L'année du certif

Michel Jeury · Chapitre 32 sur 49

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L'année du certif

Chapitre 10

 

Rédaction. Un jour, en composition d’arithmétique, vous vous êtes si bien troublé que vous

n’avez pas su faire un problème facile. Racontez et donnez vos impressions.

E. Pérochon, Les Yeux clairs, op. cit.

 

Plus qu’un mois avant le certi cat.

Cinq heures et demie de l’après-midi. Le soleil est encore haut, mais les

nuages ont assombri le temps, une averse est tombée. Il a fallu allumer

l’électricité dans la classe.

— Inutile d’en parler chez vous, dit papa. M. le maire pense que

l’éclairage en été est une dépense inutile. Mais un jour, l’électricité sera si

bon marché, grâce au progrès, qu’on la laissera allumée toute la journée !

La classe du certi cat est réunie pour entendre les résultats de l’examen

de préparation du mois de mai, le dernier de l’année. Il manque Marie

Jau ret, qui a dû rentrer chez elle à la sortie de l’école, car son père va très

mal.

— Je n’ai pas tout à fait ni mes comptes, dit papa. Et je dois revoir

certaines corrections. J’en ai pour une heure environ. En a endant, nous

allons chercher un problème ou deux sur les fractions. Hum, hum. Celui-ci

pour commencer… Je le lis une fois et le dicte. Pour bâtir un mur, un maçon

demande 45 heures ; un second, 60 heures, et un troisième, 36 heures. On les

fait travailler tous les trois ensemble. Au bout de combien d’heures auront-ils

ni ce travail ? A ention, ré échissez bien 3.

Papa s’approche de la fenêtre et marmonne :

— Il pleut, il fait soleil : c’est le temps des demoiselles. Un vieux dicton,

assez joli. J’ai presque envie de vous le donner en rédaction. Pourquoi

diable est-ce le temps des demoiselles ?

— Pour la rime, m’sieu, répond Davy.

— Sans doute, et elle est pauvre. C’est quand même un joli dicton, et j’ai

bien envie que vous me racontiez ce que vous en pensez. Niniko !

Niniko tourne la tête vers papa, bouche ouverte, et se gra e le haut de

l’oreille. Moi ? Oui, toi, Niniko . Il ferme aux trois quarts les yeux et voit

une demoiselle rousse, en robe d’été, danser dans une aque d’eau, son

parapluie à la main. Elle marche pieds nus et son parapluie brille, brille au

soleil. Elle danse, elle tourne, et son jupon vole, son jupon de moisson.

Tourne la belle quatre fois.

— Bien, bien, dit papa. Niniko n’a pas grand-chose à nous raconter.

Vous me ferez un paragraphe, dix lignes environ.

Avant de s’asseoir à son bureau, il se retourne vers la classe.

— Vous connaissez tous la mauvaise nouvelle, qui est l’aggravation de la

maladie de M. Jau ret, le père de Marie. Je vais sans doute pouvoir vous

annoncer une bonne nouvelle, tout à l’heure. Je ne dis pas que l’une

compense l’autre, mais je crois qu’elle vous fera plaisir.

Il tire sa chaise, se met à ses corrections et à ses additions. Une minute

après, il relève la tête.

— Au fait, j’ai deux bonnes nouvelles à vous annoncer.

Niniko se creuse la cervelle pour essayer de deviner au moins une des

deux bonnes nouvelles. Papa va annoncer qu’il s’est réconcilié avec

Mlle Pouget, c’est presque sûr. On ne remontera peut-être pas à Saint-

Pierre, ça fait trop d’histoires, mais Pascaline reviendra à Saint-André

pour les séances du jeudi. elle peut bien être l’autre bonne nouvelle ?

Et s’il ré échissait au problème ? Ça n’a pas l’air si compliqué. Trois

maçons, 45 heures, 36 heures, 60 heures… Voyons. 45 + 36 + 60 = 141.

Comme il y a trois maçons, il faut diviser par 3. Pourvu que ça tombe

juste. Si ça ne tombe pas juste, le raisonnement est faux… 141 : 3 = 47.

Victoire !

Il gue e les autres penchés sur leur cahier de brouillon. Et Davy suce

son crayon… Tiens, on dirait que ça n’est pas si simple. Relisons l’énoncé.

Oh, et puis sucre ! Pour une fois qu’il a trouvé une réponse, Niniko n’a

pas envie d’y renoncer.

Il songe au Jardin mouillé, une récitation d’Henri de Régnier. Une fois,

Pascaline a montré son cahier de récitations à ceux de Saint-André. Elle a

posé les lèvres sur une poésie. « Celle-là, je l’aime, oh, que je l’aime ! »

Elle a ce geste parfois : elle donne un baiser à son livre, à son cahier, à son

plumier. La poésie qu’elle a caressée de ses lèvres, ce jour-là, Niniko a eu

tout juste le temps de la voir, entre les cheveux roux de Pascaline et

l’épaule de Davy : c’était Le Jardin mouillé. Il s’est dit : « Je la prendrai

pour le certi cat, l’an prochain. » Mais où la trouver ? Il a cherché,

cherché. Il a ni par la dégo er dans le gros Dumas, cours supérieur, livre

du maître, que papa avait oublié de ranger un soir. Il l’a vite recopiée.

Et, ô merveille, il a trouvé des vers de huit pieds, comme il les aime.

C’est quand même une récitation di cile, et il a bien du mal à se la fourrer

dans la tête. Il se répète le premier quatrain, en regardant par la fenêtre

tomber la pluie.

La croisée est ouverte ; il pleut

À petit bruit et peu à peu,

Sur le jardin frais et dormant…

 

Il a, quand il lit ou récite Le Jardin mouillé, une bien curieuse

impression : il s’imagine sentir sur sa bouche le baiser mouillé que

Pascaline a donné au cahier. Mais ce n’est pas une impression qu’on peut

me re dans une rédaction, et même pas dans l’école de Jules Verne !

Papa semble avoir ni ses comptes. Il passe derrière chacun des élèves

pour regarder la solution du problème. Jeannot Constant : juste. César

Rouvière : la marche est bonne, mais il y a une erreur de calcul. irza

Favantin : juste. Sarah Javols : juste. Antoine Fontanes : juste – mais, sacré

nom, que c’est sale ! Alix Daudé : faux. Tavou Maucloux : juste. (Mais

Niniko l’a vu, Davy lui a fait passer la bonne solution !)

En n, papa se penche sur l’épaule de Niniko et glousse.

— D’après Niniko , nos trois maçons vont passer le temps à discuter le

coup, et il leur faudra plus d’heures à trois pour bâtir le mur qu’au premier et au deuxième seuls. Minus habens !

Niniko sent la chaleur de la confusion lui brûler les joues. Encore

heureux que Pascaline ne soit pas là ! Il n’avait pas honte, autrefois, des

moqueries de papa. Il se plaisait dans son rôle de bou on. Maintenant

qu’il sait un peu rimer des vers, ce n’est plus pareil…

Il se doutait bien qu’il avait fait une grosse bourde. Mais le calcul le

terri ait, comme un cheval sauvage de l’Ouest. Ah, s’il pouvait dompter le

cheval, il le monterait sans peur, il deviendrait un vrai cow-boy de

l’arithmétique, et il aiderait Marie Jau ret.

Tout à coup, de façon mystérieuse, la lumière se fait dans sa cervelle. Le

premier maçon met 45 heures pour bâtir le mur. En une heure, il a bâti

1/45 du mur. Le second…

— Hum, hum, bien, dit papa. Jeannot Constant, au tableau !

Trop tard. Mais Niniko sait qu’il aurait pu mater ce cheval et lui sauter

sur le dos, s’il n’avait pas tant musé dans le jardin mouillé et les vers de

huit pieds.

 

— Voici la première bonne nouvelle, dit papa. Le conseil général o re à

tous les premiers du canton du département un voyage en autocar de deux

ou trois jours dans les Alpes. Avis aux amateurs.

« La seconde…, vous allez la découvrir avec les résultats du dernier

examen de préparation. Hum, hum. Premier, Antoine Fontanes, 91,5

points. Ce n’est pas vraiment une surprise. Mais c’est ton meilleur score,

comme on dit en anglais. Avec ces chi res-là, au certi cat, tu as une

chance pour le voyage. Je pense toutefois que Jouanen, qui est ls d’un

employé du chemin de fer et d’une serveuse d’auberge, et sou re d’une

grave maladie, mérite le prix cantonal plus que toi.

« Deuxième, Jeannot Constant, 70,5, qui récolte de justesse la mention

bien. Bravo, Jeannot. Deux garçons en tête, c’est surprenant, mais les lles

vont se ra raper au certi cat, j’en suis sûr. D’ailleurs, elles ne sont pas

loin. Troisième, Sarah Javols, 66,5, en léger progrès. atrième, irza

Favantin, 66, à peu près stable. Cinquième, César Rouvière, 59, égal à lui-même, peut faire mieux. Et voici la surprise. Sixièmes ex æquo, Alix

Daudé, Marie Jau ret et Gustave Maucloux, 55,5.

« Oui, mes amis, Marie Jau ret est reçue. Antoine et Sarah, en raison de

votre classement, vous recevez l’agréable mission de porter ses résultats à

Marie. Je pense que ce sera une grande joie pour son pauvre papa. »

 

Paul Fontanes se réveille comme d’habitude au milieu de la nuit et

secoue l’épaule de Claire.

— Encore la femme en noir ? dit Claire.

Elle tourne le dos.

— Mmm… dors.

— Ce n’est pas la femme en noir, dit Paul. Il y a au moins trois nuits que

je ne l’ai pas vue. Je pense que c’est bon signe, mais… il faut que je te

parle.

Claire bâille, soupire.

— Maintenant, tu es sûr ?

Paul presse la poire électrique. La lumière jaillit, Claire s’enfonce le

visage dans l’oreiller.

— Éteins, s’il te plaît. Éteins !

— Pas avant de t’avoir parlé. Chérie, ce que j’ai fait est abominable. J’ai

menti, j’ai triché… Tu m’écoutes ? Il le fallait, pour Marie Jau ret, pour

son père. Il est au plus mal, tu sais ? Il risque de perdre connaissance d’un

moment à l’autre, et alors il ne se réveillera pas. En tout cas, il ne vivra pas

jusqu’au certi cat. J’ai voulu qu’il s’en aille heureux, persuadé que la

petite aura son diplôme. Alors, j’ai faussé les résultats de l’examen blanc.

Je lui ai fait gagner une dizaine de points… Oui, pour que son père soit

tranquille, j’étais obligé de lui donner une avance. Il m’a fallu ajouter trois

ou quatre points à la petite Daudé, qui avait à peine la moyenne. Je ne

voulais pas qu’elle soit ba ue par Marie.

Claire, tout à fait réveillée, pose la main sur le bras de son mari.

— C’est bien, Paul. Je suis contente que tu l’aies fait.

 

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