L'année du certif

Michel Jeury · Chapitre 42 sur 49

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L'année du certif

Chapitre 4

 

 

Le lendemain, nous nous sommes retrouvés tous chez le pasteur

Pierret : en terrain neutre, M. Pierret desservant les deux paroisses.

D’abord, Mlle Rachel refusait d’entrer chez un ministre du culte ; elle a ni

par céder aux instances de M. Balthazar.

Nous étions neuf : Mlle Rachel, Pascaline, sa mère et son parrain, mes

parents, Davy et moi. J’aurais bien aimé que grand-père l’inspecteur soit là

aussi, mais mon père ne voulait surtout pas qu’il soit informé de nos

malheurs. Nous faisions tous des têtes d’enterrement, sauf Pascaline, qui

souriait et qui a même esquissé un pas de danse en entrant. Les grandes

personnes l’ont regardée de travers, sauf M. Balthazar, qui se forçait à

prendre un air grave et qui peut-être s’amusait beaucoup en secret.

Le pasteur Pierret a déclaré la séance ouverte. Mlle Rachel, les mains à

plat sous le menton, appuyées très fort pour les empêcher de trembler, a

regardé longuement mon père, puis ma mère, puis Davy, puis elle est

revenue à mon père.

— Votre ls a menti.

Papa a cogné du poing le rebord de la table.

— Je pré ère un mensonge à un vol. En tout cas, j’ai honte pour lui et

pour son professeur de morale. Le prix cantonal n’est rien, mais

l’honnêteté… Nous, protestants…

Mlle Rachel a levé la main droite.

— S’il vous plaît, pas de religion ici. Nous sommes tous laïques… Oh,

excusez-moi, monsieur le pasteur.

— Vous êtes tout excusée, a dit le pasteur avec un geste d’impuissance,

les bras ouverts.

Pascaline regardait Davy en souriant. Mon pauvre frère baissait la tête

et mâchonnait sa lèvre. J’ai senti à ce moment combien il pouvait être

malheureux. Je l’ai plaint et je lui ai pardonné. Mais je n’imaginais pas que

Pascaline pouvait lui pardonner aussi.

Maman a véri é que le col de son corsage était bien boutonné, puis elle

a caressé distraitement son cou.

— S’il vous plaît, tous, n’en faisons pas un drame.

L’autre rousse, la mère, qui regardait dans le vide, les sourcils froncés et

la bouche pincée, a dit soudain, du bout des lèvres :

— N’en faisons pas un plat !

M. Balthazar a approuvé d’un signe de tête.

— N’en faisons pas un fromage.

Puis il a allumé une Naja, et le tabac d’Orient a changé aussitôt

l’atmosphère. Mon père s’est détendu, il a presque souri.

— Certes, certes…

Tout le monde s lle ’ est détendu, sauf M Rachel, qui s’est dressée, les

mains nouées, la gure crispée, les yeux hors de la tête.

— Je vous en prie ! Je vous en prie ! Vous êtes donc inconscients ? Ce e

a aire… Ce e horrible a aire… C’est pour moi… Il n’y a pas de mots !

M. Balthazar a sou é un rond de fumée.

— Calmez-vous, chère mademoiselle. Toute palabre doit être menée par

l’homme blanc dans le calme et la sérénité.

Mlle Rachel l’a foudroyé d’un coup d’œil.

— Une palabre ! Vous vous croyez encore avec vos esclaves nègres ?

Mon père s’est tourné vers M. Balthazar.

— D’après Niniko , votre lleule a bien proposé de l’argent à mon ls.

Mon Dieu, j’avais trahi Pascaline. Le sang de la honte m’a brûlé le front.

Pascaline a pou é derrière sa main.

— On s’amusait. Si Davy jure que je lui ai donné de l’argent, qu’il le

montre ou qu’il dise ce qu’il en a fait !

Une demi-douzaine de paires d’yeux se sont braquées sur mon frère.

Seuls M. Balthazar et maman regardaient ailleurs. M. Balthazar suivait ses

ronds de fumée et maman jouait avec son alliance.

Je ne pouvais pas voir sous la table, mais j’étais sûr que Pascaline

continuait de s’écorcher les chevilles au sang.

Davy s’est levé.

— Je peux aller le chercher ?

Un petit gémissement a gri é le silence. Mlle Rachel a porté la main à sa

bouche. « Non… » Puis elle a fermé les yeux. Davy est sorti. Tout le

monde baissait la tête, sauf M. Balthazar, qui étudiait le plafond.

Longtemps après, Davy est revenu avec un gros billet qu’il a posé sur la

table. Un billet mauve et ocre, avec des tresses d’épis, un large ligrane et

les mots : « Banque de France. Cinq cents francs »…

La mère de Pascaline a avancé la main vers le milieu de la table.

— Cet argent est à nous. Vous devez le rendre !

Mon père s’est étranglé.

— Vous nous prenez pour des voleurs ?

— Votre ls l’a volé, oui ou non ?

Mlle Rachel s’est penchée en avant pour mieux voir Pascaline. On aurait

dit qu’elle allait se jeter sur elle. Pascaline était très rouge, les larmes

brillaient dans ses yeux. Elle a enfoncé la tête dans les épaules, s’est

recroquevillée comme si elle essayait de disparaître. Puis elle s’est caché la

gure dans les mains.

— J’avoue.

Sa mère a ramassé le billet de Davy. Mlle Rachel s’est levée, blanche

comme un cachet d’aspirine.

— Il ne me reste plus qu’à…

Il ne me reste plus qu’à mourir ? Je suis sûr qu’elle avait ce mot sur les

lèvres et qu’elle l’a retenu au dernier moment. Elle a respiré en pinçant les

narines.

— Il ne me reste plus qu’à m’en aller.

Le pasteur l’a rappelée parce qu’elle oubliait son chapeau. Elle est

revenue et a posé sur mes parents, puis sur les autres, sur nous tous, un

regard d’une tristesse in nie.

— Je me demande à quoi ma vie aura servi !

Peu après, elle est allée vivre dans son petit mas isolé dans la montagne.

Tout de suite, elle s’est tenue à l’écart de tout et de tous. Elle arrêtait le

boulanger et le Caï a sur la route. and elle voulait prendre le car ou le

train, elle descendait en évitant hameaux et villages.

On racontait qu’elle fermait sa porte à ses anciens élèves, aux parents, à

tous les gens de Saint-Pierre, sauf à un vieux berger sourd. Et puis, dit

quelqu’un, elle avait chassé Pascaline, qui était venue lui demander pardon

à genoux, sous sa fenêtre. Trop beau pour être vrai…

Mais elle était a igée, et le chagrin la rendait à moitié folle. Elle aimait

Pascaline comme l’enfant qu’elle n’avait pas eu et se sentait trahie. Sans

doute pleurait-elle autant sur sa vie, sur le bonheur qu’elle avait refusé par

orgueil, que sur la malice de son élève chérie.

Un jour, à la n de l’été, je l’ai croisée dans un chemin. J’ai voulu me

précipiter pour lui parler et jurer de mon innocence. Elle m’a chassé aussi

d’un moulinet du bras.

— Va-t’en ! Va-t’en ! Je ne veux plus jamais voir un Fontanes, de près ou

de loin !

Je suis resté gé sur place. Elle a continué à faire ses moulinets, bien

loin de moi. Elle parlait haut, pour les oiseaux. Elle avait l’air d’une vraie

folle.

Un dimanche, à l’ouverture de la chasse, M. Balthazar est passé pas très

loin de chez elle en traquant un sanglier avec son chien Boy. Elle s’est

dressée devant lui, soudain, elle lui a barré le chemin et s’est mise à

l’insulter.

— C’est vous, n’est-ce pas, triste individu ! Vous avez laissé accuser les

enfants, mais c’est vous qui avez tout manigancé ! Avouez ! Avouez !

Comme il ne répondait pas, elle s’est jetée sur lui pour lui gri er la

gure avec ses ongles. « On aurait dit qu’elle voulait lui arracher les

yeux ! » a raconté un camarade de chasse de Balthazar Jourdan. Ils ont

essayé de la maîtriser, en vain. Puis, e rayée par les chiens, elle s’est

échappée en criant encore des injures.

L’hiver suivant, elle s’est mise à s’habiller avec des hardes de pauvresse.

L’année scolaire 1935-1936 nous a éparpillés : Pascaline à Nîmes, où

son parrain avait une maison, Davy à Alès, et moi qui passais le certi cat

à Saint-André. L’année d’après, grand-père l’inspecteur et sa Suzon m’ont

pris en pension, et j’ai rejoint mon frère à l’école supérieure.

Je savais que Davy et Pascaline, mystérieusement réconciliés,

continuaient à se rencontrer aux vacances.

— Ce e gamine n’arrête pas de courir après notre aîné ! gémissait mon

père.

— Ils sont si jeunes, disait ma mère.

— Hum, hum, si jeunes, si jeunes… Notre ls est encore un enfant, mais,

sous l’Ancien Régime, on mariait des lles de l’âge de Marguerite Robert !

— Si c’était ce que tu crois, elle choisirait un garçon plus âgé qu’elle. As-

tu jamais entendu dire qu’on l’ait vue avec un jeune homme ?

— Elle cache son jeu.

 

Un soir d’été, peu après le certi cat – le mien, j’étais un grand,

maintenant… –, un orage venu de la montagne a éclaté brusquement au-

dessus de notre vallée. Maman a appelé Fofe e, qui adorait courir sous

l’averse au risque d’« a raper la foudre ». Davy était absent aussi. Maman

était de nouveau très maigre et d’une nervosité extrême. Elle a crié que ses

enfants la rendraient folle et m’a envoyé à la recherche de ma petite sœur.

J’ai couru dans le village. En quelques minutes, l’obscurité était tombée.

Mais les éclairs illuminaient de temps en temps le ciel, les murs, les

ruelles. J’ai buté contre Fofe e. Elle m’a pris le bras. « Chut, viens voir ! »

Elle m’a montré dans un recoin, sous un porche de grange, Pascaline et

Davy, serrés l’un contre l’autre. « Ils s’embrassent ! » Non, je ne crois pas

qu’ils s’embrassaient. Pascaline tenait les poignets de Davy qui se

déba ait mollement, le dos appuyé à la porte de la grange, et elle lui

parlait à l’oreille, à cause du tonnerre qui grondait.

J’ai tiré Fofe e à la maison. Davy est arrivé presque en même temps que

nous. Il est tombé quelques gou es de pluie.

L’été d’après, nous nous sommes croisés à la gare d’Alès. Davy partait

pour Sète. Je l’avais accompagné pour l’aider à charger ses bagages. Pascaline a sauté du train qu’il allait prendre. Sans doute venait-elle de

chez sa tante de Lozère. Ils se sont vus, ils se sont arrêtés à deux pas l’un

de l’autre, ils ont posé sacs et valises. J’étais là, je les gênais. Pascaline

scrutait Davy. On pourrait dire qu’elle le dévorait des yeux. Davy la

guignait sournoisement, en se balançant d’un pied sur l’autre.

Un employé du chemin de fer a donné un coup de si et. J’ai pressé

Davy. « Ton train ! » Pascaline l’a regardé monter dans son wagon. Il s’est

mis à la fenêtre, elle lui a envoyé un signe de la main. Puis elle est venue

vers moi.

— Prends mes bagages, puisque tu es là.

Je l’ai accompagnée au car de Saint-Jean. Avant de me qui er, elle m’a

donné une tape sur la main.

— Mon petit Niniko …, rigole un peu. La vie est belle !

 

Un autre été, un autre soir d’orage. Ce e fois, les nuées s’amassaient

du côté de la mer depuis le début de l’après-midi, et la vallée bouillait

encore une heure avant le crépuscule.

J’avais lu au bord de l’eau un roman policier en deux volumes. Les

romans policiers étaient ma nouvelle passion. Davy allait et venait, entre

la rivière et le village. Plongé dans mon livre, je me désintéressais de ses

occupations. J’avais posé le premier volume sous une pierre et a aqué le

second.

Le ciel devenait noir. Le tonnerre grondait par intervalles. Je me suis

aperçu soudain que j’étais seul, et j’ai pris le sentier du village. J’étais

assommé par des heures de lecture haletante. En arrivant, je me suis

rappelé l’autre volume que j’avais laissé au bord du Gardon. J’ai hésité un

instant avant de repartir.

Alors, je les ai vus, à un coude de la rivière, dans une pénombre propice.

Ils couraient, plus qu’à moitié nus, entre l’eau et les rochers. J’avais

quatorze ans, eux quinze. Je les ai gue és, le cœur ba ant. Les nuages se

sont déchirés. Une lueur de jour a couru sur la vallée. La chevelure de

Pascaline a amboyé une seconde dans ce e pâle clarté.

C’est à peu près à ce e époque que maman s’est mise à grossir. En n !

On était tous très contents.

 

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