L'année du certif

Michel Jeury · Chapitre 36 sur 49

Pages du PDF

L'année du certif

Chapitre 14

 

 

Rédaction. Le soir du certi cat d’études. Le visage radieux, François rentre à la maison.

Toute la famille lui fait fête. Il raconte avec entrain ses remarques et ses émotions de la journée. – Et maintenant, mon petit, ajoutent ses parents…

A. Souché,

La Lecture nouvelle et le français…, op. cit.

 

Plus que quatre jours.

À cause de la fatigue qui l’abat en n de journée, Paul Fontanes laisse

les élèves sortir en débandade. Depuis plusieurs soirs, il n’accompagne

plus les enfants des deux classes jusqu’à la porte de la cour ou au bord de

la rue. Parfois, il n’a plus la force de se lever de son bureau.

Pourtant, la journée est loin d’être nie pour lui. Outre les corrections

et préparations pour les deux cours moyens et pour le cours de n

d’études, il passe une heure et demie à deux heures avec Marie Jau ret,

pour l’aider à réviser son programme. « Le combat de la dernière

chance », dit-il.

Nul ne se plaint de ce favoritisme. On chuchote qu’il « a promis au

pauvre Jau ret sur son lit de mort ». Tout le monde sait maintenant qu’il a

grossi les notes de Marie pour donner une dernière joie à son père. La

plupart des gens l’approuvent ; mais les protestants les plus rigoristes

soutiennent que la religion n’autorise en aucun cas le mensonge.

— Marie !

Elle lait à l’anglaise. Il l’a rappelée d’une voix sèche, un peu enrouée,

sans un geste.

— Marie, je t’a ends d’ici trois quarts d’heure. N’oublie pas !

Niniko entre à ce moment dans la classe, à pas feutrés. Il vient prendre

ses a aires dans son sac bleu pour monter au mas Gibelin. Son père

tourne la tête mais ne semble pas le voir. Niniko emballe en hâte ses

a aires. Papa n’a pas l’air dans son assie e. Il se tient raide, les bras posés

sur son bureau, les épaules droites, et il xe le mur du fond ou le tuyau du

poêle, sans bouger, sans ciller. Puis, petit à petit, ses épaules s’abaissent, sa

tête dodeline. Soudain, il s’e ondre, la tête appuyée sur son bras, de côté.

Niniko retient un cri. Papa n’est pas mort, sa poitrine se soulève, il est

seulement tombé dans les pommes. Niniko se précipite vers le bureau

puis s’arrête. Il hésite. Secouer papa pour le tirer de son évanouissement ?

Il pourrait lui faire très mal, sans le vouloir. Il court à la classe de maman.

Par bonheur, elle est encore là.

— Maman, papa s’est évanoui !

Il l’a bien dit, en français, sans trembler. Une minute plus tard, maman

se penche sur papa, l’appelle « mon chéri ». On dirait qu’il a grogné un

peu, mais il ne revient pas à lui.

— Niniko , va vite appeler M. Constant ou M. Amat !

Elle a dit « Niniko », pas « René ». Il court, prévient tous les voisins.

M. Constant, le père de Jeannot, arrive le premier, son ls l’accompagne,

puis M. Amat, qui propose d’appeler le docteur.

— A endez, a endez, dit maman, ce n’est peut-être pas grave…

Le pasteur Pierret est arrivé. Les trois hommes ont transporté papa dans

l’escalier et l’ont déposé sur son lit.

— Il respire normalement, dit le pasteur.

M. Constant frappe dans ses mains puissantes, comme pour applaudir,

juste devant la gure de papa.

— Mais il dort, nom d’un chien ! Oui, m’dame, il dort ! Il dort comme un

juste ! Un bienheureux !

Claire approuve d’un signe de tête.

— Il dort. Il est si fatigué.

À ce moment, Paul Fontanes soulève les paupières un instant.

— Plus que quatre jours… Plus que quatre jours !

 

Plus qu’un jour.

Mlle Rachel a invité Pascaline à venir admirer sa nouvelle machine à

coudre, qui trône depuis quelques jours dans une petite pièce de l’étage,

baptisée salon.

— J’ai projeté de grands travaux de couture pour ma retraite. Mes

revenus vont diminuer et j’aurai beaucoup de temps libre. Alors, je ferai

mes vêtements moi-même, et aussi mes con tures. Je travaillerai mon

jardin. Je porterai mes olives au moulin. Je suis sûre de ne pas m’ennuyer.

Elle prononce ces mots sur un ton qui dit juste le contraire. Pascaline

voit bien que ce e peur hante sa maîtresse : « Comme je vais m’ennuyer à

la retraite ! » Elle se force à sourire.

— Je suis sûre que vous n’aurez pas le temps de vous ennuyer.

— Et puis j’aurai la lecture. Ne pas oublier la lecture !

— Oui, mademoiselle. Je suis sûre que vous lirez beaucoup.

Mlle Rachel tourne le dos à la machine et pose les mains sur les épaules

de son élève.

— Et toi, ma lle, tu viendras me voir de temps en temps ?

— Oui, mademoiselle. Je ne pourrai peut-être pas venir tous les

dimanches, mais deux fois par mois. Puisque vous habiterez tout près d’ici,

je viendrai vous voir chaque fois.

— Comme tu es gentille. Si tu continues, je pourrai t’aider …

Pascaline se dandine d’un pied sur l’autre. Même debout, elle trouve le

moyen de se fro er les chevilles au sang.

— Vous savez bien que je n’ai pas envie de continuer. Je ne me sens pas

la force d’aller à l’école des années et des années. Si je pouvais, je n’irais

même pas au certi cat, après-demain !

— Marguerite, tu peux avoir la mention très bien. C’est une simple

formalité pour toi.

— Il me semble que je ne sais plus rien, que tout se brouille dans ma

tête. Ça ne m’était jamais arrivé.

— Mais ça arrive à tout le monde, avant l’examen.

— Davy Fontanes n’a pas ça, lui. Je sens que je vais être collée… Oh, et

puis tant mieux. Comme ça, je ne serai pas obligée d’aller à l’école

supérieure l’an prochain !

— Marguerite, assieds-toi tranquillement et écoute-moi. Tu n’as pas

peur du certi cat. Tu as peur de l’année prochaine !

— Oui, mademoiselle, les deux.

— Les deux, si tu veux. Je te comprends. Les grandes personnes ont

leurs idées sur la vie et voudraient les imposer aux enfants. Oui, j’ai rêvé

de te voir à l’École normale et, un jour, institutrice. Je pense que ça serait

bien pour toi, mais c’est surtout pour moi, je l’avoue, pour avoir

l’impression que ma vie à moi est réussie. C’était mon rêve, pas le tien.

« Maintenant, je te dis ceci, ma lle : tu feras ce que tu voudras. Je te

jure que personne ne forcera ton choix, surtout pas moi. Tu décideras. Si

tu veux, nous en parlerons toutes les deux…, tous les trois, avec ton

parrain. Et puis tu décideras seule. Tu es tranquille, maintenant ?

— Oui, mademoiselle. Merci, mademoiselle. Je peux vous demander

quelque chose, mademoiselle ? Est-ce que vous avez été heureuse, toute la

vie… sans vous marier ?

Le regard de la femme et celui de la presque jeune lle se croisent un

instant. Pascaline baisse les yeux. Mlle Rachel a pâli. Après un long silence,

elle soupire.

— Je vais être franche avec toi. J’ai été tantôt heureuse, tantôt

malheureuse. Mais tout le bonheur que j’ai eu, je le dois à mon métier… et

à des élèves comme toi.

 

OceanofPDF.com