L'année du certif
Épilogue
C’est le printemps ; la danse est ouverte. Davy a mis sur le tourne-
disque La Valse de Paris que chante Édith Piaf : Je me souviens des Grands
Boulevards… Je me souviens des sentiers, j’ai très envie de danser avec la
mariée. Elle est toujours aussi rousse, épanouie, vivante, elle a mis sa robe
couleur de temps : le blanc des eurs de cerisier. Elle a vingt-quatre ans,
bientôt vingt-cinq, elle ne coi era jamais Sainte-Catherine. Tourne,
tournons, l’été nous gagne et le soleil brûle le buisson.
Je me demande si elle a encore, sous sa robe blanche, du sang aux
chevilles. Je me demande qui parlera le premier de l’année du certi cat.
— Ton grand-père, dit-elle, est venu me féliciter.
— En route pour les soixante-quinze berges, bon pied, bon œil, grand-
père l’inspecteur.
— Il est venu me féliciter pour ma rédaction du certi cat, pas pour mon
mariage.
— Pour ton mariage aussi, non ?
— Pour les deux, si tu veux… Niniko . J’ai fait mieux depuis, mais pas
tellement, je crois.
Elle aimait déjà Davy pour de bon, ce e année-là. Elle a avoué parce
qu’elle l’aimait, pour l’aider à sauver la face. Si ce n’est pas une preuve
d’amour, je n’en connaîtrai jamais aucune. Elle a sacri é une belle carrière
de vendeuse pour faire ces études qu’elle redoutait, le suivre à l’École
normale et partager avec lui un poste double. Ils l’auront, ce poste, à la
rentrée.
— Tu sais que nous sommes nommés ?
On valse sous les chênes et les micocouliers du mas Gibelin.
M. Balthazar a fait disposer un plancher de bal. Pascaline rit. Le rossignol
chante les mois, tourne la belle quatre fois. Je lui demande où elle est
nommée, je n’écoute pas la réponse. Elle s’inquiète de savoir pourquoi je
ne suis pas venu en uniforme.
— Je ne suis qu’un petit sous-lieutenant. Pas de quoi impressionner la
foule…, surtout pas les Cévenols.
Elle me regarde d’un air rêveur.
— Mais tu es à Paris.
Davy et elle ont invité la classe du certi cat. Mais il y a deux
manquants. Tavou Maucloux a été fusillé par les Allemands en 1944, César
Rouvière, qui était de l’autre bord, purge cinq ans de prison. Les lles sont
toutes mariées : elle est la dernière. Marie Jau ret a une petite lle de trois
ans qui lui ressemble.
— Tes hommes t’appellent Niniko ?
— Ils ne sauront jamais, si tu ne leur dis pas.
— J’ai envie d’aller te voir, pour tout leur raconter.
Je voudrais savoir pourquoi mon frère et ma nouvelle belle-sœur ont
a endu si longtemps pour se marier. Ils ne se sont presque jamais qui és
de toute la guerre. C’est un mystère.
— Il ne voulait pas, tu sais. Il n’était pas prêt… Il disait qu’un homme ne
doit jamais se marier avant vingt-cinq ans.
Je fais mine d’être déçu.
— Ah bon ? Je croyais que tu a endais parce que tu ne te décidais pas à
choisir entre nous deux.
Elle rit trop haut. Davy a mis Manola ma brune, un paso doble. Nous
sautons du plancher et nous essayons de danser sur l’herbe rase. Jeannot
Constant invite maman. Grand-père l’inspecteur s’incline devant Marie
Jau ret, les voilà sur la piste. Grand-père a a endu douze ans sa
récompense. Sans lui, Marie n’aurait jamais été repêchée : il lui manquait
quatre points. Davy fouille dans sa boîte de disques, tripote son
phonographe. M. Balthazar danse avec la mère de sa lleule.
Pascaline s’appuie à un arbre, secoue sa jupe, s’essuie le front.
— J’ai trop chaud. Comme autrefois… Tu te souviens, j’avais toujours
trop chaud.
— Tu veux que je t’aide à qui er tes bas ?
Elle me regarde gravement.
— Non, ce e fois, je vais appeler Davy.
J’ai le cœur un peu pincé. Douze ans. Ma passion d’enfant revit comme
si c’était hier. Je n’oublierai jamais l’année du certi cat. Pascaline me
caresse la joue.
— Mon Niniko … Tu es jeune, tu as toute la vie devant toi.
Ne dirait-on pas qu’elle a l’âge de ma mère ! Elle soulève sa jupe pour
regarder ses chevilles gainées de nylon.
— Pas une gou e de sang, dit-elle èrement. Je me sens une grande
personne aujourd’hui. J’y ai mis le temps… Oh, tu sais, Mlle Rachel m’a fait
dire qu’elle viendra, quand elle aura le courage. Il lui en faudra beaucoup.
Elle n’est pas allée à une fête ou à une réunion de famille depuis… Eh bien,
depuis douze ans !
Davy a passé un slow, La Vie en rose, trop langoureux pour l’humeur des
gens d’ici. Il remet La Valse de Paris. Jeunes et moins jeunes se bousculent
sur le plancher.
J’ai la nostalgie de mes jours d’enfance… Et tant que je vivrai, jamais je n’oublierai…
Davy et moi, nous sommes assis à une table, un peu à l’écart du bal. Il
vide pour la dixième ou la vingtième fois sa coupe de champagne. Il boit
très sec, mon frère, aujourd’hui.
M. Balthazar a bien fait les choses, et de nombreuses bouteilles
trempent dans la glace. Je voudrais dire à Davy de penser à sa nuit de noces, mais je me tais. Nous ne sommes plus très proches – et l’avons-
nous jamais été ?
Il cherche quelqu’un des yeux. Pascaline ? Non, son regard s’arrête sur
nos parents qui dansent maintenant ensemble, pour la première fois.
— Sais-tu qui est venu nous voir, l’été dernier ? Victor Boisseron, le
remplaçant ! En héros de la Résistance, marié à une actrice… On était
vraiment contents de le voir. Mais maman… Maman a failli se trouver
mal !
Je n’ai pas le temps de répondre ni de poser une question. Mlle Rachel
est près de nous, comme surgie de nulle part. Elle accroche son chapeau à
une branche basse, ses cheveux lui tombent sur la gure. Elle est vêtue
d’une robe d’hiver, marron sale, chi onnée, la ceinture entortillée. Elle a
une pèlerine beige sur les épaules, elle s’est mis du rouge aux lèvres et du
fard aux joues. On jurerait qu’elle est venue jouer pour nous son rôle de
vieille folle. Elle pointe sur Davy un index de maîtresse d’école. « Toi… »
Elle refuse la chaise qu’il lui avance. Ils se font face, debout. Je me lève
aussi, elle ne me voit pas.
— Tu vas me dire… Antoine Fontanes… tu ne peux pas mentir le jour de
ton mariage… Tu vas me dire la vérité. Marguerite t’a vraiment payé pour
le certi cat ?
Davy ne paraît pas très surpris de la question. Il est très à l’aise, dans
son élégant costume bleu, trois pièces. and même, il ne peut s’empêcher
de regarder du côté des parents et de desserrer légèrement sa cravate.
Mlle Rachel l’observe, les yeux plissés, le nez levé.
— Tu es beau, dit-elle. Allez, réponds-moi !
— Seulement, si vous vous asseyez.
Mlle Rachel s’assoit sur la chaise de bois, les genoux serrés, les mains
crispées, elle tremble.
Davy pousse un immense soupir.
— Je croyais ce e histoire oubliée… après juin 40 et juin 44 ! C’est si
loin. Non, mademoiselle, Marguerite ne m’a pas payé. Elle n’a pas volé son
prix cantonal. Dois-je ajouter qu’elle m’a pardonné depuis longtemps ce e
méchante bêtise. La preuve !
Mlle Rachel balance le buste, hoche la tête à petits coups, la bouche
grande ouverte.
— Dieu soit loué ! dit-elle.
Le nom de Dieu dans la bouche de Mlle Rachel, c’est un événement.
Davy et moi nous regardons, le sou e coupé.
Mlle Rachel suspend son manège et dit à voix basse, pour elle seule :
— J’ai eu la première du canton…
Puis plus bas encore :
— Tu l’as quand même eu, Rachel Pouget, ce prix cantonal que tu as
a endu toute ta vie !
Puis elle se dresse, menace Davy.
— Mais l’argent, le billet de cinq cents francs ?
Davy rougit tout en riant.
— J’étais un voyou, en ce temps-là, mademoiselle. Marguerite aimait ce
côté en moi, je le déplore, mais c’est vrai. Les cinq cents francs, je les
avais…, je me les étais procurés d’une façon très, très malhonnête, mais
qui n’avait rien à voir avec le certi cat. Ils me brûlaient d’ailleurs les
doigts, et j’ai été très content de les reme re à la mère de Marguerite. Je
ne vous dirai pas d’où ils venaient, pour ne pas me re en cause quelqu’un
que j’aime. Le vilain, le méchant, dans ce e histoire, c’est moi, rien que
moi. Et comme il n’y a pas de justice, j’ai le grand bonheur d’épouser
aujourd’hui ma pauvre victime. Nos livres de morale d’avant-guerre sont
périmés !
Mlle Rachel a ramassé son chapeau, s’est recoi ée. Davy l’invite à rester,
à boire le champagne…
— Le champagne ? dit-elle comme si c’était un mot inconnu. Le
champagne !
Il la force à se rasseoir. Elle se caresse le front d’une main décharnée.
— Alors, tu n’as pas fait exprès de rater ton certi cat ?
Davy éclate de rire, sert à boire.
— Je n’étais pas si bon que ça, en réalité. L’exigence de mon père m’a
usé les nerfs. Je n’ai pas dormi et puis…, et puis…, c’est si loin. De toute
façon, Marguerite était meilleure que moi. Elle a repris ses études et sera
un jour professeur. Professeur, mademoiselle, ça doit vous faire plaisir ?
Mlle Rachel secoue la tête. Elle ne sait pas si ça lui fait plaisir. La vie s’est
arrêtée pour elle.
Pascaline nous rejoint à ce moment. L’index vengeur de Mlle Rachel se
pointe vers elle.
— Pourquoi as-tu avoué, Marguerite ? Pourquoi ? Tu m’as fait tant de
mal !
Pascaline s’empourpre. Elle est si jolie que j’ai envie de mourir. Je vide
ma coupe de champagne.
— J’ai avoué parce que je l’aimais, dit-elle.
Le soir même, avant le départ des mariés pour leur voyage de noces, je
me suis trouvé un moment seul avec mon frère. J’ai demandé, un peu trop
sèchement :
— Pour l’histoire, d’où venait le fameux billet de cinq cents francs ?
Il m’a regardé en souriant. Il se payait ma tête. Il s’est forcé à prendre
une voix enfantine, la bouche en cul-de-poule.
— Putain de bordel, tu le savais pas ? Il s’en passait de drôles et de sacrées,
à Saint-André-la-Vallée, l’année du certi cat. Tu l’as jamais su ? Avec les
jumelles de Pénéquet, j’avais repéré maman et le remplaçant, Victor
Boisseron, qui se promenaient la main dans la main. J’ai même cru les voir
s’embrasser, mais je me trompais sans doute. Comme j’avais commencé à
économiser le prix de ma future moto, j’ai soutiré cinq cents francs à
M. Boisseron pour le prix de mon silence. Oui, c’était du chantage, ni plus
ni moins. J’étais un vrai voyou…
« Eh oui, mon pauvre Niniko , un voyou… pourtant, c’est moi que
Pascaline a aimé !
OceanofPDF.com