L'année du certif

Michel Jeury · Chapitre 3 sur 49

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L'année du certif

Chapitre 3

 

Rédaction. Je suis l’été ; j’apporte avec moi… le riant soleil…, les frais ombrages…, les roses

épanouies…, les blés…, les fruits…, l’abondance et la joie.

A. Souché, La Lecture expressive et le français au certi cat d’études primaires,

Librairie Fernand Nathan.

 

Chaque matin, on s’éveille au milieu de mille montagnes qui font le gros

dos. Entre elles s’ouvrent cent vallées, étroites et sombres, dix gou res

profonds. On distingue, de loin en loin, la frisure brillante des schistes, les

gros os ronds du calcaire, les dures mâchoires du granit, si proches parfois

qu’ils semblent presque mêlés, dans ce chaos de pierres et d’arbres, de

terre et de ciel : les basses Cévennes. On est en son pays, on l’aime, c’est

beaucoup de bonheur.

Paul Fontanes marche de long en large à travers le vestibule du rez-de-

chaussée. Le salon, dit Claire en se retenant de pou er. Niniko voit

souvent sa mère qui se retient de rire, quand elle ne se retient pas de

pleurer. Elle passe ainsi toute sa vie entre le rire et les larmes.

Elle n’est pas là ce matin. Papa marche en grommelant tout bas, si bas

que le chat seul l’entend, puis, dérangé dans sa sieste, s’en va, la queue

droite, digne et méprisant. C’est le quatrième jour des grandes vacances.

Niniko n’est pas encore habitué, il a toujours le creux à l’estomac que lui

donne le sentiment de l’inconnu, de la liberté menacée.

Papa se parle à lui-même, en dedans. Il a ses gestes de discussion, et

ceux de la classe, plus lents, gés soudain comme s’il posait pour une

sculpture. Il prépare sans nul doute quelque chose, et ce n’est pas très

rassurant. Il s’arrête soudain, prend un petit livre verdâtre posé sur le

bu et. Niniko , le cœur ba ant, reconnaît le merveilleux et redoutable

Dessaint-Douillet.

Le Dessaint-Douillet porte, encadrés sous le titre, ces trois mots

terribles : Livre du Maître. C’est un recueil de dictées. En classe, quand

papa le prend à quelques minutes de la sortie, tous les élèves tremblent. Ce

sera peut-être une dictée supplémentaire, plus di cile que celle du matin,

jetée en vitesse, corrigée sans pitié, à la fois exercice d’examen et

paternelle punition. Ou bien le maître veut-il seulement lire à haute voix,

pour tous, une ré exion morale, un texte émouvant ou poétique, voire un

commentaire sur la nature et le temps qu’il fait. Il y a tant de jolis

morceaux dans ce livre que jamais aucun élève n’a touché. Une fois, au

cours élémentaire, Niniko a pleuré à la lecture d’un souvenir d’enfance

de George Sand, tiré du Dessaint-Douillet.

 

… Une fois, mon père monta dans ma chambre vers minuit et s’approcha de mon

berceau. Il revenait de la chasse et rapportait un petit faon de biche qu’il plaça lui-même à

côté de moi. Je m’éveillai à demi et vis ce e jolie tête qui se penchait languissamment contre

mon visage. Je jetai mes bras autour de son cou et me rendormis sans pouvoir remercier mon

père… Mais le lendemain matin, en me réveillant, je vis encore mon père auprès de mon lit. Il

contemplait le spectacle qu’o raient l’enfant et la petite bête endormis ensemble. En e et, ce

pauvre animal, qui n’avait peut-être que quelques jours d’existence et que les chiens avaient

poursuivi la veille, était tellement vaincu par la fatigue qu’il s’était couché contre ma

poitrine ; il avait la tête sur l’oreiller, ses petites jambes étaient repliées, et mes deux bras

étaient restés enlacés à son cou comme je les y avais mis en me rendormant…

 

Ému au fond du cœur, Niniko a oublié de retenir ou d’essuyer les

deux larmes qui coulaient sur ses joues. Les rires ont jailli, le sobriquet est

tombé comme un coup de tampon sur son front innocent : faon de biche. Il

a honte et il est er à la fois. S’il est faon, maman est biche. Et c’est bien en

biche qu’il la voit, sa tendre mère, si triste et si gaie en même temps,

malgré ses cheveux noirs et son regard de bohémienne !

Davy arrive, claque la porte, traîne les pieds dans le couloir pour

montrer qu’il ne se presse pas. Papa l’appelle sèchement.

— Tu es là ? Toi aussi, Nini… René, tu peux venir.

Les garçons entrent, Davy devant, les mains dans les poches.

— Boutonne ton col, dit papa. Nous avons à parler.

Niniko suit un pas derrière, tête basse. Il porte la main à sa chemise,

mais il n’a plus de bouton à son col. Il recule dans un coin, entre le bu et à

dressoir et la pendule comtoise.

Papa se tient en face de ses garçons, très droit.

— Mes enfants, dit-il avec un entrain forcé, le certi cat est passé. Vive le

certi cat !

Il a engagé son pouce gauche sous sa bretelle et serre le Dessaint-

Douillet dans la main droite.

Davy s’essuie les paumes sur sa culo e.

— Papa, on a bien le temps de penser au certi cat.

Paul Fontanes lève les yeux au plafond, respire puis sou e fort, la

bouche fermée.

— Tu comptais peut-être rester deux mois sans toucher un livre ? Non,

mon gaillard. Nous ne nous laisserons pas prendre par surprise, ce e

année. Et puis vous savez peut-être que je dois partir presque un mois

pour une période militaire, à l’automne, en tant qu’o cier de réserve ?

L’inspecteur d’Académie m’a promis d’envoyer un suppléant, mais ce sera

sans doute un jeune stagiaire inexpérimenté et, malgré sa bonne volonté,

vous prendrez du retard dans votre préparation. Ce e perte de temps,

nous devons la compenser par avance cet été.

« J’ai parlé à notre collègue de Saint-Pierre, Mlle Rachel. Je lui ai fait une

proposition et elle vient de m’écrire pour me donner son accord. Elle aura

trois ou quatre candidats ce e année, et nous serons… Voyons. Je ne

présenterai pas Niniko , qui est trop faible et étourdi, et qui le sait, n’est-

ce pas ? Ni Gustave Maucloux, qui est teigneux, insolent et aussi très

insu sant. Pour Marie Jau ret, j’hésite encore. Comptons : Antoine

Fontanes, irza Favantin, Sarah Javols, César Rouvière, Alix Daudé,

Jeannot Constant… Nous serons six ou sept. J’ai o ert à Mlle Rachel de

nous entraîner tous ensemble, tantôt chez elle, tantôt chez nous. Ne poussez pas de hauts cris, je sais ce que je fais. Ce e méthode est

inconnue en Cévennes, où l’on n’est que trop a aché au chacun pour soi,

mais elle se pratique couramment dans la plaine et dans certaines villes.

J’ai bien ré échi. Mlle Rachel en est à sa dernière année de classe,

puisqu’elle prend sa retraite l’an prochain. Elle ne risque donc pas de

s’approprier mes rece es et mes tours de main.

Il toise les garçons d’un air belliqueux.

— J’agis pour le bien de l’école et des élèves. Pour que l’instruction se

répande dans nos campagnes, il ne faut pas que les écoles des bourgs

accaparent les prix cantonaux.

Davy se dandine et se fro e le nez d’un air impatient.

— Alors, on va commencer à travailler avec Mlle Rachel ?

— Oui, ston. Aujourd’hui même, nous allons monter à Saint-Pierre

tous les trois pour nous me re d’accord.

Niniko regarde son père, bouche bée.

— Mais moi, je prépare pas le certi cat ce e année !

Le père sourit d’un air presque aimable.

— Tu le passeras dans deux ans, tu peux bien commencer à le préparer

ce e année. De plus, nous ne serons guère nombreux pendant les

vacances, car les garçons ont du travail à la maison…, sauf vous deux. Il y

aura peut-être une ou deux lles chez Mlle Rachel. J’essaierai de

convaincre la Favantine de nous prêter sa lle de temps en temps…

Davy envoie une grimace moqueuse à son jeune frère.

— Tu feras nombre, Niniko . Et comme tes bêtises sont toujours

instructives, tu nous seras drôlement utile !

Niniko avale un paquet de salive qui lui colle la langue. L’été

s’annonce mal. Il va travailler pendant une bonne partie des vacances,

avec son frère et des lles qui se moqueront de lui. Et il songe à tous les

papillons qu’il ne chassera pas, aux pêches et randonnées qu’il manquera,

au temps perdu qui ne se ra rape jamais (surtout le temps des jeux et des

joies !).

— A aire réglée, dit papa en se fro ant les mains, comme s’il venait de

vaincre un grand obstacle. Tenez-vous prêts pour cet après-midi. Dav… Antoine, tu prendras ton sac bleu, ton cahier du jour et, comme livres, ton

arithmétique et ton Mironneau.

Davy fait la moue, se mord la lèvre.

— Je croyais qu’on changeait le Mironneau à la rentrée ?

— Certes, certes. Mais Mlle Rachel et ses élèves n’ont pas besoin de le

savoir.

Niniko a le cœur serré à l’idée d’abandonner son cher Mironneau, sur

lequel il a tant ri, pleuré ou frissonné. Le Mironneau, avec sa couverture

bleue à feuilles stylisées, si plein d’histoires tendres, émouvantes ou

e rayantes. Ces premières lignes inoubliables qu’on lit à chaque matin de

rentrée !

« Je vais vous dire ce que me rappellent, tous les ans, le ciel agité de

l’automne et les feuilles qui jaunissent dans les arbres qui frissonnent… »

Et le terrible roi des Aulnes, qui le hante encore dans son sommeil et le

poursuit jusque dans l’île mystérieuse de Jules Verne ! Et le Drac, presque

aussi redoutable pour les petits enfants ! Et « les Grands Cœurs »

d’Edmondo De Amicis, Be i, Carlo Nobis, M. Perboni… Et Le Sous-préfet

aux champs, et Le Petit Chose !

Niniko et Davy ont feuilleté le spécimen des Yeux clairs, le roman

scolaire de M. Pérochon, que papa cache dans son bureau. « Un livre

moderne, dit-il. Un livre du XXe siècle, en n, et signé d’un de nos plus

grands écrivains, Ernest Pérochon, lauréat de l’Académie Goncourt, auteur

de Nêne, de La Parcelle 32, des Creux-de-Maisons… En n, un livre où

l’auteur n’hésite pas à parler de l’aviation, du cinéma, de la T.S.F. et des

accidents d’automobile ! »

Mais papa a promis qu’on garderait le Mironneau jusqu’au certi cat.

Niniko pourra toujours relire, ne serait-ce qu’en cache e, Le Naufrage du

« Normandy », Noiraud, Charbonnier et gentilhomme, La Fin du drapeau. Il

aime bien pleurer à la lecture d’une histoire touchante, mais tout seul, en

secret, jamais pendant la classe mixte, sous le regard averti et vache des

lles, qui ont tôt fait de repérer la première larme sous ses cils.

 

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