L'année du certif
Chapitre 6
8
La région des Cévennes
L’été, brûlant dans les gorges profondes, au fond des vieux cratères, appelle les orages, la
grêle, la foudre ; l’hiver est dur, cruel même, quand les neiges épaisses couvrent les vallées, e acent entièrement la trace des routes. Sur les plateaux sou ent les vents furieux. Cependant sur ces hautes cimes balayées des ouragans vivent des populations séparées des mois entiers du reste du monde. Ce n’est pas la vie inoccupée et somnolente de l’homme qui passe ses journées d’hiver couché dans l’étable, en compagnie de ses bœufs. Dans les rudes Cévennes, tout le monde est éveillé et tout le monde travaille.
(…) Entre le roc et le roc une toute petite vigne s’accroche, deux ou trois brins de seigle
dressent leur maigre épi. À côté, le puissant châtaignier, sobre et courageux végétal, enserrant les cailloux de ses racines, se fait sa terre à la longue, par le résidu de son feuillage.
Jules Michelet, in Choix de lectures, cours moyen (certi cat d’études), par
A. Mironneau, Librairie Armand Colin, vers 1920.
Papa ouvre son Dessaint-Douillet à la page marquée.
— Dictée !
Encore une, pense Niniko . Il essaie de calculer combien il lui reste de
dictées avant le certi cat, d’ici à un an et demi… La réponse est claire :
beaucoup. Il écoute papa lire une première fois le texte, d’une voix posée,
ne e, égale.
— Un matin, en m’éveillant, je vis que l’hiver était venu ; sa lumière
blanche remplissait ma petite chambre ; de gros ocons de neige descendaient
par myriades et tourbillonnaient contre mes vitres…
Papa va écrire au tableau, d’une main exercée et sûre, « myriade », puis
le nom de l’auteur, Erckmann-Chatrian, que les élèves connaissent déjà.
En fait, il s’agit de deux messieurs qui ont écrit ensemble des contes et des
livres, M. Erckmann et M. Chatrian… Comment peut-on se me re à deux
pour écrire ? Niniko aimerait bien se me re avec Pascaline, pour la
rédaction, elle est très bonne…
On a installé un vieux banc pour lui tout seul, dans la travée centrale,
derrière le poêle, au fond de la classe. Il se brûle la gure au lieu de se
chau er le dos, il aide de temps en temps Jeannot Constant et César
Rouvière à tisonner, à me re des bûches, à régler le tirage. En n, il a
réintégré la bande du certi cat, pour le meilleur et pour le pire.
Il trempe sa plume dans l’encrier du bureau, en évitant de racler le fond,
du moins quand il y pense. Il écrit, en s’appliquant, penché sur son cahier
du jour, la langue pointant un peu entre ses dents : Dehors régnait le
silence, pas une âme ne courait dans la rue, tout le monde avait tiré sa
porte… Un « h » à « dehors », un seul « r » à « courait », ne pas oublier
l’accent sur « âme ».
Niniko songe au roman à vingt-cinq centimes que Télémaque Farinier,
dit Pénéquet, lui a prêté et qu’il garde caché dans la doublure de sa veste.
Un roman complet sur la vie. Davy n’a jamais voulu lui en prêter un, mais
Télémaque s’est montré plus généreux. « Blague à part, tu as l’âge de
savoir la vérité, Niniko ! » Il lui a réclamé un sou pour les frais, mais ce
n’est pas cher payé, quand on pense aux secrets enfouis dans ces vingt-
deux pages, imprimées tout petit !
Et rien que le titre : La Femme fatale. Les auteurs ont l’air d’être deux,
aussi, mais ils n’ont mis que leurs prénoms, avec un trait d’union, Géo-
Max. Télémaque l’a expliqué à Niniko : ils ont caché leurs noms parce
qu’ils ont peur des sbires, à cause des secrets qu’ils révèlent sur la vie des
hommes et des femmes… Et la couverture rouge et noir, terrible : elle
montre une femme en indéfrisable, très belle, les lèvres roses, les yeux
brillants. Elle ressemble un peu à maman, avec les joues plus rondes et le
regard moins doux. Maman pourrait-elle se changer en femme fatale, la
nuit peut-être, si un amant venait lui donner un atroce baiser ? Il n’a pas
osé questionner Télémaque Farinier.
Il a vite commencé le roman. Le début l’a un peu déçu. On dirait un
morceau choisi ou un livre de bibliothèque. Niniko a vite compris : les
secrets de la vie sont cachés au milieu, c’est fait exprès. Il y a même une
annonce en bas de la page, sous un trait, qui prouve que c’est un roman de
la vie : Sont réservés tous droits d’adaptation, de mise au théâtre et au
cinématographe. Télémaque a posé le doigt dessus : « Tu vois, on n’a
même pas le droit de le montrer au cinéma ! »
Niniko écrit sa dictée, l’esprit ailleurs, comme toujours, ou presque.
… les poules se taisaient, les chiens regardaient du fond de leurs niches, et
dans les buissons voisins, les pauvres verdiers… Niniko compatit une
seconde aux malheurs des pauvres verdiers, puis se replonge dans ses
ré exions sur les amants et les femmes fatales.
Il a vite feuilleté le roman, en se prome ant de le lire plus tard ligne par
ligne. Il était trop impatient de connaître un secret de la vie, au moins un.
Il n’a pas été déçu. La page 21 lui a coupé le sou e.
Ce e femme, qui ignorait tout de moi, devint ma maîtresse trois jours plus
tard !… C’est alors que je connus l’a reuse tyrannie de la chair, qui dégrade
l’homme le plus intelligent !… Je fus son esclave, sa chose, un pauvre être
asservi qui ne vécut que de son bon plaisir !…
Ah, que sont, à côté d’une telle horreur, les poulpes géants de Jules
Verne et les cruels Indiens de Gustave Aimard ?
— René Fontanes, tu es malade ?
Papa lui secoue l’épaule, répète sa phrase : … les pauvres verdiers,
grelo ant sous leurs plumes ébouri ées… Niniko grelo e comme un
pauvre verdier au cœur de l’hiver. Les mots dansent dans sa tête, pas ceux
d’Erckmann-Chatrian, mais ceux de Géo-Max, « tyrannie de la chair »,
« esclave », « pauvre être asservi ». Il prononce à haute voix :
— … leurs plumes ébouri ées.
Papa claque du pouce.
— Ha ! ha ! ha ! Combien de « r » et combien de « f » à ébouri ées ?
Sans oublier l’accord, s’il y a lieu ! Taisez-vous, c’est une dictée du
certi cat ! … jetaient ce cri plaintif de la misère, qui ne nit qu’au
printemps. Ni… René Fontanes et le cours moyen deux s’arrêtent là, ainsi
que Marie Jau ret.
Niniko se souvient des phrases terribles, qu’il a lues plusieurs fois, le
cœur fauché : … Une loque humaine, un corps sans âme, une vie perdue…
Voilà ce que ce e misérable lle avait fait de moi avec ses plumes
ébouri ées ! On peut dire que c’est une histoire de la vie, ça !
Et Télémaque a promis de lui prêter aussi La Veuve sans amour et and
une femme est jolie.
— Pour L’Atroce Baiser, on verra plus tard. Blague à part, tu n’es pas en
avance pour ton âge, il faut pas que tu apprennes trop de choses à la fois,
ça pourrait te rendre malade.
— Voici les notes de la dictée, dit papa, le pouce gauche à la bretelle,
une feuille dans la main droite. Elle n’était pas très di cile et les résultats
sont plutôt médiocres, sauf les deux premiers. Marie Jau ret, je t’en prie,
ne commence pas à larmoyer ! Bon, Antoine Fontanes, 9,5. C’est bien,
mais tu aurais pu éviter ce quart de faute : tu as oublié l’accent sur le
premier « é » de « ébouri ées ». Dis-toi bien que Jouanen, de Saint-Jean,
et tous ceux que nous ignorons et qui se préparent dans l’ombre ne te
feront pas de cadeau le jour du certi cat.
« Le second est Jeannot Constant, 7. Tu es en progrès, mon garçon,
continue. Toutefois, ton point faible reste l’orthographe d’usage. irza
Favantin, 6,5. Sarah Javols, 6. Vous vous suivez de près toutes les deux.
J’espère que votre rivalité vous stimulera. Je répète que ce e dictée ne
comportait aucune di culté réelle. Je ne vous garantis pas que celle du
certi cat sera aussi simple… Maintenant, les étourdis qui valent plus que
leurs notes, mais tant pis pour vous : César Rouvière, 5,5, et Alix Daudé, 5.
Une mention particulière, Alix, pour ton “s” à neige, dans “ ocons de
neige”. Tu me copieras cinquante fois : “des ocons de neige“, en entourant
le “e” nal. Gustave Maucloux, 4,5… Toi aussi, tu pourrais avoir ta
moyenne, si tu faisais un peu plus a ention. Marie, Marie…, ma pauvre
Marie, je regre e, mais je n’y peux rien. Marie Jau ret, 1. Tu auras quand
même la consolation de n’être pas la dernière, puisque Ni… René Fontanes
a eu 0. René Fontanes, 0.
« Marie, ne pleure pas. Je suis navré pour ton papa, qui tient tellement
au certi cat, et il a raison, certes. Mais rien n’est perdu. Tu restes dans la
classe de n d’études, grâce à tes progrès en calcul, à ta moyenne en
rédaction et à tes bonnes notes en lecture et en histoire-géo. Nous verrons
ce qui va se passer au cours du deuxième trimestre. Je garde con ance.
« Pendant les vacances de Noël, nous aurons tous les jours une dictée et
un problème, pour ceux qui voudront bien venir. Oui, même s’il y a de la
neige, la neige n’a jamais arrêté les Cévenols ! Je compte sur toi, Marie. Je
ne te promets pas la première place, mais René Fontanes sera là pour la
dernière.
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