réalité de la vie, ce e
préoccupation est vite passée après le travail et les idées que je défendais
sur la situation des femmes. La famille, les enfants, c’est important, pour
une femme aussi bien que pour un homme. Mais une femme doit penser
avant tout à son indépendance. Est-ce que tu peux comprendre quel
bonheur c’est de ne pas dépendre d’un homme, même d’un mari qui
t’aime ? Et l’indépendance, c’est le travail, le métier, un bon métier. C’est
bien de penser aux enfants, à ta vie de femme. Mais je voudrais que tu
penses aussi à ton futur métier…
Pascaline baisse les yeux, gra e la poussière blanche de la route avec la
pointe de son soulier.
— J’y pense, mademoiselle. Je vous ai dit : je voudrais être vendeuse
dans un grand magasin.
Mlle Rachel balance la tête d’un air pensif.
— Ma foi, c’est un métier, c’est un métier. Mais, à mon avis, tu vaux
plus.
Pascaline se détourne, elle tend la main droite vers la vallée, là où la
route qui monte de Saint-André à Saint-Pierre dessine une épingle à
cheveux, un « fer de mulet » entre les châtaigniers.
— Je les vois. Ils sont plus que tous les deux, les enfants ont dû aller
d’un autre côté. Ils viennent sûrement vous parler. Je me sauve !
Mlle Rachel tente un geste pour retenir son élève. Un geste qu’elle ne
s’explique pas très bien. Se montrer en compagnie de Marguerite est une
façon de dé er Paul Fontanes : elle en a assez de ler doux devant lui…
Non, ce n’est pas la bonne raison. Elle veut seulement prouver au couple
Fontanes qu’elle n’est pas une vieille lle sevrée d’a ection et condamnée
aux dimanches solitaires. Enfantin !
Elle éclate de rire. Pascaline se retourne, xe la maîtresse avec cet air
e ronté, questionneur et malicieux qui lui va si bien et qui la rend deux
fois plus jolie.
— Je peux rester avec vous, si ça vous embête d’être seule.
Elles font chacune un pas, se tiennent une seconde face à face, graves, la
tête penchée, les mains ouvertes. Pascaline a beaucoup grandi, ces
derniers mois, elle a seulement un front de moins que Mlle Rachel. Un
front et un chignon… Elle sourit de toutes ses dents et se je e dans les
bras de sa maîtresse, appuie le menton sur son épaule, fro e sa joue contre
la joue de la demoiselle.
— Je suis contente d’être avec vous. J’ai envie de rester !
Mlle Rachel repousse son élève avec une caresse.
— C’est le plus gentil mensonge que j’aie entendu depuis bien
longtemps. Tu n’as qu’une envie, c’est d’aller courir après les garçons
Fontanes. Allez, le !
— Merci, mademoiselle.
Pascaline s’enfuit aussitôt dans un grand envol de eurs imprimées. Elle
bondit le long d’un sentier, sa jupe légère découvre ses longues jambes
nues. Elle a qui é ses bas depuis une semaine au moins, c’est sa façon de
fêter le printemps. Si elle osait, elle vivrait en pagne… Au premier tournant du sentier, elle piroue e sur un pied, envoie un baiser du bout
des doigts et s’enfonce entre les haies.
Mlle Rachel ne peut détacher son regard de l’endroit où l’enfant a
disparu. Elle se sent tout à coup a reusement seule. Elle fait quelques pas
sur la route, en descendant. Il lui semble que le sol se dérobe sous ses
pieds. Elle s’arrête.
Les Fontanes qui montent. D’ici à cinq minutes, elle se trouvera devant
eux. Elle a très envie de voir Claire, qu’elle aime beaucoup. Mais Claire se
taira, comme d’habitude. « Et je devrai écouter une fois de plus Paul
Fontanes rabâcher le certi cat et ergoter sur la limite des Cévennes… Oh
non ! »
Elle peut encore échapper au pensum. Son cœur se précipite, elle
regarde autour d’elle, s’assure que personne ne peut la voir. Vite, le
raccourci. Elle trébuche sur les pierres mal jointes d’un escalier qui
enjambe les faïsses, ces traversiers à la mode des Cévennes. Elle court,
haletante, le long d’une terrasse envahie de ronces, elle accroche sa
manche, un bruit de déchirure, tant pis. Elle va s’enfermer chez elle et
faire semblant d’être absente. Cent mètres plus loin, elle doit s’arrêter, les
deux mains croisées sur son cœur qui bat la chamade. « ’est-ce qui
t’arrive, Rachel, tu deviens folle ? » Une douleur aiguë lui perce la
poitrine, son regard se voile. Elle tourne le dos au village et avance vers les
bois, tout doucement, presque à tâtons.
— Fofe e ! Fofe e !
Fofe e se retourne, tire la langue à Niniko .
— Adieu, monsieur Gédéon, bonjour chez vous !
Puis elle s’élance à la poursuite de Davy et de Tavou Maucloux.
Niniko s’égosille encore un instant puis se tait, sou e à pleines joues,
ferme les yeux. Elle est partie, rien à faire pour la tenir, celle-là. Il est seul
au bord d’un chemin, à cinq cents mètres du village de Saint-Pierre.
Les Fontanes ont pro té de ce beau dimanche après-midi, le dernier de
mars, pour une sortie en famille. Ce e année, Pâques tombe assez tard, le
deuxième trimestre n’en nit pas et le printemps donne des envies. Niniko aurait préféré marcher le long du Gardon. Maman aussi, elle va
beaucoup mieux, grâce aux remèdes du docteur de Nîmes, mais elle est
encore un peu faible et la montagne lui fait peur. Mais papa a dit non.
« L’air de la rivière n’est pas sain pour toi, chérie. Surtout en ce e saison.
Il faut que tu marches au soleil, que tu respires l’air sec. On va monter à
Saint-Pierre… » Maman a ri gentiment. Elle n’en veut jamais à papa quand
il la contrarie. Elle rit, sourit, soupire. « Faisons comme tu veux. » Niniko
en est quelquefois un peu agacé. Il aimerait qu’elle se rebi e, il ne sait trop
pourquoi. Davy a soutenu papa. « On monte, y a du soleil tout le long de
la côte, on pourrait même qui er sa chemise ! » Papa a froncé les sourcils.
« Ne t’avise pas de qui er ta chemise, mon garçon ! – Oh, c’était juste
pour rire. Et puis j’ai des copains là-haut… – Tu as des copains à Saint-
Pierre ? – Et comment ! »
Là, Davy arrange la vérité. On ne peut pas avoir des copains à Saint-
Pierre, parce que les gens de la montagne méprisent trop ceux de la vallée.
Tout juste s’ils n’osent pas dire que Saint-André, ce n’est plus les
Cévennes… Davy va rejoindre Tavou Maucloux, qui habite à la limite des
deux communes, et ensemble ils iront retrouver Télémaque Farinier, dit
Pénéquet, vers les hauts de Saint-Pierre. Pénéquet pro te du dimanche
pour garder les bêtes d’un propriétaire de Saint-Pierre : il grimpe sur un
monticule ou même sur un arbre – on ne le croirait pas si agile, gros
comme il est – et il peut surveiller les amants, les femmes fatales et les
sbires dans toute la montagne, le long de la route, et presque jusqu’au fond
de la vallée. Il a des jumelles qui grossissent dix fois, rien ne lui échappe.
Bien sûr, Davy et Tavou ont l’intention de l’aider à surveiller et ils
espèrent voir un amant, peut-être même une femme fatale, mais elles sont
rares dans la montagne. Les sbires, on ne les voit jamais, ou, si on les voit,
c’est trop tard : ils sont déjà sur vous, prêts à vous sauter dessus pour vous
ligoter et vous emmener au n fond de l’Asie ! Davy a demandé à Niniko
de garder Fofe e pendant qu’il ferait le guet avec Télémaque et Tavou.
— T’es trop jeune pour gue er. Si jamais tu voyais une femme fatale, tu
risquerais d’être très malade et de perdre la boule !
Alors, le temps d’un éclair, Niniko s’est demandé si les grands ne se
chaient pas de sa ole. Non, impossible. D’abord, ils ne sont pas si grands que ça : ils n’ont qu’un an de plus. Et les amants et les femmes fatales
existent bien, puisqu’on en parle dans les livres sur la vie. Tavou Maucloux
a lu le doute dans les yeux de Niniko . Il est venu lui taper sur l’épaule.
— Hé, faon de biche, je me pensais aussi : le Pénéquet y barjique comme
ça et peut-être qu’il galèje à moitié. Alors, j’ai demandé à cousin Martin.
T’ sais c’ qu’y m’a répondu, cousin Martin ? Y m’a répondu : « C’est pas
des charres, cousin Maucloux. Les femmes fatales, ça vaut les garces en dix
fois pire ! » Et voilà, mon drôle !
En partant, Davy a sorti des papiers de sa poche de culo e et les a
tendus à son frère.
— Prends mes dates et mes départements. T’auras qu’à dire à papa que
je les ai étudiés un moment et que je te les ai prêtés pour que tu repasses
un peu. Il sera tellement content qu’il te posera pas de questions ! Oka ?
Niniko a pris les deux listes. Il n’a pas du tout envie de réviser son
histoire-géo. Il est sûr que Davy et Tavou ne lui ont pas tout dit. À les voir
ler comme des chiens courants sur une piste, on croirait que Pénéquet
leur a envoyé un message pour leur dire qu’il a un coup en vue. Le berger
a peut-être repéré un amant et une femme fatale. Comme il est trop gros
pour les poursuivre, il va lancer Davy et Tavou à leurs trousses… Fofe e
aussi a l’air de se douter de quelque chose. Niniko n’a pas pu la retenir
plus de cinq minutes. Il n’a pas essayé de lui courir après, il sait bien que
ça ne sert à rien.
Et si elle voit un amant ou, pis, une femme fatale, est-ce qu’elle risque
de devenir folle ?
Il s’assoit pour ré échir, tout en regardant les listes de Davy. Charles
Martel bat les Arabes à Poitiers en 732. 843, traité de Verdun, l’empire de
Charlemagne est partagé en trois États : France, Germanie et Lotha… Lotha…
Non, Fofe e ne risque rien, en cas de mauvaise rencontre : elle ne
comprendra pas. Elle est trop petite, les choses de la vie lui passent au-
dessus de la tête. Elle ne saurait pas faire la di érence entre un amant et
un aiguiseur de couteaux… Et si elle croise une femme fatale, elle la
prendra pour une dame ordinaire, juste un peu fardée !
Lui, Niniko , se sent malin et fort. Oh, il ne va pas renoncer à la chasse.
Puisque c’est comme ça, il gue era tout seul. Il va d’abord monter à Saint-Pierre. Les trois autres sont dans la montagne, alors les amants et les
femmes fatales, s’il s’en trouve par là-haut à la recherche d’une proie, vont
peut-être se réfugier au village. En avant, Fanfan la Tulipe, en avant !
Il a un peu peur, mais il est décidé à percer coûte que coûte le mystère
de l’amour. Et il n’a toujours pas pu lire L’ Atroce Baiser, un livre à soixante
centimes, deux fois plus gros et plus plein de secrets terribles que les
autres à trente centimes.
Claire pose la main sur le bras de son mari.
— Paul, je suis un peu lasse. Je vais te laisser continuer seul pour
rejoindre les enfants.
— Tu veux déjà rentrer à la maison ?
Paul Fontanes tire sa montre savonne e de la poche de sa veste, fait
mine de regarder le cadran, mais Claire voit bien qu’il a la tête ailleurs.
Elle connaît ce geste machinal. Si on lui demandait l’heure, il serait bien
embarrassé… Elle retient un sourire. À l’époque de leurs ançailles, il
posait le doigt sur le bout de son nez. « Tu as deux petits plis là… »
L’index glissait au coin de sa bouche, descendait, suivait le contour de son
visage, entre joue et menton. « Et là une petite fosse e et une autre de ce
côté… » Il serrait le front de Claire entre ses mains. « Oh, tu ris, tu te
retiens, tu ris en dedans. Laisse-moi voir le feu follet danser dans tes yeux
couleur de la mer ! »
C’était le temps de l’espérance et du bonheur. Le feu follet ne danse plus
dans les yeux de Claire ou, en tout cas, il n’y a plus personne pour le voir.
Et, si son regard prend parfois la couleur de la mer, ce n’est sûrement plus
la même eau.
— Je n’ai pas le courage de monter jusque là-haut, dit-elle. Je vais me
reposer un peu dans un chemin ou au bord du bois.
Paul acquiesce d’un signe distrait. Il lève le menton, roule les yeux. Il a
l’air de vouloir prendre d’assaut la forteresse de Saint-Pierre pour
quereller sa malheureuse collègue, Mlle Rachel, jusqu’à ce que honte
s’ensuive.
— Oui, oui, bien. C’est ça, repose-toi. À tout à l’heure !
Elle le regarde frapper la pierre du talon de ses souliers, comme s’il
partait pour une juste guerre.
Elle a end qu’il ait disparu, sans se retourner, au premier coude. Elle
descend à petits pas le long de la route, puis s’engage dans un chemin de
bois en chantonnant :
On n’a pas tous les jours vingt ans
Ça nous arrive une fois seulement…
Ses parents ont la T.S.F. Elle a entendu Berthe Sylva, la « reine Berthe »,
chanter avec une stoïque tendresse ce e valse bien balancée. Dix ans plus
tôt, elle aurait haussé les épaules : ritournelle pour midine es ! Mais, ce
jour-là, elle s’est gée corps et âme pour écouter. Une drôle de douleur lui
a piqué la gorge. « Non, ce n’est pas possible… que ça n’arrive qu’une
fois… que la vie nisse comme ça ! » Elle s’est sentie rougir, par chance,
personne ne la regardait. Elle a eu mal longtemps.
Elle longe une haie eurie, essaie bravement and on s’aime bien tous
les deux, puis and on s’aime on a toujours vingt ans. Ni l’une ni l’autre
ne passe… Tant pis, c’est un tel plaisir de pouvoir chantonner n’importe
quoi sans risquer les sourcils froncés et le regard sévère d’un maître
d’école ! Il y a des chansons qu’une institutrice laïque et cévenole n’a pas
le droit de fredonner dans sa cuisine. Elle passe à Parlez-moi d’amour et à
Madame Arthur.
C’est que sans être vraiment belle,
Elle avait un je-ne-sais-quoi,
Madame Arthur.
L’écho répond : « Un je-ne-sais-quoi… que tu n’as pas ! » Des notes
insolentes lui montent aux lèvres. Couchés dans le foin… Elle se tait, le feu
aux joues. Tu vas trop loin, ma lle !
Elle s’est enfoncée dans le bois. Elle respire l’odeur acide des bourgeons.
Elle aperçoit sa première anémone sauvage le long d’un sentier, elle forme
un vœu qui lui met le feu aux joues. Elle se penche pour cueillir
l’anémone, puis suspend son geste. Vis ta vie, petite eur, vis ta vie ! Un
nuage passe devant le soleil, un coup de vent fraîchit l’air. Elle frissonne.
Elle court vingt mètres, puis, essou ée, s’assoit sur un talus de bruyère.
Elle va mieux, non grâce au traitement du docteur de Nîmes – de cela elle est bien sûre – mais pour une raison secrète que seule une chanson
pourrait dire. Elle est quand même très fatiguée. N’importe quel médecin
lui aurait signé un congé de maladie. Mais Paul aurait renâclé en songeant
aux répercussions de son absence sur les futurs certi cats, jusqu’en 1940 !
Et dans quinze jours, ce seront les vacances de Pâques. Elle tiendra bien
jusque-là… Elle qui e son chapeau, respire à petits coups, cherche une
chanson gaie : Si tu veux… Marguerite. Elle se souvient : on la chantait à
l’école supérieure l’année de la guerre. Si tu veux faire mon bonheur,
Marguerite, donne-moi ton cœur … Mon Dieu, que c’est bête, les chansons !
Elle sort son mouchoir, se mouche d’un geste distrait. Elle est si bien, là,
dans la bruyère. Les oiseaux chantent le printemps et la vie. Ils se donnent
leur cœur sans façon et se chent du certi cat… Vivez votre vie, petits
oiseaux !
Paul escalade du même pas fougueux et fringant la mountade de Saint-
Pierre. Il s’anime, parle tout seul.
« Ma pauvre Marie, je regre e de te faire de la peine. Je ne peux plus te
garder dans la classe du certi cat. Pour ton bien, et le bien de tous, il faut
que tu reviennes au cours moyen !
« Eh non, tu vois bien, je ne peux pas te présenter à l’examen dans ces
conditions. Tu nous ridiculiserais tous les deux.
« Oui, je sais bien que ton papa en sera chagriné. Mais je l’ai vu hier …,
en n, l’autre jour. Je trouve qu’il va bien. Fais-moi con ance, il sera
encore là, l’an prochain. Et je te promets que tu auras ton certi cat en
1936 !
« Bon, ta mère veut te sortir de l’école pour l’aider, je ne l’ignore pas.
Mais, a ention, l’école est obligatoire jusqu’à treize ans, et tu ne les as pas
encore, que je sache.
« Ah oui, tu les auras l’an prochain, en cours d’année scolaire, à
quelques mois du certi cat. Nous nous débrouillerons. Tu travailleras avec
ta maman dans la journée et tu viendras me voir tous les soirs pour
t’entraîner.
« Ah non, je t’en prie, ne pleure pas. Je vais te parler franchement,
Marie : si je suis obligé de te retirer de la classe de n d’études, c’est
autant à cause de tes pleurnicheries que de tes mauvais résultats. Chaque
fois que tu as une crise de larmes, les autres pro tent de l’occasion pour se
dissiper. Même les petits se démanchent le cou pour le plaisir de voir
chialer une grande. Et tu trépignes aussi comme une chèvre à l’a ache !
Rappelle-toi, il y a deux ou trois semaines, quand tu as renversé ta
chau ere e sur tes pieds. Tu t’es brûlée et tu as failli me re le feu à
l’école !
« Si tu peux espérer revenir dans la classe du certi cat ce e année
même, au dernier trimestre ? Oui, si tu améliorais tes résultats et si tu
changeais de conduite. and apprendras-tu à bien te tenir ? Nous,
protestants, nous distinguons dans le monde par notre dignité, notre
retenue, notre courage. Des siècles de persécution nous ont appris à faire
face à l’injustice avec une crânerie qui en impose à nos adversaires. Je te le
dis en con dence, car je ne peux parler de religion en classe…
« Certes, certes, je suis laïque avant tout et ne fréquente pas le temple,
bien que m’honorant de l’amitié du pasteur Pierret. Pour en revenir à ton
a aire, Marie, je ne veux pas te donner de faux espoirs pour ce e année. Il
faudrait un miracle !
« C’est une façon de parler. Je ne crois pas aux miracles, les miracles
n’existent pas. Non plus que Dieu et les anges !
« Prier, ma lle ? Au point où tu en es, ça ne peut faire de mal. Mais que
je ne te voie pas remuer les lèvres en classe ! »
Mlle Rachel traverse un champ de pervenches sombres et luisantes. Les
eurs bleues en hélice percent de loin en loin le tapis du feuillage. Elle se
réfugie au creux d’une combe où un ruisselet serine son glouglou. Elle
s’assoit sur une pierre plate, aux bords tranchants, et laisse le courant
caresser sa main pendante. Elle respire l’odeur crue de la mousse, des
algues et des soucis en bouton. Les buis et les chênes verts forment autour
d’elle une poche tou ue, ombreuse et fraîche, où elle se sent à l’abri. Mais
le froid la saisit vite, elle frissonne, serre son chu sur ses épaules.
N’importe, elle est bien, elle est seule. Personne ne vient jamais en ce lieu secret, où les bêtes sauvages s’arrêtent parfois pour boire en traversant le
ruisseau.
Elle cueille une demi-douzaine de viole es puis les abandonne : ce sont
des eurs de regret, presque de deuil. Et puis les élèves en apportent tous
les jours, la classe en est pleine… Elle ferme les yeux. Elle a acheté un
mazet, un petit mas, à mi-côte, où elle vivra quand elle aura pris sa
retraite. Elle viendra au valat tous les jours, pour rêver et se souvenir. Elle
sera heureuse, en n, presque heureuse… Elle sort de son corsage une
poignée de feuillets jaunis. Ces pages ont plus de trente ans. Elle a eu mille
fois envie de les brûler, après sa rupture avec Georges. ’est-ce qui l’a
donc retenue ? Un pressentiment ? La certitude qu’elle vieillirait sans
amour, qu’elle n’aurait plus un jour que ces pauvres et tendres rimes pour
se rappeler leurs années d’espérances ?
Tu es nue sur le sable de mon rêve,
Ô nuit, ô temps suspendu, heure brève !
Je t’aime.
Elle lit, relit, compte les ba ements de son vieux cœur usé par trente-
cinq ans de classe unique. and la fatigue pèse sur ses épaules et froisse
ses paupières, elle se donnerait dix ans de plus que son âge ; aux instants
d’oubli, elle croit sentir dans ses veines la candeur et la fougue de ses
vingt-cinq berges.
La pensée qu’elle va perdre aussi les enfants la réveille au petit matin,
entre terreur et désespoir. Elle se voit seule dans sa maison grise et froide,
seule le jour de la rentrée, à la première heure de la classe, à l’heure de la
récréation. Elle se voit gue ant de loin les enfants sur la route ou dans la
cour, honteuse de son indiscrétion, honteuse de sa vie inutile.
Elle n’a plus que le souvenir et les vers de Georges…
Tu te donnes, j’ouvre les mains et cueille Du bout des doigts le fruit mûr sous la feuille.
Tu m’aimes.
Un espoir fou, cent fois ressassé, tourne et tourne dans sa tête. Et si
Marguerite continuait ? Elle serait en pension, mais rentrerait à Saint-
Pierre toutes les semaines ou tous les quinze jours, ainsi qu’aux vacances.
« Elle viendrait te voir et tu l’aiderais, oh, comme tu l’aiderais ! »
Mais que faire pour persuader l’enfant de renoncer à son rêve de petite
vendeuse sans avenir ? Mlle Rachel a beau se creuser l’esprit, elle ne voit
aucun moyen. Sauf… Il n’y pas une chance. Il faudrait que Marguerite soit
première du canton !
Niniko , la main en visière, scrute un oiseau de proie occupé à tourner
au-dessus d’une colline ronde, d’un gris verdissant. Un faucon, une buse,
une espèce de tartane, quoi… Les petits paysans savent reconnaître les
oiseaux, lui n’en est pas capable. Il se rappelle le conseil de Pénéquet.
— Tu fais a ention s’il va vers la droite ou vers la gauche. Si c’est à
droite, il a vu une bête à manger, il s’apprête à lui foncer dessus. Si c’est à
gauche, il a vu un amant, qui a encore du sang à la bouche : il est tout
dévarié par la senteur, blague à part.
À droite ? À gauche ? Blague à part ! Niniko n’est plus sûr de rien. Il
s’en veut. Papa a raison, il n’est qu’un étourdi, un minus habens. Oublier
ses départements ou ses dates, passe encore, mais les choses de la vie !
Il décide que l’oiseau a une façon pas ordinaire de tourner dans le ciel. Il
a dû voir ou sentir un amant, endormi, repu, tout barbouillé du sang d’une
honnête ménagère… e faire ? Prévenir les autres ? Ils savent sûrement.
Avec ses puissantes jumelles, Télémaque n’a pu manquer de voir la
tartane, et même de repérer l’endroit où dort l’amant, juste au-dessous.
Et puis Niniko doit s’avouer que la peur lui donne un drôle de creux
au milieu du ventre. Sans compter les frissons dans le dos et les jambes en
coton… Il pourrait descendre au café Chabert, prier le père ou la mère
Chabert de téléphoner aux gendarmes pour dire qu’il a vu un amant. Mais
il n’a rien vu du tout, juste un vilain oiseau dans le ciel. Et si l’amant se
réveille et che le camp, s’il n’y a plus personne quand les gendarmes
viendront, de quoi aura-t-il l’air ? Prévenir ses parents, il n’oserait jamais,
il ne peut pas leur avouer qu’il en sait si long sur la vie réelle. D’ailleurs, il
est trop petit pour se mêler de ces choses. Les grands savent quoi faire,
eux, ils ont lu presque tous les romans complets, même L’Atroce Baiser.
Une inquiétude lui vient : Fofe e. Les amants, autant qu’il sache, ne s’en
prennent pas aux petites lles, mais sait-on jamais, quand ils ont faim ! Retrouver Fofe e, la ramener aux parents, voilà ce qu’il doit faire tout de
suite. Il n’aurait jamais dû la laisser partir. Il s’élance dans le chemin où
elle a disparu. Il trébuche sur la première pierre, ses jambes ne le portent
plus, il respire la bouche grande ouverte. Il a la pétoche, les foies. Il se sent
seul et impuissant. Il serre les dents. Il va monter au village et demander
du secours. Il expliquera qu’il a perdu sa petite sœur. Il n’a pas besoin de
parler de la tartane ni de l’amant. Sa petite sœur s’est échappée, il la
cherche, c’est tout.
Soulagé, il tro e sur un raccourci. Il a les genoux plus fermes et le
sou e plus léger. Il gue e l’oiseau mystérieux du coin de l’œil : le voilà
qui tourne dans l’autre sens, maintenant. Ça, c’est sûrement un signe, mais
de quoi ?
Soudain, il est encerclé par une bande de gamins. En n, pas vraiment
une bande : ils sont trois, menus, maigres, mais l’air terrible, menaçant,
fronde au poing. Le plus fort, qui doit être le chef, se distingue par des
oreilles larges et décollées. Il s’avance d’un pas en faisant tournoyer son
arme.
— Où tu vas, tétaïre ?
Un tétaïre est un jeune enfant qui tète encore sa mère. Prononcé
autrement, c’est aussi un petit de grenouille. Les trois garçons xent
Niniko méchamment, le béret sur le front ou sur l’oreille. L’un est un
rougnous, un boutonneux qui a la rogne sur la gure et la gale aux mains.
Le troisième a de longues dents de lapin et un œil louchon. Ils se
dandinent en rigolant mais barrent à Niniko le chemin du village.
— Tu es sur notre terrain. Vaï-t’en voir en bas si on y est !
Et le rougnous :
— Pouo pa léva sa lenguo !
Le chef, en roulant les épaules :
— Vau té faïré bada sébo !
On va te forcer à demander pardon… Niniko fonce d’instinct, passe
entre les grandes oreilles et les dents de lapin, détale à toutes jambes dans
le raccourci du village.
Un pas a froissé la bruyère, elle en est sûre. Oh non ! Mon Dieu, faites
que ce soit seulement un animal sauvage. Ou alors Fofe e ou Niniko …
Elle se crispe un peu, se refuse à tourner la tête. Oui, quelqu’un essaie
de se frayer un passage derrière elle, à travers les hautes tiges serrées,
lentement, sans forcer, comme pour la surprendre. Ça doit être Niniko ,
suivi de loin par Fofe e. « Mon pauvre René, si tendre et si naïf ! Il a
plutôt neuf ans que onze, en esprit. Il vit à moitié au moins dans les
chimères qu’il s’est forgées pour échapper à l’intransigeance de son père.
Le mieux serait de l’envoyer à Alès, chez son grand-père, dès l’an
prochain…, mais il me manquera tant. »
Un pas d’homme, ce n’est pas Niniko . Claire se lève brusquement, la
main sur la poitrine.
— Vous… Vous !
Elle ne trouve pas d’autre mot. Elle se met à trembler, le sou e perdu.
Elle réussit en n à prononcer son nom : « Oh, Victor… Victor ! » Il se tient
devant elle, tête nue, haletant, le visage brillant de transpiration. Il serre sa
veste froissée sous son bras, il a dû courir comme un fou. Il regarde Claire
en silence, d’un air d’adoration, puis baisse les yeux.
Elle essaie de comprimer les ba ements de son cœur.
— Victor … Victor, comment pouvez-vous être ici ?
Il recule d’un demi-pas, s’éponge le front avec son mouchoir.
— Je suis venu à bicycle e et je vous ai vus tous ensemble prendre la
route de la côte, comme j’arrivais à Saint-André. Je n’ai pas osé me joindre
à votre promenade familiale, et puis…
Il je e sa veste sur la mousse.
— Claire, je vous en prie, ne fuyez pas. Rasseyez-vous.
Claire promène autour d’elle un regard hébété. Ils sont seuls au milieu
du bois, mais elle ne peut pas rester. Elle doit s’en aller tout de suite. Elle
lève les yeux sur Victor.
— Vous vouliez voir mon mari ?
Elle sent, dans sa voix, sur ses lèvres, une sorte de supplication.
« Partez, Victor, je vous en prie ! » Mais il ne bouge pas. Il éclate de rire.
— Non, justement. Je n’avais aucune envie de parler de l’armée ou de
l’école. Claire, je me che du certi cat ! Je voulais vous voir, vous… Claire !
Claire fait un pas de côté, pour fuir. Un mur invisible l’arrête. Elle essaie
de l’autre côté, le mur est aussi là. Alors, elle regarde Victor en face. Il
sourit.
— Je vous ai suivis de loin, je gue ais une occasion de vous aborder
comme par hasard. J’ai vu les enfants partir devant, puis, au moment où je
pensais vous rejoindre, je vous ai vue prendre un sentier du bois, toute
seule et… me voilà !
Il sourit encore. Elle essaie de fermer son visage, de voiler son regard.
En vain, elle sent sa bouche frémir, ses traits s’adoucir, une langueur
gagner ses bras et ses jambes et même une lueur pétiller dans ses yeux.
« Oh, Victor… » Elle abaisse les paupières pour lu er contre le vertige et
s’assurer qu’elle ne rêve pas. La paume de Victor se pose sur son poignet.
Elle tente de retirer sa main, elle est sans force. Victor s’approche pour la
soutenir.
— Bon Dieu, Claire, vous allez tomber !
Il la prend aux épaules.
— Asseyez-vous sur ma veste.
Ses genoux ne la portent plus. Ce e providentielle faiblesse l’autorise à
se laisser aller. Elle est dans les bras de Victor, qui la serre une seconde
puis se courbe pour la déposer entre deux tou es de bruyère. Il l’allonge
sur sa veste dépliée. Elle ouvre les yeux et sourit. « Merci d’être là… » Elle
a formé ces mots sur ses lèvres, elle ne sait pas si elle les a prononcés.
Il est à genoux devant elle, il tire sa jupe pour couvrir ses genoux, prend
ses mains dans les siennes. Claire se demande quelle chanson idiote lui
tournait dans la tête, tout à l’heure.
— Victor ?
— Claire. Je suis là, mon petit. Tout va bien.
Niniko débouche au pied du village, les trois autres à ses trousses,
grandes oreilles en tête, pas loin. Il respire, il se croit sauvé : ses ennemis
n’oseront pas le poursuivre jusqu’au milieu du bourg. Et puis Saint-Pierre
est un village compliqué, entortillé, tournicoté, plein d’escaliers, de tunnels, de passages secrets, il pourra facilement leur échapper s’ils le
pourchassent quand même. Du moins, c’est ce qu’il s’imagine…
Vu d’en bas, Saint-Pierre-du-Mont a l’air d’un château fort, sauf qu’on
passe pour entrer sous le pont-levis et non dessus. Les faïsses lui font un
plastron, côté vallée ; en haut, la montagne le domine, comme une statue
géante taillée dans la lumière du jour. Les maisons s’agglutinent,
s’entremêlent et se chevauchent : on dirait qu’elles se font la courte
échelle pour monter au ciel. Maman, qui n’aime que la plaine, dit
quelquefois : « Je me demande comment se débrouillent les gens de Saint-
Pierre pour être sûrs qu’ils sont chez eux et pas chez le voisin ! » Façon de
rire, les gens reconnaissent toujours leur maison, et même les bêtes.
Niniko s’élance. La rue principale ressemble à un couloir de cave. Il
s’engage dans une galerie couverte, suintante d’humidité, et ne peut
s’empêcher de frissonner. Les hautes maisons du bourg sont baignées
toute l’année par le soleil, mais les bas-fonds ne voient pas souvent la
clarté du jour.
Personne. Les gens sont dans les jardins, dans les vergers, sur les
terrasses. Niniko aperçoit une vieille femme qui tricote sur une espèce de
balcon en bois. Les hommes l’ont peut-être chargée de garder le village. Il
se sent un peu rassuré. Mais, en ré échissant, il se dit que grandes oreilles
et les autres connaissent mieux que lui les raccourcis et les coins secrets
du bourg… Il court donc vers la place de l’école et du temple, qui n’est pas
au centre, mais tout en haut. Il étou e un peu dans les passages couverts
et les goulets, que les hauts murs écrasent. Son cœur secoué menace de lui
remonter à la gorge. Il essaie de se moquer de lui. « T’as le cœur qui bat le
beurre ! T’as la rate dans la bara e ! » Pourvu qu’il n’a rape pas encore
un de ces étourdissements que les protestants n’ont pas… Il arrive en n
sur la place : personne. Il a sans doute semé ses poursuivants, mais il
pourrait bien tomber sur un amant en train de gue er les femmes ou les
jeunes lles qui ne seraient pas parties aux champs… Il lève la tête, pas de
tartane dans le ciel. C’est bon signe.
Rien ne sépare la cour de l’école de la riante petite place, plantée de
tilleuls et de mûriers. Niniko scrute les environs, s’approche des fenêtres
de la classe. Il se demande bien pourquoi son instinct l’a mené là. Il colle son front à la vitre. Il espérait apercevoir Mlle Rachel occupée à corriger
des cahiers, mais la classe est vide. La maîtresse de Saint-Pierre doit être
dans son logement ou bien aux champs, comme tout le monde. La porte de
la classe n’est peut-être pas fermée, il a presque envie d’entrer. Il connaît
la place de Pascaline, ça serait très amusant de fouiller son pupitre,
d’ouvrir ses cahiers, pour voir ses notes et pour… Il aimerait toucher ses
a aires. Il a déjà reni é son cartable une fois. Il se rappelle un drôle de
parfum, comme une odeur de cheveux.
Mais ce serait mal et il pourrait être surpris. Un coup de si et le force à
se retourner. Il a reconnu le son un peu éraillé d’un si et en sureau : c’est
la bande. Et ils sont là, soudain, qui l’entourent. Grandes oreilles, rougnous
et dents de lapin… Ils ont cerné la cour et se dandinent en rigolant. Ils
échangent des blagues patoises, le montrent du doigt. « Vésèn lou
tétaïré ! » Niniko glisse le long du mur de l’école et se rapproche de la
porte.
— Elle est clavée ! crie dents de lapin.
Et grandes oreilles répète :
— Vau té faïré bada sébo !
Comme s’il ne savait dire que ça. Niniko sent quelque chose de tiède,
d’un peu salé couler dans sa gorge. Presque aussitôt, son nez se met à
pisser. Le voilà qui sanne comme un cochon, et la tête lui tourne. Il ne peut
même pas se réfugier dans la classe, dents de lapin a dit qu’elle était
fermée. Il ne songe pas une seconde que le vilain drôle a pu mentir… Il est
pris. Il s’en tirera peut-être en badant grâce, comme ils veulent. À un
contre trois, c’est pas de honte. Mais non, ils ne se contenteront pas de si
peu, maintenant qu’ils l’ont poursuivi.
Il sait ce qui l’a end. Ils vont lui couper tous les boutons de sa culo e et
de sa chemise, le forcer à boire une ole de vinaigre et pire : ils vont lui
boucher le nombril avec de la colle de farine. C’est très dangereux d’avoir
le nombril bouché. Le ventre respire avec le nombril comme les poumons
avec la bouche et le nez. Sans air, le ventre s’étou e, devient tout blanc et
dur comme la pierre… Niniko noue les mains sur son nombril et crie :
— Pas ça, pas ça !
Le ciel se met à virevousser. Il s’appuie contre le mur de l’école. Les
trois mauvais drôles dansent maintenant au milieu de la cour, qui est
devenue une toile d’araignée géante. Ils bondissent de l en l, roulent sur
la toile, se relèvent, tournoient dans des positions acrobatiques, culbutent
la tête en bas, cabriolent au bord du vide, grimpent si haut qu’il les perd de
vue, puis se laissent tomber à ses pieds…
Mlle Rachel se lève brusquement. Si, il y a une chance, une toute petite
chance…
Une chance in me, mais pas tout à fait imaginaire, pour que Marguerite
Robert soit la première du canton ! Elle, sa maîtresse, saura alors la
persuader de continuer. Nous, instituteurs et institutrices, sommes là pour
changer le destin des enfants du peuple : c’est notre vocation, notre
destinée.
Mlle Rachel marche à grands pas dans le chemin, vers la route, vers le
village, vers l’école. « Tu vas te ba re, ma lle, tu n’as pas une minute à
perdre. »
Se ba re ? Oui, mais comment ?
Une idée lui vient, elle se met à courir vers le mas Gibelin où vit
Balthazar Jourdan, le parrain de Marguerite. Elle a besoin d’un allié, d’un
complice. Ah, si tu pouvais t’entendre avec cet homme, le prix cantonal ne
serait plus une chimère !
— Je suis bien, Victor, dit Claire. Aidez-moi à me relever…
Elle lui tend la main en souriant, il la tire avec douceur, à tout petits
gestes habiles. Elle se tient en n debout, en face de lui, très près.
— Partez, maintenant. Je vous en prie.
— Je m’en vais, Claire.
Il ne lâche pas sa main, elle ne fait aucun e ort pour se dégager. Ses
grands yeux sombres brillent d’une clarté tendre et malicieuse, qui est son
âme même. Victor la lâche en n, recule d’un pas, coi e son chapeau.
— Songez à ce que je vous ai dit.
Elle penche le front, se mord la lèvre.
— Je ne suis pas sûre que ce soit une idée honnête.
Victor se frappe la poitrine.
— Je vous jure que je pourrais aider votre Niniko . Ce gosse est
déboussolé. Il a huit ans par certains côtés et douze ou treize par d’autres.
Il a besoin qu’un homme s’occupe de lui.
— Je le sais mieux que vous.
Victor relève le bord de son chapeau, se gra e la tempe.
— Je pourrais venir deux ou trois fois par semaine pour faire travailler
Niniko . Et ce serait une occasion de nous voir !
— C’est gentil à vous, mais mon mari n’acceptera jamais. Il vous faudra
trouver autre chose.
Claire pose la main sur la poitrine du jeune homme et le repousse
légèrement.
— Regardez-moi au fond des yeux. J’ai envie de parler avec vous,
seulement parler. De la vie, de vos voyages, du monde, que vous
connaissez et que j’imagine à peine. De tout, sauf de l’école et de la
pédagogie… Parler et vous écouter, rien de plus.
— Est-ce que je pourrai vous parler d’amour ?
La petite amme qu’il aime tant danse dans les yeux de Claire.
— Je ne vous interdis pas d’essayer !
Dans un tourbillon d’air, la lle aux cheveux roux surgit au milieu des
trois nains méchants. Elle les chasse avec deux gestes et une menace, elle
bondit devant Niniko en faisant voler sa robe rouge, sa robe bleue, sa
robe jaune, sa robe de toutes les couleurs.
— Bonjour, Niniko !
Pascaline agite sous son nez un fouet de charretier.
— Tu vois s’ils ont lé ? J’ai toujours mon fouet caché à un endroit
secret. Les garçons m’embêtaient, ils disaient que j’étais une lle de la
ville, que j’avais une culo e de dentelle, et ils voulaient la voir. Avec le
fouet, ils s’y risquent plus !
— Et ils ont jamais trouvé ton endroit secret ?
— J’en change souvent.
Elle sort son mouchoir de sa poche, lui essuie le nez et la gure.
— Tu n’es pas beau, tu as du sang partout. Viens à la pompe que je te
lave.
La pompe de la place est à cinquante pas. C’est un gros volant de fer
qu’il faut tourner, tourner. and il est bien parti, l’eau coule à petits jets,
longtemps : ça fait penser à des problèmes de robinet.
— Aide-moi, dit Pascaline.
À eux deux, ils lancent le volant sans peine. Pascaline lui débarbouille la
gure. Il se sent tout petit à côté d’elle qui n’a qu’un an de plus que lui,
mais elle le domine d’une demi-tête et de cent ans de sagesse.
— i e ta veste… et ta chemise aussi : elle est toute tachée, je vais
essayer de te la laver avant que le sang sèche.
Il qui e sa chemise, il fond de bonheur et de gratitude. Pascaline lave sa
chemise pendant qu’il tourne le volant de la pompe. Elle ne perd pas de
vue son fouet. Niniko aimerait bien voir si elle a pour de bon une culo e
de dentelle, mais il n’ose pas demander, il craint d’a raper un coup de
lanière.
Tout à coup, il a une drôle de sensation au nombril. Il n’a jamais rien
senti de pareil. Ça y est, ils le lui ont bouché pendant qu’il avait son
étourdissement ! Il éprouve une brusque faiblesse dans tous les membres.
Il lâche le volant et gémit.
— Pascaline, les autres m’ont bouché le nombril à la colle de farine. Mon
ventre s’étou e, je pourrais mourir !
Pascaline arrête sa lessive, le regarde, les cils à demi baissés, l’air de se
demander si ce drôle a onze ans ou bien six. Mais elle connaît son
Niniko . Elle sourit gravement.
— Oh ! oh ! On va voir.
Elle défait le premier bouton de son pantalon et lui met le ventre nu.
Puis elle touche son nombril de l’index, fouille et chatouille.
— Il est juste un peu sale, mais pas bouché. D’abord, ils avaient
sûrement pas de colle sous la main, les trois cerque-brègue. T’as rien du
tout, voilà !
Niniko n’est pourtant pas convaincu. Il sent toujours ce remuement,
ce e chaleur au milieu du ventre, et Pascaline en s’occupant de son nombril l’a encore aggravé. On dirait que son ventre manque d’air, c’est
un peu agaçant comme sensation, mais pas vraiment désagréable. Il
regarde Pascaline avec un sourire suppliant.
— Touche encore, pour être sûre.
Pascaline hausse les épaules, puis s’exécute, le nez froncé.
— Allez, pompe, je vais te le laver. Prudence est mère de sûreté !
Elle lui baisse un peu son pantalon et lui envoie deux poignées d’eau.
— Fro e, maintenant. Toi, oui !
Niniko fro e, sous les yeux moqueurs de Pascaline. Ça s’envenime
encore. Il soupire. Il est sûr que son ventre s’étou e. Il ne tient plus sur ses
jambes, il manque d’avoir un autre étourdissement. Pascaline tord sa
chemise et la lui tend.
— Rhabille-toi vite.
Elle s’assoit sur une pierre, devant la pompe, et regarde Niniko , d’un
air pensif, en jouant avec son fouet. Elle se lève soudain, les mains aux
hanches.
— Tu diras à ton frère que je voudrais un rendez-vous !
En rentrant, Davy et Tavou Maucloux prennent Niniko à part
derrière la cour. Ils échangent des regards, Tavou fait un peu la bobe. Ils
n’ont pas l’air d’accord. Davy tranche.
— Vaut mieux lui dire pour qu’il soit avec nous. Fofe e le sait et
Pascaline aussi. S’il le saurait comme ça, il risquerait de causer à n’importe
qui. Oka ?
Tavou hoche la tête, de mauvaise grâce. « Oka ! » Davy saisit le col de
Niniko dans sa poigne.
— Voilà, quand on a trouvé Pénéquet, il avait pas tenu parole. Au lieu de
monter la garde, il faisait un somme. Alors, on y a chopé ses jumelles
qu’étaient posées à côté. On les a. Si tu fermes ton bec, tu pourras regarder
dedans. Mais si tu ca es…
Davy fait mine de lever un couteau dans son poing serré et, de l’autre
main, il serre le cou de Niniko .
— Si tu ca es, on te tue !
Tavou Maucloux rigole.
— Y a mieux. On le fait bou er par une femme fatale !
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