L'année du certif
Chapitre 8
Rédaction. Racontez une scène de la vie de votre école, à votre choix : discussion, dispute,
leçon, compte rendu de devoir, visite, incident…
L. Dumas,
Livre unique de français, cours supérieur, op. cit.
À midi, ce jour-là, papa brandit une le re, que le facteur remplaçant
venait de lui reme re.
— M. Laporte me propose de lui amener mon « champion »… Ha ! ha !
mon champion, c’est bien le mot qu’il emploie. Le sien, qui se nomme
François Jouanen, sera à l’école avec d’autres candidats qui fréquentent
assidûment les séances du jeudi. Hum, hum, bien, bien. M. le directeur a
sans doute une idée derrière la tête. En tout cas, il a entendu parler de
notre champion. Nous sommes connus à Saint-Jean-de-Combas, ce n’est
pas désagréable… Eh bien, nous allons relever le dé . Nous irons à Saint-
Jean jeudi prochain.
— Jeudi prochain ? dit maman d’un air rêveur. J’ai bien envie de
t’accompagner, Paul.
Papa la regarde xement quelques secondes, le temps de redescendre
des sommets où voguait sa ré exion.
— Excellente idée. Tu verras combien nous sommes considérés. Niniko
gardera Fofe e !
Fofe e ricane derrière sa main, l’air de dire qu’elle est assez grande
pour se garder toute seule. Papa reprend son sou e.
— Et tu ne sais pas la meilleure ?
Non, maman ne sait pas la meilleure. Elle avoue d’un signe. Papa se
replonge dans sa le re. Il lit, le petit doigt en l’air :
— Hum, hum. « J’ai demandé à M. Boisseron Victor, que vous
connaissez, d’entraîner en particulier François Jouanen. Les résultats sont
probants. » Bon, cela peut paraître assez cavalier de con er une mission
de ce e gravité à un simple remplaçant. Mais M. Laporte est un excellent
pédagogue, il a ses raisons.
Sans lâcher la le re, papa noue les mains derrière le dos et se met à
tourner dans la cuisine. Junie Bezon, la servante, qui vaque à ses
occupations ménagères, l’évite une fois, deux fois, le considère d’un œil
noir, en grognant : « La testo me vire ! »
— Voyez-vous, dit papa, M. Boisseron n’est pas un remplaçant comme
les autres. D’abord, il a beaucoup voyagé, il a fait les colonies. Et puis il
continue ses études pour enseigner plus tard la géographie à l’École
normale. Nous lui demanderons en passant si Bédarieux est dans les
Cévennes !
Papa revient s’asseoir à table, noue machinalement sa servie e autour
du cou. La Junie Bezon déclare que le roi a end que le vin soit tiré pour le
boire et que même le régent doit a endre que le ragoût soit cuit pour
s’emplir la panse. Mais papa se moque des piques de la servante. Il a posé
la le re de Laporte sur la toile cirée, à côté de son assie e, et lisse
goulûment le papier. Il lance à toute la famille un sourire triomphant.
Saint-Jean-de-Combas s’étire dans la haute vallée du Gardon, peu
avant la région des méandres et des premiers sommets. Tout autour de la
ville, les pentes boisées tombent à pic sur une collere e de terrasses
cultivées et de vergers euris. La vallée est verte et tou ue, coupée par la
saignée grise de la rivière. La ville a un air cossu, a airé, marchand.
L’autorail a déposé une quinzaine de voyageurs dans la coque e petite
gare, entourée d’arbres et de massifs. La menue foule se partage entre
ceux qui sautent dans leurs carrioles ou enfourchent leurs bicycle es pour rentrer chez eux et ceux qui tro ent vers le centre du bourg dans leurs
souliers ou leurs bo ines cirées.
Les Fontanes s’en vont bras dessus, bras dessous. Paul a toujours un air
et des gestes de propriétaire quand il promène sa jeune femme en ville.
D’un coup d’œil en biais, il s’est assuré qu’elle n’était pas trop maigre. Elle
a repris plusieurs kilos, elle lui semble très présentable et ne tranche pas
du tout parmi les sèches Cévenoles de tout âge et de toute condition. Il ne
regre e pas son voyage à Nîmes : on a beau dire, la science moderne, c’est
quelque chose.
Claire est en robe bleue, chapeau bleu, ceinture à nœud ; Paul a mis son
costume à carreaux, un peu étriqué, sa cravate à système et son chapeau
de paille. Davy, en pull-over et knickerbockers, la casque e sur l’œil, suit
ses parents à bonne distance, comme s’il voulait prouver à un espion ou à
un sbire qu’il n’est pas de ce e famille. Est-ce qu’il y a des sbires à Saint-
Jean ?
Arrivé à la place centrale, il s’avance vers une automobile arrêtée sous
un platane, il a reconnu la nouvelle Citroën. Elle est basse sur pa es, on
dirait une grosse grenouille noire, prête à bondir. Les parents regardent
aussi l’auto, sans s’approcher. Il les rejoint, les mains dans les poches.
— C’est la traction avant Citroën. J’en ai vu des tas à Sète.
Papa ne peut s’empêcher de jouer les maîtres d’école.
— On dit « j’en ai vu beaucoup ».
— Si tu veux.
— Il paraît que ces tractions avant ne sont pas au point.
— Ils les ont réparées. Elles roulent bien, maintenant.
— Je suis peut-être so e, dit Claire, mais je ne comprends pas comment
ce e mécanique peut rouler avec le vent !
Davy lève les yeux au ciel pour garder son sérieux. Son père explique :
traction avant, pas à vent. Ça veut dire que les roues motrices sont à
l’avant, pas que c’est une espèce de voilier !
Claire rougit très fort, elle doit se sentir un peu bête. Pauvre maman,
songe Davy. Pauvre maman qui ne connaît rien aux choses de la vie. Elle
devrait lire des romans complets, ça l’instruirait.
Sur une autre place, l’école des garçons dresse sa hautaine façade de
sphinx républicain. M. Laporte répond en personne au coup de sonne e
de Paul Fontanes. C’est un homme d’une cinquantaine d’années, qui a
laissé son bras droit à la guerre. Sa manche vide est épinglée au revers de
sa poche de veste. Son épaisse chevelure grise rejetée en arrière dégage un
large front strié de rides. Avec ses nes lune es à verres ovales et monture
courbe, il fait penser à un savant de Jules Verne.
— Madame Fontanes, quelle heureuse surprise !
— J’ai hâte de connaître le verdict de votre géographe.
Ça, c’est bien envoyé. Maman n’a pas la langue dans sa poche. Et son
sourire moqueur qui en dit long !
M. Laporte lui rend son sourire, en se mordant la lèvre.
— M. Boisseron nous a end dans mon bureau.
Le directeur conduit ses visiteurs à une petite pièce très encombrée, aux
murs transformés en panneaux d’a chage. Il o re une chaise à Claire.
Victor est là, vêtu comme s’il se préparait à partir en excursion, et c’est
sans doute le cas : veste de sport, pantalon forme anglaise, et les jambes
gainées de bandes molletières. Il adresse un signe d’excuse à Claire.
— J’ai décidé d’aller courir la montagne à bicycle e, aujourd’hui. Ces
bandes ne sont pas très élégantes, j’en conviens. Mais elles ont un
avantage : elles peuvent se transformer en bandes à pansements si je me
casse la gure…, ce qui m’arrive souvent, car je suis très imprudent et un
peu maladroit.
Il se tourne vers Paul Fontanes, bras ouverts et mains levées.
Paul Fontanes a discuté longuement avec le directeur et le remplaçant.
Ils ont parlé de la pédagogie et des élèves, du certi cat et de leurs
champions. Victor Boisseron est sorti pour faire visiter l’école de Saint-
Jean à Claire Fontanes. Les deux autres ont poursuivi leur débat, en
marchant à travers la classe, jusqu’à ce que les mots ne leur viennent plus
et que la fatigue leur cloue la langue. Paul baisse la tête. Il paraît tout à
coup accablé par l’ampleur d’une tâche sans n. Il s’assoit sur une table
d’élève, les bras croisés et le dos ployé.
— Vous perme ez ?
M. Laporte se précipite pour lui avancer une chaise. Paul Fontanes fait
de la main un geste de refus. Un demi-geste, plutôt. M. Laporte insiste.
— Asseyez-vous, mon cher Fontanes.
Paul se laisse glisser lourdement de la table à la chaise. Il plaque les
deux mains sur son visage, respire entre ses paumes.
— Excusez-moi…
M. Laporte se penche sur lui.
— Voulez-vous un cordial ? Un verre de vin de Vial vous ferait le plus
grand bien.
— Non, non…
Paul Fontanes joint les mains entre ses genoux.
— Mon cher collègue, je vous en prie, écoutez-moi : ça me fera plus de
bien qu’un cordial. Vous êtes mon ancien, votre conduite pendant la
guerre, votre blessure, votre réputation… J’ai la chance de pouvoir vous
parler. Je ne comprends pas ce qui m’arrive. Ce e année, la préparation du
certi cat a été très, très dure. Peut-être parce que mon ls est candidat…
Et puis j’ai une gosse très faible que j’ai décidé de présenter quand même,
à cause de son père, qui est très malade. Je suis à bout de nerfs, comme
une faible femme… et je ne peux pas l’avouer devant la mienne. Je ne
comprends pas. C’est la première fois que ça m’arrive. J’ai quarante ans,
bon Dieu, ce n’est quand même pas le moment de rendre mon fusil à la
mairie !
— Ne vous me ez pas martel en tête, Fontanes, on a tous des moments
durs. Vous aurez vos certi cats, comme d’habitude, et l’année prochaine
vous repartirez d’un bon pied.
— Mon cher Laporte, vous ne savez pas le bien que vous me faites en
m’écoutant. À qui voulez-vous que je raconte tout ça ? À ma femme ? À
mon père ? Je me suis plusieurs fois donné en spectacle aux enfants et je
me suis conduit de façon indigne avec notre collègue, Mlle Pouget. Je vous
prie de bien vouloir lui transme re mes excuses… Je me demande
comment une chose pareille a pu m’arriver, à moi. À moi, Paul Fontanes !
Le directeur de Saint-Jean donne encore deux ou trois tapes sur l’épaule
de son jeune collègue.
— Calmez-vous, mon vieux. Ça peut arriver à n’importe qui d’entre
nous. C’est le surmenage du certi cat !
Victor Boisseron ouvre des portes et des portes, s’e ace pour laisser
passer Claire.
— Votre mari ne va pas vous chercher ?
Leurs pas sonnent dans un couloir vide. Victor s’arrête au pied d’un
escalier. Claire tourne le dos, ouvre son sac à main.
— Il est en de bonnes mains, avec votre directeur. Paul a lâché la
religion protestante pour le sacerdoce laïque, mais il a épousé une
catholique – ou plutôt une ex-catholique – et c’est peut-être pour ça qu’il
est obsédé par la confession. Il ne s’en prive pas avec moi, mais je ne peux
pas lui donner l’absolution, malgré toute ma bonne volonté. M. Laporte,
lui, a l’autorité su sante pour s’en charger. Je suppose que tout le monde
a besoin de se confesser un jour.
— Vous aussi, Claire ?
— Si je me laissais aller, je parlerais une heure sans reprendre mon
sou e !
— Pourquoi ne me parlez-vous pas ?
— Nous n’avons pas eu beaucoup d’occasions. Et puis votre barbe
m’intimide, monsieur le remplaçant !
Claire a sorti de son sac son petit miroir à double face. La face convexe
donne une image réduite : c’est commode parce qu’elle peut voir tout son
visage dans une minuscule surface. Et puis elle se trouve mieux en
miniature, lointaine, mystérieuse, autre. Placée de biais, dans l’angle d’une
fenêtre, elle refait son léger et discret maquillage. Victor s’approche pour
la regarder. Elle se lèche les lèvres, force un peu sa grimace.
— Si mon mari savait que je mets du rouge, il pousserait des cris de chat
écorché !
— Comment ? dit Victor. Mais il ne le voit pas ?
— Jamais. Il ne voit pas non plus comment je suis coi ée, ni habillée. Il a
bien d’autres soucis…
Victor se fro e la barbe d’un air mélancolique. Claire poursuit avec un
soupir :
— Je me fais belle pour mon voisin, Augustin Vignes. C’est un tout
jeune homme, étudiant en médecine à Montpellier. Il est le seul qui me
regarde. Je ne voudrais pas qu’il me prenne pour un cadavre à disséquer !
— Et moi ? Croyez-vous que je ne vous regarde pas ?
Elle fait mine de le découvrir, bat des cils.
— Dites, vous aviez promis de me montrer l’école de Saint-Jean. Je vous
suis.
— Je vais vous montrer le grenier, il est plein de merveilles.
Il s’engage dans l’escalier. Claire monte derrière lui.
— Ça ne m’étonne pas, dit-elle. and j’ai vu la façade, ce matin, j’ai
pensé : « Voilà une école qui a sûrement un grenier plein de merveilles ! »
Victor s’arrête, se retourne, la main sur la rampe.
— Elle a le sens du comique, ce e jeune dame.
— Ce e jeune dame a lu Molière et Marivaux, gurez-vous. Elle a même
joué Elmire dans Tartu e, à l’École normale.
— Et elle a de beaux yeux…
— Seulement de beaux yeux ? Je suis bien déçue. Montrez-moi donc
votre merveilleux grenier, au lieu de dire des niaiseries !
Les deux champions sont face à face, sous le regard débonnaire des
maîtres. M. Laporte fait les présentations.
— Antoine Fontanes est le ls de M. et Mme Fontanes, les maîtres de
Saint-André-la-Vallée. Et voici François Jouanen, mon meilleur élève du
certi cat. Le père de François est employé aux chemins de fer.
Les garçons se serrent la main. Paul Fontanes se sent gêné en face de ce
tout petit garçon, frêle, le torse étroit, la gure pâle et les joues creuses. La
mise de François Jouanen est pauvre, mais propre ; la blouse qui l’engonce
serait presque juste pour Fofe e. Paul a grand-peine à s’imaginer que ce e
petite chose sou reteuse puisse menacer son solide et aventureux garçon.
— François a un petit embarras respiratoire, dit M. Laporte. Surtout au
printemps. Les mois de mai et juin sont pénibles pour lui, et la date du certi cat ne tombe pas très bien.
Jouanen-du-certi cat lève sur Davy, puis sur M. Fontanes, son regard
un peu voilé, très clair et très doux.
— Ma mère est serveuse au restaurant.
— Hum, hum, bien, bien, dit Paul.
Mais Davy manifeste aussitôt un enthousiasme suspect.
— Tu as de la chance, toi.
M. Laporte éclate de rire.
— Voilà une ré exion qui ne me surprend pas. Mes enfants disaient la
même chose à l’âge de l’école primaire. Il paraît que c’est un grand
malheur de naître enfant d’instituteur !
Davy a rougi. Il grogne qu’il ne voulait pas dire ça.
— C’est seulement à cause du chemin de fer. Si ton père est employé, tu
peux prendre le train gratis, quoi !
Paul demande au jeune Jouanen ce qu’il veut faire plus tard. Le garçon
ré échit d’un air de gravité presque comique, puis consulte son maître
d’un coup d’œil. M. Laporte hoche la tête.
— Eh bien, dis-le, puisque c’est ton idée.
François Jouanen baisse modestement le front, mais un feu secret brille
dans ses yeux.
— Je veux être un savant. Dans Le Tour de France par deux enfants, il est
écrit que tous les savants ont été de gros travailleurs. Et puis aussi que
Laplace, le grand physicien français, est sorti de la classe la plus humble.
— Certes, certes, dit Paul. Voilà un but louable. Hein, Davy ?
Les deux garçons sortis se promener sur proposition du directeur, celui-
ci s’assoit sur une table et croise les bras.
— Voyez-vous, mon cher Fontanes, ce gamin me cause bien du souci. Il
est vraiment excellent dans toutes les matières. Il vient de faire une dictée
du brevet élémentaire : une faute et demie… À onze ans, qui dit mieux ?
Mais son émotivité et son asthme sont de graves handicaps. À moins que
sa santé ne s’améliore, j’ai peur qu’il ne puisse pas devenir instituteur ou
professeur. ant aux écoles d’ingénieurs ou aux écoles militaires,
comment y songer ? Il n’a guère de crises d’asthme dans la journée, sauf
en cas d’émotion vive. Or un examen est pour n’importe qui une belle source d’émotion. Je n’ai pas, comme certains collègues, la religion du
certi cat, et je ne me suis jamais beaucoup préoccupé, jusqu’ici, du prix
cantonal, mais le cas de François Jouanen est exceptionnel. J’ai donc
changé un peu mon fusil d’épaule pour ce e année.
« Je suis sûr d’avoir rencontré une très belle intelligence,
malheureusement servie par un corps et des nerfs fragiles. Une
intelligence dont je me sens comptable pour l’instruction publique et pour
le pays. Ce e responsabilité est lourde, mais je suis ancien comba ant et
o cier, comme vous. Je suis prêt à l’assumer. Je sais que pour François
Jouanen un échec au certi cat, ou même un demi-échec, serait lourd de
conséquences pour l’avenir. J’ai donc beaucoup renforcé ma préparation
par rapport à ce que je faisais les autres années. J’organise des certi cats
blancs, dans l’espoir qu’il sera moins tendu le jour du vrai certi cat… Je ne
le présente pas ce e année au concours des bourses pour ne pas le
surcharger. L’année prochaine, on verra, car j’ai l’intention de le garder
pour lui faire faire son cours supérieur. Si tout se passe bien ce e année, je
le présenterai alors aux bourses deuxième série. Le prix cantonal lui
donnerait un peu de l’assurance qui lui manque et, qui sait ? changerait
peut-être sa destinée.
« Voilà, mon cher Fontanes, pourquoi c’est important. Et pourquoi vous
me voyez entrer dans un jeu qui m’avait toujours paru assez enfantin. Et si
mon jeune prodige vient à ba re votre ls, vous me pardonnerez de me
réjouir pour lui !
Victor a étalé une longue pièce de chintz pliée en quatre sur un co re à
couvercle rond, qu’il a transformé ainsi en un siège presque convenable.
Claire s’est assise, il s’est accroupi devant elle, un genou sur le plancher.
— On n’est pas à la cour, dit-elle. Asseyez-vous près de moi !
Victor s’empresse d’obéir.
— Nous allons être serrés.
— Eh bien, serrez-vous. Où sont les merveilles annoncées ?
— Il n’y a que vous !
— On dirait une fable.
Le grenier est vaste, encombré, plein de vieux bancs, de vieux tableaux,
de vieilles cartes, de vieux livres, de vieux journaux, de vieux vêtements,
de vieux rideaux, de cent rebuts de toute sorte. Il ressemble à n’importe
quel grenier, avec pourtant une odeur tenace, à nulle autre pareille :
l’odeur de l’école. Victor montre le décor d’un geste d’excuse.
— Je viens ici pour rêver de vous.
Claire retient le sourire qui plisse son nez et creuse deux fosse es au
bas de ses joues. Et la lueur douce et taquine, que Victor connaît bien,
s’allume dans ses yeux. Elle pose les mains sur ses genoux.
— Rêver de moi dans un grenier ? Est-ce que je dois être a ée, vu mon
grand âge ?
Victor fait mine de scruter le visage de Claire.
— Je vois des rides au coin des yeux. Bientôt cinquante ans ?
— Bientôt quarante. En n, trente-six, mais on vieillit vite dans ce métier.
— Voulez-vous que je vous dise un poème ?
— Mignonne, allons voir si la rose… Je vous ai entendu déclamer du
Ronsard à la belle irza Favantin, quand vous étiez à Saint-André. Et
irza le prenait vraiment pour elle. Si vous me sortez Cassandre, je vous
gi e !
— Un jour, je regre erai peut-être la gi e que je n’aurai pas su risquer.
Et vous, quand vous serez bien vieille, au soir à la chandelle, vous aurez
aussi des regrets… Relevez le bord de votre mignon chapeau et regardez la
lucarne, en face de vous.
Claire lève la tête, sans toucher à son chapeau.
— Oui ?
— Vous pouvez apercevoir mon coin de ciel préféré. Comme je n’ai pas
de roses à vous o rir, je vous donne le ciel.
— Oui, ce e échancrure entre deux montagnes est très belle. Juste du
bleu et du vert…
— Et du blanc quand il passe un nuage. J’ai beaucoup voyagé et un peu
vécu. Assez pour retrouver le monde entier dans un bout de ciel et un
lambeau de montagne. J’imagine que je suis prisonnier à vie, quelque part
en Asie, et que je n’aurai jamais plus d’autre vision du monde que ce triangle de ciel dans la lucarne. Je serre les dents et je calcule : vingt ans,
trente ans… En un mot comme en cent, je suis amoureux, et malheureux.
— Chantez-le-moi, dit Claire.
— Pardon ?
— Je vous permets de me chanter votre amour. À condition que votre
chanson soit la plus belle du monde. En un mot comme en cent, je jugerai
l’amoureux à sa chanson !
— Et si ma chanson n’est pas la plus belle, vous me gi erez ?
— Je vous gi erai et je ne vous reverrai plus. Vous en ferez des vers,
doux-amers, comme ceux de mon beau-père.
Ils se taisent. Le sou e de Claire s’est précipité, elle pose la main sur sa
poitrine. Victor sourit. Un petit nuage passe dans le ciel de la lucarne.
Claire caresse les doigts de son compagnon.
— Oubliez ces bêtises. Chantez-moi à mi-voix, tout bas, un bout de
chanson que je n’oublierai pas.
Victor saisit la main de Claire, qu’elle dégage doucement. Il xe la
lucarne, respire l’air poussiéreux du grenier.
— Claire, vous méritez la plus belle chanson du monde. Et puisqu’on est
au mois de mai, ce sera une chanson de saison.
Alors, d’une voix douce, mélodieuse et lente, presque féminine, il
commence à fredonner :
and nous chanterons le temps des cerises,
Et gai rossignol et merle moqueur
Seront tous en fête.
Les belles auront la folie en tête
Et les amoureux du soleil au cœur.
and nous en serons au temps des cerises,
Si era bien mieux le merle moqueur.
Mais il est bien court le temps des cerises,
Où l’on s’en va deux cueillir en rêvant
Des pendants d’oreilles,
Cerises d’amour aux robes pareilles
Tombant sous la feuille en gou es de sang…
Claire rend sa main à Victor.
— Vous avez gagné.
J’aimerai toujours le temps des cerises… Et le souvenir que je garde au cœur.
Elle se lève, lisse sa jupe.
— Merci pour ce bon moment. Au fait, pensez-vous que Bédarieux soit
dans les Cévennes ?
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