L'année du certif
Chapitre 6
Rédaction. els délicieux moments j’ai passés au bord de l’eau, en compagnie de mes
parents ou de mes camarades ! Faites part de vos observations et impressions personnelles.
A. Souché,
La Lecture expressive et le français…, op. cit.
Les trois enfants Fontanes ont pro té de la belle nuit d’août et d’un
chemin de Saint-Jacques qui retient les parents pour aller jouer à l’école de
Jules Verne au bord du Gardon.
Pendant que Niniko ré échit à des choses graves, Davy fait le pitre, un
genou en terre, devant Fofe e. « Altesse… »
Il exagère. Fofe e va nir par se prendre pour la perle de l’océan, ça ne
la rendra pas plus ne.
Davy s’incline et balance un chapeau imaginaire.
— inze jours après, Altesse ? inze jours après ?
Fofe e minaude, tape du pied, bâille, l’air de chercher dans sa mémoire.
Elle se fro e les yeux à deux pognes, soupire et prend sa voix de bébé pour
débiter, sans aucune faute :
— inze jours après, les colons débarquaient en Amérique, et ils
retrouvaient leur patrie paci ée, après ce e terrible guerre, qui avait amené
le triomphe de la justice et du droit.
Elle sait par cœur des pages entières de L’île mystérieuse. Davy lève les
bras au ciel, s’extasie.
— elle mémoire, Votre Altesse, quelle mémoire ! Mais voudriez-vous
expliquer à deux pauvres ignorants ce qui s’est passé pendant ce e
terrible guerre ?
Fofe e tire la langue et rigole en dedans.
— C’était la guerre du saucisson !
Davy claque le pouce en signe d’agacement.
— Vous voulez dire la guerre de Sécession, n’est-ce pas ?
Fofe e gigote et se tord de rire, son tablier autour du cou.
— J’ai dit : du saucisson.
Davy claque des talons, lâche un rire forcé.
— À vos ordres, Altesse. La guerre du saucisson, ha ! ha ! ha !
Elle se lève, essuie ses vêtements mouillés. Ils se sont couchés dans un
sentier herbu qui domine le Gardon. Davy tourne la tête vers Niniko , le
clair de lune révèle sur sa jolie gure éveillée et délurée un clin d’œil
complice qu’il envoie à son frère pour lui dire : « Tais-toi ! » Niniko
baisse les yeux.
L’Altesse regarde le ciel. La clarté de la lune est si forte qu’on voit à
peine les étoiles, trop pâles. Niniko cherche la Polaire vers les hautes
Cévennes et la Lozère, repère Capella à droite, au-dessous, rasant les
hauteurs de Saint-Pierre, Véga à gauche, vers l’Aigoual, et Vénus juste
dans l’échancrure du Gardon.
Fofe e s’approche de lui, pointe l’index au zénith en le xant avec un
sourire moqueur.
— Tu vois la lune, Niniko ? and il y en aura deux, je t’en donnerai
une !
Et de pou er aux dépens de son frère. Mais elle ne fait que répéter une
blague que maman a servie à chacun de ses enfants vers l’âge de quatre ou
cinq ans. Puis elle s’en prend à Davy. C’est bien son tour.
— Va m’a raper la Grande Ourse, monsieur Gédéon !
Pourquoi Gédéon, Dieu le sait. Davy, beau joueur, s’incline galamment.
— Oui, Altesse. Vous perme ez que j’aille chercher une échelle et une
corde ?
Mais Fofe e a déjà changé d’idée.
— Couchez-vous, je vois le sous-marin du capitaine Nemo !
Niniko et Davy se je ent dans l’herbe mouillée, qui leur glace le
ventre à travers les chemises ouvertes. Fofe e se met à fredonner :
Envoyez vite votre sous-marin
Brillant comme un bijou dans son écrin…
Davy s’est vanté d’avoir écrit ce poème. Il a même dit qu’il savait écrire
des alexandrins de douze pieds. Papa l’a cru mais lui a interdit d’en écrire.
« L’inspecteur d’Académie pourrait deviner que tu veux sa place, et on
serait obligés de partir tous aux îles Aléoutiennes ou encore plus loin ! » Il
est si drôle, papa, quand il veut, mais ça n’arrive pas souvent.
Fofe e esquisse un pas de danse, et tourne, tourne, comme Pascaline,
l’autre jour, sous les châtaigniers. Ses cheveux dénoués o ent sur ses
épaules, sa chemise de nuit vole haut sur ses jambes nues, toutes blanches
dans le clair de lune.
Davy l’encourage en roucoulant un refrain :
Danse, danse donc, ma belle Tsigane
Tourne, tourne, valse, ma fée Morgane.
Nous vous aimons tant, monsieur Jules Verne
Nous irons tuer pour vous l’huître de Lerne !
Tant pis pour l’huître. C’est l’hydre, bien sûr. Grand-père l’inspecteur a
écrit tous les vers de l’école de Jules Verne.
Fofe e pointe la main vers la boucle du Gardon, là où est censé se
trouver le lagon de l’île mystérieuse.
— Le sous-marin, le sous-marin !
Et elle se met à dévaler la pente, bras levés, cheveux au vent.
Ils ont renvoyé l’ Altesse dormir au palais. Ils sont assis tous les deux au
bord de l’eau. Niniko a noué les bras autour de ses jambes et, de temps
en temps, lèche son genou. Il a toujours un genou écorché et il entretient
la plaie en la suçant. Ce e petite sou rance le console de bien des
malheurs.
— L’école de Jules Verne, c’est ni, dit Davy.
— Pourtant, on s’amusait bien.
Davy pose ses poings serrés contre ses tempes.
— Tu ne penses qu’à t’amuser, Niniko . On n’a pas fait l’école de Jules
Verne pour jouer, mais pour aider Fofe e.
Ils en ont discuté avec leur ami Augustin, l’apprenti médecin. Augustin
leur a expliqué : « Votre père l’a sûrement punie très fort une fois qu’elle
avait mal fait, mais en essayant de bien faire. Depuis, elle a pas envie de
grandir, elle fait semblant de rester un bébé. » Augustin a ajouté : « Ça, ça
s’appelle la psychologie et ça pourrait aider Fofe e à devenir plus
intelligente en a endant d’avoir l’électricité ! » Alors, Davy a répondu :
« Oka », comme dans les histoires de Nat Pinkerton. Ils en ont discuté au
bivouac des stratèges. Maintenant, on a l’électricité à Saint-André-la-
Vallée, mais Fofe e est toujours pareille.
— D’après Augustin, elle le fait exprès…, dit Davy. En n, elle le fait
exprès et pas exprès, tu comprends ? Non, tu es trop jeune. Bon, voilà. Elle
le fait sans y penser, elle a pas envie de le faire, mais c’est plus fort qu’elle.
Elle a envie et pas envie, tu comprends ? Elle sait pas bien, elle voudrait et
elle voudrait pas, en même temps. La nuit, quand papa dort, elle a plus
peur, elle joue plus au crâne de piaf. Elle est presque normale.
— Alors, c’est la faute à papa ?
— C’est la faute à la fée Gogote ! Mon vieux, notre petite sœur est pas
bien heureuse d’avoir des parents maîtres d’école tous les deux. Moi, ça
me bo e bien, mais y en a qui mangent de la vache enragée, je te le dis.
Toi, à te voir, t’as pas l’air à la noce. Tu aimerais pas mieux que papa soit
boulanger ou cultivateur ? Même sous-o à la coloniale ?
— Oh si.
— Alors, tu vois.
— Tu penses qu’elle est pas idiote ?
— Elle est éveillée comme une potée de souris.
— Et pas malade ?
— Pas un poil.
— Alors, qu’est-ce qu’on va faire ?
— Papa et maman n’ont qu’à se débrouiller avec elle. Moi, l’année qui
vient, j’ai le certi cat, s’pas, mon vieux !
— T’es reçu d’avance, Davy.
— Mais papa veut que je soye premier du canton. Ça sera dur. Et puis
j’en ai marre de l’école de Jules Verne. Jules Verne m’intéresse plus, je suis
trop grand.
Niniko , le front plissé, se demande s’il a bien compris. Comment peut-
on être trop grand pour lire Jules Verne ? Alors Davy sort de sous sa
chemise deux fascicules aux couvertures illustrées, à peine plus grands
qu’une carte postale. Le clair de lune n’est pas assez vif pour que Niniko
puisse bien voir les images, mais sur l’une, de couleur rougeâtre, il
distingue un visage de femme qui ressemble un peu à maman.
Niniko tend la main pour saisir le fascicule, Davy le ra e aussitôt, le
remet sous sa chemise, se lève, fait deux ou trois pas.
— Tu vois, je lis maintenant des livres sur la vie.
Et Niniko demande à voix basse, les lèvres tremblantes :
— Comment, des livres sur la vie ?
— Sur la vie des hommes… avec les femmes !
Niniko médite un moment la con dence, pendant que Davy fait
l’important, la tête levée, les mains dans les poches.
— Ça en raconte de drôles et de sacrées, je peux te dire.
— Et tu en as d’autres pareils ?
— J’en ai des tas, bien sûr.
— i c’est qui te les donne ?
Davy hausse les épaules et se retourne, poings serrés.
— Bon Dieu, que tu es bête ! Alors, tu crois qu’on donne ces choses-là ?
Tiens, regarde. Zéro franc vingt-cinq. Vingt-cinq centimes, cinq sous, quoi.
C’est pas donné, mais ça les vaut… Et çui-là, le gros vert, regarde un peu
çui-là. Soixante centimes : douze sous. Mais je m’arrange avec Télémaque
Farinier, le berger des Dardhalon…
— Pénéquet ?
— Oui, Pénéquet. On les achète en compte à moitié, et puis on les
revend au commis de la forge, Pierrot Pialet.
— Cerque-brègue ?
— Oui, Cerque-brègue…
Niniko s’étonne en silence. Télémaque Farinier et Pierrot Pialet sont
de grands gars de quinze ou seize ans, qui ne passent pas pour les plus futés de la commune. Le Pierrot est un chicanier, un mauvais coucheur,
d’où son sobriquet de Cerque-brègue, Cherche-querelle. Le Télémaque est
un peu diseur de contes. Va trier le vrai du faux ! Mais il doit son surnom
– le pénéquet est une courte sieste – à son habitude de faire souvent de
petits sommes, quelquefois même tout debout, en marchant derrière ses
moutons.
Mais Niniko commence à deviner que les gens et les choses ne sont
pas toujours ce qu’ils paraissent. Pénéquet et Cerque-brègue font
sûrement semblant d’être couillons pour avoir la paix, un peu comme
Fofe e, à sa façon. On croit qu’ils sont tout juste capables d’écrire leur
nom et, pendant ce temps, ils lisent des livres sur la vie. Plus tard, mine de
rien, ils deviendront très ferrés, ils pourront en remontrer au pasteur et à
l’instituteur.
Les mains sur les hanches, le front plissé de rides, Davy regarde son
petit frère, qui a l’air perdu dans ses pensées.
— ’est-ce que tu bades, eur de nave ? Tu me crois pas ?
Niniko baisse la tête. Les insultes lui glissent sur le cuir comme l’eau
sur les rochers du Gardon. « Oh si, je te crois… » Davy plonge la main
sous sa chemise, d’un geste féroce, ressort les deux fascicules, le mince et
rougeâtre et le vert plus épais, à douze sous.
— Vois un peu ! Viens au clair !
Il prend Niniko par le poignet et le tire en pleine clarté, au bord de
l’eau. De la main gauche, il serre la nuque de son frère, pour diriger sa
gure, de la droite, il tient le fascicule vert dans la lumière de la lune.
— Ouvre tes quinquets. Là, tout en haut. Lis fort.
Niniko ânonne d’une voix blanche :
— « Mon livre favori »…
— Ouais. « Mon livre favori », c’est bien dit. Et à gauche, sous le petit
carré où il y a le prix ?
— « Le roman complet »…
— Ben, tu vois, c’est un roman.
Et Niniko répète, sur un ton humble et pieux :
— Un roman…
— Et même un roman complet, mon vieux ! s’écrie Davy. Complet, ça
veut dire qu’on raconte tout ce qui se passe. On te cache rien de rien… Lis
plus bas, le titre. LE TITRE !
Niniko ne peut pas lire le titre, l’émotion lui colle la langue. Il se sent
incapable d’articuler ces mots terribles. Il commence par dire qu’il ne voit
pas bien. Davy ricane.
— Ha ! ha ! ha ! Il voit pas bien ! Mais tu as lu « le roman complet »,
écrit tout petit. Tu oses pas le dire, voilà. Il ose pas le dire, le faon de biche
à sa maman… Allez, lis-le. Ta maman dort, elle t’entend pas. Lis-le, putain
de bordel !
Alors, Niniko commence d’une voix tremblante : « La… La… La… »
Davy gronde, le secoue par son col de chemise, comme un arbre à prunes.
— Lis, lis donc, maze e !
Niniko avale sa salive et prononce avec e ort :
— La… L’atroce bai… baiser. L’Atroce Baiser, c’est le ti… titre.
Son frère le libère et lui fourre le fascicule sous le nez.
— L’Atroce Baiser. Ça te la coupe, hein ? Et regarde un peu la photo. Ils
s’embrassent…, en n, ils vont s’embrasser. Le type la tient par le cou et
par le menton. On dirait qu’il la force, mais elle ouvre la bouche, tu vois.
Tu vois ? ’est-ce que t’en dis ?
— Je sais pas, geint Niniko . Je sais pas, je vois pas bien !
Davy le foudroie d’un coup d’œil et remballe son livre.
— T’en as encore des choses à apprendre, pauvre innocent !
OceanofPDF.com