L'année du certif
Chapitre 13
Rédaction. Un élève paresseux a échoué à l’examen du certi cat d’études. Imaginez ses
ré exions, ses regrets, ses résolutions pour l’avenir.
E. Pérochon, Les Yeux clairs, op.cit.
Plus que dix jours avant le certi cat.
— Marie ?
Marie se lève, très pâle dans son tablier noir. Paul Fontanes s’approche
doucement, pose la main sur son épaule.
— Garde espoir, Marie. On a encore dix jours. Pense à tout ce qu’on peut
revoir en dix jours.
Marie s’essuie la joue d’un revers de main.
— M’sieu, s’il vous plaît, quand j’ai eu 55 au dernier examen de
préparation, c’était pas vrai ? Vous m’avez donné des points en plus ?
Paul Fontanes baisse les yeux, soupire. Sa pomme d’Adam bouge à
petits coups au-dessus de son col serré.
— Marie, quand j’ai su, pour ton papa…
— Oui, m’sieu. J’ai bien compris. Pour que mon papa soit content avant
de s’en aller.
— Oui, Marie.
— Vous m’avez ajouté beaucoup de points ?
— C’est di cile à dire.
— Cinq points ?
— Hum, hum. Un peu plus, je pense.
— Dix points ?
— Environ, environ.
— Alors, je n’aurai jamais le certi cat pour de bon ?
— Je te dis : garde espoir, tu es très près, et il nous reste encore plus
d’une semaine. En travaillant tous les deux seuls, on a pu revoir tous tes
points faibles, en grammaire, en conjugaison, les bases du calcul… On a
beaucoup avancé, je te le promets. Je te promets que tu n’auras pas 0 en
dictée. Tu peux ra raper des points en questions, en histoire et géographie
et surtout en lecture et en récitation, si tu ne t’a oles pas. Ce soir, tu es
fatiguée, tu vas revoir calmement tes dates et tes départements, c’est tout.
— Le calcul mental me fait peur, m’sieu. Ça va trop vite.
Paul Fontanes sort sa montre de sa poche gousset.
— Nous allons faire encore une séance de calcul mental, sans nous
presser. Et puis nous irons de plus en plus vite jusqu’au certi cat. Mais je
te demande d’essayer de sourire en calculant, tout le temps.
— Mais, m’sieu, je peux pas. Mon pauvre papa…
— Ton pauvre papa est dans un monde meilleur. On achète quatre litres
de vin rouge à 1,65 franc le litre. Ne t’a ole pas, ne te presse pas. Regarde-
moi et souris. Souris, Marie, souris, Marie. Il y a plusieurs façons de faire
ce calcul. À mon avis, la meilleure est de partir sur 1,70 franc. atre fois
un quatre, quatre fois sept vingt-huit. 4 + 2,80 = 6,80. Mais tu as compté
5 centimes de trop quatre fois. atre fois cinq vingt. Tu enlèves vingt
centimes. 6,80 – 0,20 = 6,60. Tu pouvais aussi calculer à partir de
1,50 franc. atre fois un franc cinquante, plus quatre fois quinze
centimes…
Marie Jau ret brandit son ardoise en souriant joyeusement.
— J’ai trouvé en même temps que vous, m’sieu !
— Tu vas l’avoir, Marie. Avec l’aide de…
Il a failli dire « avec l’aide de Dieu ». Il pâlit, se mord la lèvre, et se
reprend en faisant claquer sa bretelle d’un coup de pouce.
— Tu l’auras en y me ant tout ton cœur, Marie !
Plus que sept jours.
— Hé, merde, c’est comme ça. On l’a fait, Davy et moi !
Tavou Maucloux pose le menton sur ses deux poings.
— Cagagne !
Ils sont une demi-douzaine réunis au bivouac des stratèges, à la cabane
des Vignes noires. Et il y a du linge ! Alix Daudé participe pour la
première fois au bivouac, en chemise de nuit sous son tablier mal
boutonné. La Favantine e a chipé une vieille robe de sa mère pour se
donner l’air d’une dame. and elle veut faire un pas, elle est obligée de la
soulever à deux mains.
— Moi, j’ai rien vu, dit Jeannot Constant. Pourquoi vous l’avez fait ?
Tavou Maucloux grogne en patois. Davy hausse les épaules.
— Fallait que Tavou suive au certi cat, pour que mon père le renvoye
pas au cours moyen. On voulait juste le faire les premiers jours. Et puis on
a continué comme ça. Je lui passais la solution des problèmes, des mots de
la dictée, les dates…
— Moi, je vous ai vus souvent, dit Alix.
— Moi aussi, dit la Favantine e.
Niniko a bien remarqué un drôle de manège entre son frère et Tavou
Maucloux, mais il n’a pas songé qu’ils trichaient. Ça n’est pas si étonnant :
Davy a bien triché, en se vantant d’avoir écrit les poèmes de L’École de
Jules Verne qu’il avait pris dans le cahier de grand-père l’inspecteur !
Et maintenant, qu’est-ce qui va arriver ?
— Moi, ça m’est égal si je suis collé, dit Tavou. Le certi cat, je m’en
torche. Mais je serais bien content que Davy soye le premier du canton,
pour la commune, pour l’honneur, quoi.
Jeannot Constant gronde, les poings serrés.
— ’est-ce que ça peut te foutre, pisque t’es du causse ?
— Ça me fout que ça me fout. Et pis cousin Martin m’a dit une bonne
nouvelle : Jouanen du certi cat est tout malade, y pourra pas aller à
l’examen !
Les lles n’arrêtent pas de pou er et de se regarder par en dessous en se
donnant des coups de coude. Les nuits sont longues en juin, le bivouac des
stratèges, sans doute le dernier avant le certi cat, a lieu ce soir à la lumière du couchant. Jeannot Constant se lève pour aller voir au four le
clafoutis d’Alix. Il revient les épaules basses.
— Moi, j’ dis que c’est pas une bonne nouvelle. C’est pas une bonne
nouvelle qu’un droulet, même de Saint-Jean, y soye patraque pour le
certi cat.
Tavou Maucloux saute brusquement sur ses pieds.
— Vaï bé, j’ai pas envie de rester ici. Ça pue ! Tu viens, Davy, j’ai les
jumelles. On va voir un peu ce qui traîne !
Davy hésite, se lève à son tour et suit son copain. Les autres se
regardent.
— ’est-ce qu’on fait ? demande irza.
Niniko regarde s’éloigner son frère et Tavou. Il aimerait les suivre
pour lorgner avec les jumelles et peut-être apercevoir, en n, un amant ou
une femme fatale. Mai-juin sont les mois où on en voit le plus, d’après
Pénéquet. Mais ils se savent chassés en ce e saison et se mé ent
davantage : on a donc peu de chances d’en repérer à l’œil nu.
Tant pis tant mieux ! Il sait que Davy et Tavou ne veulent pas de lui
dans leurs expéditions. Et il est bien, là, avec les autres…
— ’est-ce qu’on fait ! répond Jeannot. On va voir si le gâteau est cuit
et puis on va le bou er !
Il s’agenouille devant le four. Le regard de irza se pose sur Niniko ,
qui cherche d’instinct un trou de mulot pour se fourrer dedans. Pas de
trou de mulot ni de taupe à dix lieues à la ronde. Il baisse la tête. irza
pointe un doigt menaçant.
— Pourquoi tu es pas parti avec eux ?
— J’avais envie de rester.
irza regarde Alix Daudé en riant.
— Il est gentil, ce petit.
Le cœur de Niniko chavire sous le compliment. Comment avouer le
bonheur qu’il éprouve de se sentir près des autres, garçons et lles,
accepté par tous ?
— C’est pas pour espionner, au moins ? demande la Daudine e.
Niniko se dresse, à genoux, la main droite levée.
— C’est pas pour espionner ! Je le jure sur le paradis et l’enfer. Si je
mens, je n’irai plus en chemin de fer !
Le serment de l’école de Jules Verne lui est venu à la bouche tout seul.
Ce sont des vers de grand-père l’inspecteur. Les lles éclatent de rire.
irza le toise en secouant la tête.
— Tu serais bien embêté de plus jamais aller en chemin de fer.
— Je mens pas, dit Niniko .
— i est-ce qui va avoir son certi cat ? demande Alix Daudé comme si
elle se parlait à elle-même.
irza pointe de nouveau le doigt sur Niniko .
— Il le sait. Il a forcément entendu son père en causer.
Niniko regarde les lles et sent son cœur devenir immense.
— J’ai entendu papa dire que tout le monde l’aurait.
— Même Marie ?
— Même Marie.
OceanofPDF.com