L'année du certif
Chapitre 6
Rédaction. J’ai le bonheur d’aller à l’école de mon village. Oh ! la belle école gaie et
accueillante ! els sont les traits qui lui donnent ce caractère ?
A. Souché.
La Lecture li éraire et le français…, op. cit.
— Même le jeudi, chiennerie ! Cousin Martin m’a dit…
Le maître est là, claque dans ses mains. Les élèves se dispersent dans les
travées. Ils sont huit, Jeannot Constant est excusé par ses parents qui le
gardent pour travailler à la maison. Soudain, on frappe à la porte. Papa
crie d’entrer. La rousse !
— La demoiselle m’a dit de venir ce matin…
Mon Dieu qu’elle est jolie ! Papa hoche la tête.
— Oui, j’ai prié Mlle Rachel de t’envoyer, pour voir ce que tu vaux aux
problèmes de robinets. Prends-toi une place où tu voudras. Ah, mais tu
as…
Il la toise longuement, de la tête aux pieds.
— Tu as de grandes jambes, ma lle. Il ne faut pas que tes genoux
touchent le bureau. Tiens, mets-toi ici, au premier rang.
— C’est ma place, monsieur ! gémit Sarah.
Papa xe d’un œil sévère l’aînée de l’adjoint Javols puis se retourne vers
la rousse Marguerite, pimpante dans son court tablier à rayures rouges,
sous lequel dépasse comme un sourire le bas d’une jupe rose. Le regard de papa s’adoucit, s’adoucit. « Je l’emmènerai au pôle Nord dans mon
hydravion deux fois plus grand que la Croix-du-Sud, papa pourra venir s’il
veut », songe Niniko . Il sait qu’il ne sera jamais colonel, qu’il ne conduira
jamais un hydravion. Tout ça ce sont des bêtises à la Niniko , mais, quand
il voit Pascaline, il ne peut empêcher les rêves les plus fous de lui monter
au ciboulot.
Ce qui est sûr, c’est que papa ne regarde pas Pascaline comme Sarah,
alors pas du tout. Mais il reprend soudain son air sévère.
— Personne ne va à sa place aujourd’hui. Marguerite doit être à un
grand banc, à cause de ses longues jambes. Bien, bon, disons que tu
l’invites. Les autres, arrangez-vous !
Niniko a bondi pour prendre une place au milieu de la travée de droite,
il peut voir Pascaline sans presque tourner la tête. Déjà, papa lit le premier
problème, qu’il a pris dans Le Manuel général, le journal des maîtres, et
recopié au tableau.
Construire un carré de 9 cm de côté. Du centre de ce carré, décrire une circonférence de
3,5 cm de rayon. Le croquis ainsi obtenu représente, à l’échelle 1/200, un parterre au milieu
duquel on a creusé un bassin circulaire. Calculez, sur le terrain : 1° La surface occupée par le
bassin. 2° La surface de la pelouse comprise entre les côtés du carré et le bassin. 3° La
capacité totale du bassin en m3, puis en hl, si ce bassin a 0,70 m de profondeur (pi = 22/7).
4° Un jet d’eau qui alimente ce bassin peut donner 30 l d’eau à la minute. Pendant combien
de temps faut-il laisser ouvert le jet d’eau pour que le niveau de l’eau, dans le bassin
primitivement vide, arrive à 10 cm du bord supérieur 1 ?
Papa se lèche les babines.
— Hm, hm, bien. Y a-t-il des questions avant que je relise ?
Il jouit comme un fauve du silence de mort qui s’est aba u sur la classe.
La Daudine e gémit.
— C’est trop di cile, m’sieu, on n’est qu’au premier trimestre, on n’est
pas prêts pour le certi cat.
— Tu as raison, répond papa. Mais ce n’est pas l’avis de tous tes
camarades. Il y en a qui se croient très forts. On va voir.
Marie Jau ret lève la main.
— Mais, m’sieu, y a pas de robinet ?
Papa hausse les épaules, regarde le plafond, comme s’il prenait les
poutres à témoin d’une naïveté jamais vue.
— Ma pauvre Marie, c’est un jet d’eau. Dis-moi, quelle di érence entre
un jet d’eau et un robinet ?
Tavou Maucloux claque du pouce.
— J’ sais, la di érence… juste comme une lle et un garçon !
— Vous avez trois quarts d’heure ! dit sèchement papa.
Les porte-plume gra ent le fond des encriers en crissant.
Niniko n’a rien compris au problème, le peu qu’il a fait est à coup sûr
faux. Il a passé les trois quarts de son temps à regarder Pascaline jouer
avec ses chaussures et ses chausse es. Elle porte des souliers à lacets. À
force de les fro er l’un contre l’autre, elle a réussi à délacer le gauche. Une
fois délacé, elle l’a fait glisser avec le droit, puis elle l’a qui é. Après, elle a
tiré sur sa chausse e et elle a ni par l’ôter. De son pied nu, elle a délacé
sans aucune peine son soulier droit, elle s’est aussi débarrassée de sa
chausse e : elle a récupéré les deux chausse es de la main gauche, en
catimini, et les a fourrées dans son sac… Niniko s’est dit : « Le poêle
chau e bien, ce matin, elle avait trop chaud aux pieds. »
Il nit par comprendre que Pascaline a besoin de jouer avec ses pieds
quand elle ré échit. Avec les orteils de l’un, elle caresse le dessus de
l’autre, ou le talon, ou le creux sous la cheville. Ou bien elle fro e le
dessus avec le talon. Les chevilles même, elle les joint, les cogne… Elle
invente des positions, des enlacements, des accolades, des câlineries. Et
plus elle peine sur son travail, plus elle fro e fort. Une traînée rose vient
d’apparaître, maintenant, entre la cheville brune et le gros orteil plus pâle,
puis une petite perle de sang, deux, trois perles.
Niniko ne respire plus.
Papa a écrit au tableau le deuxième problème : un vrai problème de
robinets, qui paraît aussi plus facile. Niniko se demande même s’il ne
pourrait pas le trouver. À condition qu’il détourne les yeux des pieds de
Pascaline un moment !
Trois robinets alimentent un bassin long de 2,5 m, large de 1,2 m et profond de 0,9 m. Le
premier débite 16 l d’eau à la minute, le second 0,3 l à la seconde, le troisième 960 l à l’heure.
Combien d’heures et minutes faudra-t-il aux trois robinets coulant ensemble pour remplir le
bassin ?
— C’est assez simple, dit papa. Vous avez vingt minutes.
Niniko s’a elle à son calcul. Les pieds de Pascaline commencent à
saigner de partout et il ne peut pas le supporter.
Après quelques longues, trop longues minutes de ré exion, il décide de
calculer le débit horaire des trois robinets. Voyons le premier : 16 litres à la
minute, il y a soixante minutes dans une heure, ce qui fait 16 × 60 =
960 litres… Flûte ! Le troisième robinet donne aussi 960 litres à l’heure.
elque chose ne va pas. Il recommence ses calculs. Il se trompe, recti e
et retombe sur le même chi re. Est-il possible que deux robinets donnent
le même débit ? Il s’appuie le front sur les mains. Va savoir !
Du coin de l’œil, il gue e Pascaline. Tiens, elle aussi s’est pris la tête
dans les mains. Et si c’était un problème inventé par grand-père
l’inspecteur, quand il marche voûté, les mains derrière le dos ? Un
problème avec un piège ? Bon, et alors ? Où est le piège ?
Il renonce, tourne la tête pour observer les pieds saignants de Pascaline.
S’ils étaient tout seuls dans un pré, au bord de la rivière, elle le laisserait
peut-être lécher le sang qui gou e sur sa peau brune. Mais, s’il suçait son
sang, il serait peut-être un amant ? Non, puisque Pascaline n’est pas
encore une femme !
Il revient au problème. e faire ? Il n’est pas assez intelligent ! Et le
temps passe. Il se répète la question : quel est le piège ? Idiot, le piège c’est
qu’il y a deux robinets qui ont le même débit ! Il lève les yeux sur la
pendule de la classe, mais il ne l’a pas regardée avant de commencer… Il se
précipite sur son brouillon. « Vous avez cinq minutes », dit papa. Cinq
minutes… Niniko s’a ole. Il n’y arrivera jamais. Vite, le second robinet.
0,3 litre à la seconde, ça fait combien à l’heure ?
Il n’a pas eu le temps de nir. Le troisième et le quatrième problème
sont de di culté moyenne. De toute la classe du certi cat, Davy seul a l’air de savoir les faire sans hésiter. Sarah et la Favantine e s’agitent,
Pascaline s’écorche la peau des pieds, Marie pleure, et les larmes coulent
en silence le long de son nez. Tavou Maucloux regarde voler les mouches.
César Rouvière va tisonner le poêle toutes les cinq minutes.
Niniko fait semblant de chercher, aligne des chi res qu’il barre
aussitôt, invente des opérations compliquées et fantaisistes. Mais il
n’essaie pas pour de bon.
Papa le rappelle à l’ordre distraitement.
— Si tu as ni, tu peux commencer à copier le dernier problème. Il reste
cinquante minutes.
Le poêle, bourré par César, se met à ron er.
Deux robinets coulent dans un bassin. Le premier le remplirait seul en 2 h 30 mn. Le
deuxième le remplirait en 3 h 15 mn. Le bassin étant vide et les robinets ouverts, on demande
dans combien de temps, en heures, minutes et secondes, ce bassin sera rempli, sachant qu’il
existe un robinet inférieur qui le viderait en 3 heures.
Voilà, c’est tellement di cile que Niniko a envie de pleurer, comme
Marie. Il retient un rire nerveux. elle chance il a de n’être pas du
certi cat ce e année ! L’an prochain, il y aura encore des robinets,
sûrement, mais c’est si loin. Il a fait a ention de ne pas se forcer, sauf pour
le deuxième problème, il commence quand même à avoir mal à la tête. Il
promène sur son front deux doigts mouillés de salive.
Papa passe entre les travées, se penche pour lire par-dessus l’épaule de
chaque élève. Il reni e un peu, de temps en temps, à cause d’une odeur de
sueur qui monte des peaux humides et commence à emplir la classe.
— Demain soir, on corrigera. Je vais ramasser les cahiers.
Marie se précipite pour rendre le sien. Elle a séché ses larmes, mais le
désespoir se lit sur son visage mince et creusé. Une tendre pitié martèle le
cœur de Niniko . Pauvre Marie, elle a tout raté, elle n’aura jamais le
certi cat, et son papa va mourir très triste. Comme elle est malheureuse !
Elle en le sa pèlerine, rabat le capuchon et s’en va sous la pluie. Marie…
Pascaline a remis aussi son cahier, elle passe devant Niniko et lui
sourit. Elle s’arrête, tourne la tête, chuchote :
— Je suis sûre d’en avoir deux justes au moins, et toi ?
« Moi, moi… », songe Niniko . Il ne répond pas. Ça y est, elle est partie,
ses pieds en sang dans ses souliers lacés très fort.
— D’abord, les résultats, dit papa, point si mauvais que je le craignais.
Antoine, tu prendras ton vélo et tu porteras son cahier à Marguerite
Robert. Elle sera contente.
— C’est elle la première ? demande irza d’une voix blanche.
— and même pas. Le premier est Antoine Fontanes, comme prévu.
arante-quatre points sur cinquante… Tu ne t’es pas forcé, mon garçon.
Deux erreurs d’opération : je te pardonne celle du dernier problème, qui
était di cile, mais pas celle du premier. De plus, tu m’as fait un pâté, pour
lequel je voulais t’enlever deux points. Comme c’est un travail du jeudi,
j’ai été indulgent… oi qu’il en soit, tu ne tiens pas encore le prix
cantonal, d’autant qu’on m’a parlé d’un certain Jouanen, de Saint-Jean-de-
Combas, qui est un génie de l’arithmétique. and même, c’est bien. Mes
compliments.
« La deuxième est irza Favantin. Tu progresses, irza, je suis content
de toi. Trente-huit points sur cinquante, c’est bien. Tu as fait un pas vers la
mention au certi cat. La troisième est Marguerite Robert, trente-deux
points, qui bat de peu Sarah Javols, trente et un. Sarah, tu pouvais faire
mieux. Par contre, je suis très surpris du résultat honorable de notre
voisine, Marguerite Robert, Mlle Rachel m’ayant prévenu de sa faiblesse en
calcul. Je pense que nos séances d’été, qu’elle a suivies assidûment, lui ont
été béné ques. Oui, béné ques, vous pouvez chercher ce mot et le noter
dans vos carnets de vocabulaire. Vous chercherez également son
contraire… Ensuite, une surprise : Gustave Maucloux, vingt-huit points. Je
veux espérer qu’il n’y a pas eu tricherie et que de petits billets n’ont pas
circulé. César Rouvière, vingt-cinq points, le dernier qui ait sa moyenne.
Alix Daudé, vingt et un points… e d’étourderies, Alix, il faudra que
nous voyions ton travail de près. Avec un tout petit peu plus d’a ention,
tu passais la moyenne…
« En n, Marie Jau ret, Marie, Marie… Un désastre, Marie. J’ai réussi,
avec un grand e ort d’indulgence, à te trouver quatorze points, euh… pour
t’encourager. Le certi cat est encore loin et, si tu travailles sérieusement,
rien n’est perdu. Non classé, non noté : René Fontanes.
« La cause est entendue. Tav… Gustave Maucloux prendra la place de
René Fontanes, dans la travée centrale. René Fontanes ira quelque part au
milieu de la travée de droite.
« Maintenant, dictée !
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