L'année du certif

Michel Jeury · Chapitre 12 sur 49

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L'année du certif

Chapitre 2

 

Saint-Pierre-du-Mont.

La rentrée. Rédaction de Marguerite Robert (Pascaline).

 

La rentrée des classes tombe en général le 1er octobre, mais ça dépend du calendrier.

Ce e année, ça tombe un mardi, on n’a pas gagné de jour mais tant pis.

J’ai un tablier à carreaux rouges que mon parrain m’a o ert. Je suis la seule parmi les

grandes à porter un tablier à carreaux, de couleur vive, et maman a dit que c’était un peu

voyant. Alors, j’ai dit : « Comme ça, les automobilistes s’arrêteront en me voyant, ils ne

risqueront pas de m’écraser sur la route ! » J’ai aussi des souliers comme à Alès, et mon

parrain m’a même payé du linge de jeune fille, mais ce n’est pas poli d’en parler. J’ai encore

mon cartable de l’an dernier, vu qu’il est en cuir, et il m’en o rira un neuf pour le certificat,

alors je pourrai donner le vieux à une copine, comme je n’ai ni frère ni sœur, heureusement

(parce qu’on aurait beaucoup de peine à les nourrir depuis que mon père a eu son accident).

À part ça, la rentrée s’est passée comme d’habitude, avec du bazar, à cause des tout-

petits qui pleuraient, alors la demoiselle était obligée de s’occuper d’eux. Les grandes et les

grands en profitaient pour faire les fous. Il faut dire que la commune de Saint-Pierre-du-

Mont est petite et peu peuplée (même qu’on n’y serait jamais venus habiter sans l’accident

de papa). Alors, il n’y a qu’une seule classe à l’école, et on est tous mélangés, les grands et les

petits, les filles et les garçons. and je suis arrivée d’Alès, j’étais folle avec tous ces drôles

dans les jambes, ces « moutchachous », comme dit mon parrain. Surtout que certains ne

sont pas propres et ils ont quelquefois la pudécine, la mauvaise odeur. Je ne parle pas de pipi-

caca !

Ce e année, je suis la plus grande des filles, avec Madeleine B., mais comme elle n’est

pas pour le certificat, c’est à moi de donner le ton aux autres. Alors, j’aurai toujours le

sourire, je dirai des blagues de temps en temps et j’avantagerai les plus propres.

Heureusement qu’on est dans les Cévennes. Il y a des départements de la carte où on ne se

lave jamais, parce qu’on ne lit pas la Bible et que les bonnes sœurs le défendent !

Le matin de la rentrée, la cour s’est remplie d’enfants et de filles, surtout des grandes. Il

en manquait beaucoup qui étaient restés à la maison pour aider leurs parents. Les uns

criaient et s’appelaient, on chantait même les chansons de l’an dernier. Les petits pleuraient

dans les jupes de leur mère ou de leur grande sœur. Je n’aimerais pas être institutrice, et en

plus on ne peut se marier qu’avec un autre instituteur ou un paysan. On lançait des

« bonjour m’zelle » à tous les échos, parce que tout le monde aime bien Mlle Rachel et que

c’est sa dernière année.

Elle a donné le signal de la rentrée en claquant des mains, et j’ai pensé tout d’un coup :

« Ça y est, l’année du certificat est commencée ! » Je voudrais bien qu’elle soit finie pour

partir apprentie vendeuse, mais je suis trop jeune. Alors, l’école c’est bien en a endant,

surtout qu’il y a Mlle Rachel, et ça sent bon. Il y a eu un peu de désordre, ça courait partout,

même dans la classe. Voilà, c’était la rentrée des classes, le 1er octobre. Après, on a chanté La

Bergère aux champs.

Y a rien d’aussi charmant

e la bergère aux champs…

Moi, je pré ère Là-bas dans le Limousin, mais la demoiselle dit que ce n’est pas

convenable.

Pour la morale, qui est très importante, surtout en ville, la demoiselle a parlé des petits

défauts, vu qu’on en a tous, certains plus que d’autres. Elle nous a fait une lecture qui disait :

« Il faut se débarrasser de ses petits défauts pour qu’ils ne deviennent pas des vices.

N’oublions pas le proverbe : les petits ruisseaux font les grandes rivières. » Et puis elle a dit

de chercher chacun en nous-même des petits défauts que nous avons envie de nous

débarrasser, mais d’en parler à personne. « On n’est pas à l’église des curés, ici. » Pour moi,

c’est pas di icile, d’après mon parrain qui dit que j’en ai trop. Je chante tout le temps, même

sans chansons, et les gens croient que je me moque d’eux, ça leur fait de la peine. Je

m’escambarle trop en dansant, ça veut dire que j’écarte les jambes et je lève les genoux, ce

n’est pas convenable ni poli. Je pense tout le temps à la ville, surtout Alès et Paris, et je dis

que la montagne, c’est moins bien, même les Cévennes. J’ai un peu le dédain et quelquefois

l’insolence avec les paysans, et ça les rend très malheureux, ils croient que je ne les aime pas.

J’ai aussi un désir qui est mauvais, c’est d’avoir des esclaves pour me servir, et c’est interdit

depuis que le président de la République a aboli l’esclavage après avoir lu la Bible.

Après la morale, on a eu une lecture, dans le Bouillot pour les grands. On l’appelle

comme ça à cause de l’auteur, M. V. Bouillot, qui est professeur au lycée de Paris. C’est le

meilleur livre de lecture du monde. On a lu des souvenirs d’écolier, tirés du Petit Chose,

d’ Alphonse Daudet, qui écrivait des contes dans son moulin, en Provence. J’aime bien le Petit

Chose, un garçon très pauvre qui va au collège en ville. elquefois, je rêve que je suis

grande, et je lui donne des vêtements pour qu’il ait moins froid, un tricot, une veste et même

un manteau. Comme je savais la lecture, j’ai feuilleté le livre en me cachant pour lire Les

Pauvres Gens, de Victor Hugo. À la fin de la poésie, on a une surprise terrible. J’aime les

lectures où on a envie de pleurer, mais je me retiens très fort.

Après la lecture, on a commencé à étudier la prochaine récitation. Ça sera Le Laboureur et

ses enfants, une fable de La Fontaine. Chic, je la sais déjà !

Après, calcul mental, pour voir si on avait pas trop perdu pendant les vacances. Pendant

la récréation, la demoiselle m’a demandé de rester en classe pour l’aider à récupérer les livres

de bibliothèque et les me re en place. Alors, on a bavardé toutes les deux et j’étais très

émotionnée.

Elle m’a dit comme ça : « Marguerite, tu vas être bientôt une jeune fille. – Oui,

mademoiselle. – Tu vas passer le certificat, j’espère que tu l’auras. – Moi aussi, mademoiselle.

– Et après, tu qui eras l’école… – Oui, mademoiselle. – C’est dommage, tu ne crois pas ? –

 Oui, mademoiselle. »

Après, on a fait le calcul, et un moment avant midi quelqu’un a frappé à la porte. La porte

n’a pas de vitre et on ne voit pas celui qui frappe, sauf s’il est passé devant la fenêtre. On a

cru que c’était le facteur, parce que c’était son heure. La demoiselle a crié d’entrer sans se

lever de son bureau. Un monsieur a poussé la porte en tenant un gros cartable à la main, il a

enlevé son chapeau et il a marché vers le bureau. Il était assez vieux, un peu voûté et pas

bien grand. La demoiselle s’est levée d’un seul coup, elle est devenue très pâle, elle a

balbutié : « Monsieur l’inspecteur. » On s’est tous levés en vitesse, avec un boucan terrible.

J’avais le cœur qui ba ait la chamade et les mains toutes suantes, ce qui est mauvais pour

l’hygiène.

Monsieur l’inspecteur a tendu la main pour dire bonjour à la demoiselle. Je me suis

rappelé que c’était le papa de M. Fontanes, le maître de Saint-André, et le pépé d’ Antoine et

René Fontanes, et j’ai eu moins peur. Monsieur l’inspecteur a dit aussitôt : « Rassurez-vous,

je ne viens pas pour inspecter. Je viens seulement… » Il avait l’air tout drôle. Le pauvre

homme, il ne se rappelait plus ce qu’il était venu faire à l’école : c’est la vieillesse. Il regardait

la demoiselle, puis nous, et il nous a dit de nous rasseoir. Moi, je n’ai pas obéi tout de suite,

et il s’est tourné vers moi, il m’a souri, comme s’il me connaissait. Alors, il s’est frappé le

front et il a dit : « Voilà, je passais seulement pour savoir si vous aviez des élèves du certificat

qui pourraient continuer leurs études au cours complémentaire pour rentrer plus tard à

l’École normale… « Il semblait bien soulagé de s’en rappeler, et il a encore regardé de mon

côté. La demoiselle a dit : « Ma foi, je ne crois pas. Aucun de mes certificats ne songe à

poursuivre ses études. » Elle a soupiré et guigné de mon côté. « Ah, il y a Marguerite Robert,

qui vient d’Alès. Je la vois bien à l’École normale, si elle changeait d’idée. » J’ai rougi très fort.

Monsieur l’inspecteur a marqué mon nom sur un carnet et il est parti.

Après, on a encore frappé, c’était le facteur, pour de bon. Il apportait des le res à la

demoiselle. Il a dit : « Je vois que c’est la rentrée… » Et c’est comme ça que la matinée de la

rentrée s’est finie. Je ne l’oublierai jamais.

 

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