L'année du certif
Chapitre 3
Rédaction. Je suis l’été ; j’apporte avec moi… le riant soleil…, les frais ombrages…, les roses
épanouies…, les blés…, les fruits…, l’abondance et la joie.
A. Souché, La Lecture expressive et le français au certi cat d’études primaires,
Librairie Fernand Nathan.
Chaque matin, on s’éveille au milieu de mille montagnes qui font le gros
dos. Entre elles s’ouvrent cent vallées, étroites et sombres, dix gou res
profonds. On distingue, de loin en loin, la frisure brillante des schistes, les
gros os ronds du calcaire, les dures mâchoires du granit, si proches parfois
qu’ils semblent presque mêlés, dans ce chaos de pierres et d’arbres, de
terre et de ciel : les basses Cévennes. On est en son pays, on l’aime, c’est
beaucoup de bonheur.
Paul Fontanes marche de long en large à travers le vestibule du rez-de-
chaussée. Le salon, dit Claire en se retenant de pou er. Niniko voit
souvent sa mère qui se retient de rire, quand elle ne se retient pas de
pleurer. Elle passe ainsi toute sa vie entre le rire et les larmes.
Elle n’est pas là ce matin. Papa marche en grommelant tout bas, si bas
que le chat seul l’entend, puis, dérangé dans sa sieste, s’en va, la queue
droite, digne et méprisant. C’est le quatrième jour des grandes vacances.
Niniko n’est pas encore habitué, il a toujours le creux à l’estomac que lui
donne le sentiment de l’inconnu, de la liberté menacée.
Papa se parle à lui-même, en dedans. Il a ses gestes de discussion, et
ceux de la classe, plus lents, gés soudain comme s’il posait pour une
sculpture. Il prépare sans nul doute quelque chose, et ce n’est pas très
rassurant. Il s’arrête soudain, prend un petit livre verdâtre posé sur le
bu et. Niniko , le cœur ba ant, reconnaît le merveilleux et redoutable
Dessaint-Douillet.
Le Dessaint-Douillet porte, encadrés sous le titre, ces trois mots
terribles : Livre du Maître. C’est un recueil de dictées. En classe, quand
papa le prend à quelques minutes de la sortie, tous les élèves tremblent. Ce
sera peut-être une dictée supplémentaire, plus di cile que celle du matin,
jetée en vitesse, corrigée sans pitié, à la fois exercice d’examen et
paternelle punition. Ou bien le maître veut-il seulement lire à haute voix,
pour tous, une ré exion morale, un texte émouvant ou poétique, voire un
commentaire sur la nature et le temps qu’il fait. Il y a tant de jolis
morceaux dans ce livre que jamais aucun élève n’a touché. Une fois, au
cours élémentaire, Niniko a pleuré à la lecture d’un souvenir d’enfance
de George Sand, tiré du Dessaint-Douillet.
… Une fois, mon père monta dans ma chambre vers minuit et s’approcha de mon
berceau. Il revenait de la chasse et rapportait un petit faon de biche qu’il plaça lui-même à
côté de moi. Je m’éveillai à demi et vis ce e jolie tête qui se penchait languissamment contre
mon visage. Je jetai mes bras autour de son cou et me rendormis sans pouvoir remercier mon
père… Mais le lendemain matin, en me réveillant, je vis encore mon père auprès de mon lit. Il
contemplait le spectacle qu’o raient l’enfant et la petite bête endormis ensemble. En e et, ce
pauvre animal, qui n’avait peut-être que quelques jours d’existence et que les chiens avaient
poursuivi la veille, était tellement vaincu par la fatigue qu’il s’était couché contre ma
poitrine ; il avait la tête sur l’oreiller, ses petites jambes étaient repliées, et mes deux bras
étaient restés enlacés à son cou comme je les y avais mis en me rendormant…
Ému au fond du cœur, Niniko a oublié de retenir ou d’essuyer les
deux larmes qui coulaient sur ses joues. Les rires ont jailli, le sobriquet est
tombé comme un coup de tampon sur son front innocent : faon de biche. Il
a honte et il est er à la fois. S’il est faon, maman est biche. Et c’est bien en
biche qu’il la voit, sa tendre mère, si triste et si gaie en même temps,
malgré ses cheveux noirs et son regard de bohémienne !
Davy arrive, claque la porte, traîne les pieds dans le couloir pour
montrer qu’il ne se presse pas. Papa l’appelle sèchement.
— Tu es là ? Toi aussi, Nini… René, tu peux venir.
Les garçons entrent, Davy devant, les mains dans les poches.
— Boutonne ton col, dit papa. Nous avons à parler.
Niniko suit un pas derrière, tête basse. Il porte la main à sa chemise,
mais il n’a plus de bouton à son col. Il recule dans un coin, entre le bu et à
dressoir et la pendule comtoise.
Papa se tient en face de ses garçons, très droit.
— Mes enfants, dit-il avec un entrain forcé, le certi cat est passé. Vive le
certi cat !
Il a engagé son pouce gauche sous sa bretelle et serre le Dessaint-
Douillet dans la main droite.
Davy s’essuie les paumes sur sa culo e.
— Papa, on a bien le temps de penser au certi cat.
Paul Fontanes lève les yeux au plafond, respire puis sou e fort, la
bouche fermée.
— Tu comptais peut-être rester deux mois sans toucher un livre ? Non,
mon gaillard. Nous ne nous laisserons pas prendre par surprise, ce e
année. Et puis vous savez peut-être que je dois partir presque un mois
pour une période militaire, à l’automne, en tant qu’o cier de réserve ?
L’inspecteur d’Académie m’a promis d’envoyer un suppléant, mais ce sera
sans doute un jeune stagiaire inexpérimenté et, malgré sa bonne volonté,
vous prendrez du retard dans votre préparation. Ce e perte de temps,
nous devons la compenser par avance cet été.
« J’ai parlé à notre collègue de Saint-Pierre, Mlle Rachel. Je lui ai fait une
proposition et elle vient de m’écrire pour me donner son accord. Elle aura
trois ou quatre candidats ce e année, et nous serons… Voyons. Je ne
présenterai pas Niniko , qui est trop faible et étourdi, et qui le sait, n’est-
ce pas ? Ni Gustave Maucloux, qui est teigneux, insolent et aussi très
insu sant. Pour Marie Jau ret, j’hésite encore. Comptons : Antoine
Fontanes, irza Favantin, Sarah Javols, César Rouvière, Alix Daudé,
Jeannot Constant… Nous serons six ou sept. J’ai o ert à Mlle Rachel de
nous entraîner tous ensemble, tantôt chez elle, tantôt chez nous. Ne poussez pas de hauts cris, je sais ce que je fais. Ce e méthode est
inconnue en Cévennes, où l’on n’est que trop a aché au chacun pour soi,
mais elle se pratique couramment dans la plaine et dans certaines villes.
J’ai bien ré échi. Mlle Rachel en est à sa dernière année de classe,
puisqu’elle prend sa retraite l’an prochain. Elle ne risque donc pas de
s’approprier mes rece es et mes tours de main.
Il toise les garçons d’un air belliqueux.
— J’agis pour le bien de l’école et des élèves. Pour que l’instruction se
répande dans nos campagnes, il ne faut pas que les écoles des bourgs
accaparent les prix cantonaux.
Davy se dandine et se fro e le nez d’un air impatient.
— Alors, on va commencer à travailler avec Mlle Rachel ?
— Oui, ston. Aujourd’hui même, nous allons monter à Saint-Pierre
tous les trois pour nous me re d’accord.
Niniko regarde son père, bouche bée.
— Mais moi, je prépare pas le certi cat ce e année !
Le père sourit d’un air presque aimable.
— Tu le passeras dans deux ans, tu peux bien commencer à le préparer
ce e année. De plus, nous ne serons guère nombreux pendant les
vacances, car les garçons ont du travail à la maison…, sauf vous deux. Il y
aura peut-être une ou deux lles chez Mlle Rachel. J’essaierai de
convaincre la Favantine de nous prêter sa lle de temps en temps…
Davy envoie une grimace moqueuse à son jeune frère.
— Tu feras nombre, Niniko . Et comme tes bêtises sont toujours
instructives, tu nous seras drôlement utile !
Niniko avale un paquet de salive qui lui colle la langue. L’été
s’annonce mal. Il va travailler pendant une bonne partie des vacances,
avec son frère et des lles qui se moqueront de lui. Et il songe à tous les
papillons qu’il ne chassera pas, aux pêches et randonnées qu’il manquera,
au temps perdu qui ne se ra rape jamais (surtout le temps des jeux et des
joies !).
— A aire réglée, dit papa en se fro ant les mains, comme s’il venait de
vaincre un grand obstacle. Tenez-vous prêts pour cet après-midi. Dav… Antoine, tu prendras ton sac bleu, ton cahier du jour et, comme livres, ton
arithmétique et ton Mironneau.
Davy fait la moue, se mord la lèvre.
— Je croyais qu’on changeait le Mironneau à la rentrée ?
— Certes, certes. Mais Mlle Rachel et ses élèves n’ont pas besoin de le
savoir.
Niniko a le cœur serré à l’idée d’abandonner son cher Mironneau, sur
lequel il a tant ri, pleuré ou frissonné. Le Mironneau, avec sa couverture
bleue à feuilles stylisées, si plein d’histoires tendres, émouvantes ou
e rayantes. Ces premières lignes inoubliables qu’on lit à chaque matin de
rentrée !
« Je vais vous dire ce que me rappellent, tous les ans, le ciel agité de
l’automne et les feuilles qui jaunissent dans les arbres qui frissonnent… »
Et le terrible roi des Aulnes, qui le hante encore dans son sommeil et le
poursuit jusque dans l’île mystérieuse de Jules Verne ! Et le Drac, presque
aussi redoutable pour les petits enfants ! Et « les Grands Cœurs »
d’Edmondo De Amicis, Be i, Carlo Nobis, M. Perboni… Et Le Sous-préfet
aux champs, et Le Petit Chose !
Niniko et Davy ont feuilleté le spécimen des Yeux clairs, le roman
scolaire de M. Pérochon, que papa cache dans son bureau. « Un livre
moderne, dit-il. Un livre du XXe siècle, en n, et signé d’un de nos plus
grands écrivains, Ernest Pérochon, lauréat de l’Académie Goncourt, auteur
de Nêne, de La Parcelle 32, des Creux-de-Maisons… En n, un livre où
l’auteur n’hésite pas à parler de l’aviation, du cinéma, de la T.S.F. et des
accidents d’automobile ! »
Mais papa a promis qu’on garderait le Mironneau jusqu’au certi cat.
Niniko pourra toujours relire, ne serait-ce qu’en cache e, Le Naufrage du
« Normandy », Noiraud, Charbonnier et gentilhomme, La Fin du drapeau. Il
aime bien pleurer à la lecture d’une histoire touchante, mais tout seul, en
secret, jamais pendant la classe mixte, sous le regard averti et vache des
lles, qui ont tôt fait de repérer la première larme sous ses cils.
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