L'année du certif
Chapitre 4
Rédaction. Par une belle après-midi d’été… partir…, s’enfoncer…, âner…, gue er… : y a-t-il
beaucoup de plaisirs plus amusants et plus vifs ? Observations et impressions personnelles.
A. Souché, La Lecture li éraire et le français au certi cat d’études primaires, op. cit.
En n d’après-midi, les voilà prêts tous les trois pour le voyage à Saint-
Pierre-du-Mont, quatre longs kilomètres de côte. Maman leur a souhaité
bonne chance avec un sourire.
Chacun des garçons porte son sac bleu à l’épaule, papa a les bras
ballants et le chapeau relevé sur son front dégarni, pour mieux gue er les
cimes. Davy pousse le vélo, une Hirondelle à deux vitesses rétro-directes.
Il s’en servira dans les côtes. Papa le prendra au retour, dans les pentes
douces, avec Niniko sur le porte-bagages. L’instituteur ne sait pas trop
manier ce fameux « rétropédalage », très e cace dans les montées ou
contre le mistral. « Si on pédale en avant, on a la grande vitesse, si on
pédale en arrière, on a la petite vitesse… » Facile à dire !
Niniko a mis dans son sac bleu le Mironneau, son arithmétique, sa
grammaire qui est le Cours de langue française Hache e, et le précieux
Dessaint-Douillet de papa. elle émotion de toucher le terrible manuel
de dictées !
Le trio s’arrête en haut du village et se retourne d’un seul mouvement.
Père et ls considèrent leur patelin, l’observent, l’inspectent, le scrutent,
puis échangent un regard de connivence, l’air de dire : « Où la chèvre est a achée elle broute, ce n’est pas si mal. – Il y a des avantages sur la ville. –
Et puis c’est moins ennuyeux que la plaine. – Tout le monde ne peut pas
habiter l’île mystérieuse ou le palais de la Bégum ! »
Saint-André-la-Vallée est un petit bourg posé entre rivière et colline,
comme un animal au repos, un peu mal assis, les pa es étendues sur la
rive, l’échine relevée vers les hauteurs et le museau pointé vers Saint-Jean.
La route Alès-Saint-Jean lui caresse le ventre au passage. Davy Fontanes,
qui a inventé l’image pour une rédaction, ajoute ce e précision, qui ne
plaît qu’à moitié au maître, son père : « Pour situer l’école, on peut dire
qu’elle se trouve exactement sous la queue de la bête, à la place du
trou gnon. » Adjugé.
La mairie-école, la salle des fêtes et le logement sont réunis dans une
vaste maison cévenole en pierre de granit, avec une ancienne magnanerie,
transformée en grenier au deuxième étage. Une façade triangulaire, coi ée
de tuiles rondes et hérissée de cheminées inégales, sépare les deux ailes.
D’un côté, les fenêtres s’ouvrent sur le Gardon, assez plat en ce point de
son cours : un lit de cinquante mètres de large, pour dix mètres d’eau à
l’étiage, et un mètre cinquante de profondeur au beau milieu. Ce torrent
sournois, qui sait grossir cent fois son débit en trois heures, enroule
mollement ses boucles autour d’une espèce d’île, herbue et plantée de
saules et de peupliers. Il o re en spectacle son sable et ses galets nus
comme une couleuvre qui chau e au soleil les écailles de son ventre. Le
temps d’un clignement d’étoile, la minuscule grève se change, la nuit
aidant, en rivage des mers du Sud, plein d’épaves et d’empreintes
inconnues. Une langue de terre serrée entre les deux bras du Gardon, le
plus étroit n’étant qu’un let d’eau, devient aussi vite, avec le rêve et la
lune, le repaire secret du capitaine Nemo.
En face, les fenêtres de l’école donnent sur une place, a enante à la cour
de récréation et séparée d’elle par une simple rangée de tilleuls et de
platanes. Tout autour du village, sur les deux rives du Gardon, les collines,
qu’on appelle ici montagnes, bien qu’elles ne dépassent guère cinq cents
mètres, forment un cercle irrégulier, chaotique, troué seulement par deux
goulets : celui, étroit et tourmenté, d’où surgit la rivière, et celui, plus large
et ouvert, par où elle s’en va vers la plaine d’Anduze.
La route départementale, goudronnée depuis peu, rase l’autre bout de la
cour, fermée par un haut mur et étirée vers les prés. Le temple est perché à
anc de côte, sur une vertèbre de la mythique bête, et domine la rue
principale, où se rassemblent presque tous les commerces, la boulangerie,
l’épicerie-boucherie, l’échoppe du cordonnier qui fait aussi le coi eur, le
café Amat et la mercerie de la Pialousse. Seul l’atelier de forge et
charronnage des Constant père et ls est installé en bas, au coin de la
grand-route, pour être accessible aux charre es…
Le maître examine ses garçons : chemises propres, repassées par la Junie
Bezon – la voisine qui aide Claire au ménage et qui s’y entend, culo es
bien ne es et presque sans reprises, le museau rincé, le cou et les mains
décro és… Sous les chapeaux de paille tout neufs, les têtes coi ées à la
diable. Certes, certes, on aurait dû leur couper les cheveux au début de
l’été, mais Claire ne supporte pas de voir ses chéris rasés, dit-elle, comme
des bagnards. Et puis on est en vacances, et mieux vaut ne pas avoir l’air
déjà prêt pour la rentrée… Bref, Paul Fontanes peut sans rougir présenter à
Mlle Rachel son futur premier du canton et le cadet hurluberlu. En route,
mauvaise troupe !
Davy saute sur son vélo. Après cinquante mètres en pédalage avant, il
a aque la première côte et tricote habilement à l’envers. Un adulte dans
ce e position a toujours l’air un peu ridicule. Mais Davy est un
magni que garçon, costaud et sportif, tout en nesse, leste, souple, et ses
mouvements ont même une grâce presque féminine. and, par exemple,
il tourne la tête et regarde par-dessus son épaule pour s’assurer qu’on
l’admire. Avec ça, une belle gure à la grecque, les cheveux noirs de sa
mère et les yeux bleu clair d’un vrai Cévenol. Les femmes, d’ici à quelques
années, ne lui seront pas cruelles… Il pourra même épouser la lle d’un
inspecteur, d’un professeur à l’École normale, voire d’un sous-préfet !
Ah, l’injustice de la vie ! songe Paul Fontanes. Davy-Antoine a tout
pour lui, le physique et le mental, la santé, la beauté, l’intelligence et une
once de malice qui ne gâte rien. Voyez son frère et sa sœur, à côté, de
pauvres gamins. Espérons que Fofe e sera assez jolie pour trouver un
mari, mais n’y comptons pas trop… Le protestant assoupi dans le cœur du
maître d’école se réveille soudain. Injustice n’est pas le mot, disons le choix de Dieu. Il a élu mon ls aîné et lui a donné tous les moyens de la
réussite et peut-être de la fortune. Cela nous impose des devoirs, à lui et à
moi. Antoine Fontanes sera un grand homme, puisque Dieu le veut !
Paul serre les dents, presse le pas. Je jure que nous le ferons. Un grand
homme, de nos jours, commence par avoir le prix cantonal au certi cat
d’études, du moins à la campagne. Et Dieu a peut-être aussi Ses desseins
pour certains autres candidats, il faudra y penser. irza, la Favantine e,
n’est qu’une lle, mais sait-on jamais ? Sarah Javols pourrait devenir
épouse de pasteur, comme sa mère le souhaite. César Rouvière a le goût
des chi res et, s’il qui e la terre, il fera peut-être un bon commis de
perception. Jeannot Constant, toujours premier en sciences et second en
calcul… Le Seigneur est raisonnable, Il ne peut vouloir une carrière
d’ingénieur pour un ls de berger, mais mécanicien automobile ou
radiotélégraphiste dans la marine marchande, pourquoi pas ?
Ne parlons pas de Tavou Maucloux, une forte tête qui vient du Causse,
dé e les maîtres et discute les leçons. Lui n’ira jamais au certi cat. Le cas
le plus embarrassant est celui de Marie Jau ret, la lle du facteur. Son père
est très malade, il a même été obligé d’arrêter par deux fois ses tournées.
On dit qu’il verra sans doute Noël ce e année, mais pas l’an prochain… Il
voudrait tellement que sa petite Marie ait le certi cat pour entrer plus tard
aux Postes. Faible en calcul, toujours plus de dix fautes à la dictée, elle n’a
que peu de chances, même en progressant beaucoup. Et si, pourtant, elle le
décrochait, le pauvre Jau ret partirait heureux !
Paul s’aperçoit soudain qu’il a livré ses pensées aux oiseaux. Il lui arrive
souvent de ré échir à haute voix, ses élèves et leurs parents le savent bien.
Il lève la tête. La route serpente, s’enroule entre les bois de châtaigniers au
couvert frais et ombreux. Paul lève le poing.
— Le châtaignier, voilà la vérité !
Il se répète les mots de Michelet dans le texte du Mironneau sur les
Cévennes : Le puissant châtaignier, sobre et courageux végétal… Végétal
sobre et courageux, comme le sont les gens d’ici ! Et, puisqu’il est tout
seul, ses ls partis loin devant, il ne se prive pas de marmonner entre ses
dents, poings serrés :
— Premier du canton, mention très bien, Davy, non, Antoine Fontanes,
de Saint-André-la-Vallée !
Niniko a couru un moment derrière son frère, dans l’espoir que la
chaîne de la bicycle e sauterait. Mais non, Davy, qui est vraiment un as de
la rétro-directe, s’est envolé vers les cimes.
Niniko préférerait marcher avec son père, tout en devisant, comme on
dit dans les livres. Mais papa ne sait parler que de l’école, du travail, des
livres, et par la même occasion l’accabler de remontrances. Il accuse même
maman d’être trop gentille avec son faon de biche. « Tu vas m’en faire une
lle ! – Tiens donc, une lle ! Et elle ne sera jamais lieutenant de réserve
ni inspecteur d’Académie ? » Niniko a beaucoup ré échi. Il se demande
s’il n’aimerait pas mieux être une lle. Il a un gros penchant pour les lles,
même quand elles se moquent de lui… Oui, mais s’il était une lle, il aurait
peur des garçons…
Davy a pris le grand virage en « fer de mulet », qui passe devant le mas
Gibelin, et a disparu derrière les bois. Papa devrait se montrer en bas. Il a
dû s’arrêter pour parler tout seul, ou alors il a rencontré un voisin et il est
en train de patoiser tant qu’il peut. Il ne manque jamais une occasion de
prouver aux gens du pays qu’il est un vrai Cévenol.
Niniko pose son sac et s’assoit sur une pierre, au bord de la route, avec
tant de décision qu’il s’en tape presque le cul par terre. Il va a endre son
père et il lui dira… quoi, ma foi, il ne sait trop. ’il n’est pas heureux, que
ça ne peut plus durer ! Il serre les dents.
Il est assis au bord de la route depuis, qui sait ? vingt secondes ou
trente, et papa ne se montre toujours pas. Niniko change d’idée, part en
courant, il a failli oublier le sac bleu. Il le je e sur son épaule et s’élance à
toutes jambes dans la montée. Allez ! Il va grimper à Saint-Pierre sans une
pause. Tant pis s’il doit cracher tripes et boyaux !
Il court, en pleine montée, sous le soleil encore haut, le brûlant soleil
des Cévennes. Les cigales rythment sa course de leurs crissements
évreux.
Il monte, coudes au corps. Son sac bleu lui bat le dos, la sueur lui sort
des yeux. Les cigales chantent de plus en plus vite. Il essaie de suivre. Une
douleur familière lui perce le côté. Il a « la rate ». On ne va pas loin, avec
la rate, ha, ha ! Il s’en fout. Je m’en fous ! Il grimpe, entre les hauts talus
couverts de châtaigniers qui bordent la route. Il sue, crache, ahane.
Il n’en peut plus, mais il monte, il tro ine, plié par le point de côté. Il
lève la tête, aperçoit le village de Saint-Pierre par une trouée entre les
arbres, on dirait un château fort. Alors, c’est là-haut ? Oui, c’est là-haut,
Niniko , espèce de lâche. Monte. Suppose que tu sois capitaine à la
coloniale, disons lieutenant, et que tu te prépares à donner l’assaut au
cheikh Abdullah et à ses rebelles, dans leur repaire de la montagne.
Il court, il monte, sa chemise colle à sa peau. Il a l’impression que le sac
bleu pèse cent kilos. Tiens, il entend des voix. Il s’apprête sans doute à
passer de l’autre côté et le Drac lui parle à l’oreille. Il reconnaît le timbre
ricaneur de Davy.
— Voilà mon andouille de petit frère, m’zelle !
Niniko se fro e les paupières, essuie la sueur qui lui pique les yeux.
Une femme d’un certain âge, en corsage à manches bou antes et jupe
longue et sombre, est assise sur un petit mur, à l’ombre d’un châtaignier.
Mlle Rachel ! Elle est plutôt vieille, mais elle a de beaux yeux, pleins d’or.
Davy est planté au milieu du chemin, les mains sur les hanches, tête
nue, et rigole. Derrière lui se tient une jeune lle…, non, une lle, une lle
tout court, une lle du certi cat de Mlle Rachel, sans nul doute. Elle est
vêtue d’une robe légère, bleu clair, tête nue, et ses pieds sont nus, au bout
de ses longues jambes dorées et nues ! Et ses cheveux… Mon Dieu !
Niniko cherche son mouchoir pour s’essuyer la gure, mais il n’a pas
de mouchoir : il porte sa culo e d’été, qui n’est qu’une espèce de caleçon
confectionné par maman, et maman a oublié les poches. Il écarquille les
yeux. Les cheveux de la lle sont roux, tout roux, presque rouges. Il en a le
sou e coupé.
Il entend son rire, son gentil rire, mêlé au ricanement de Davy. Il n’a
jamais vu de rousse. Martial Valat, du cours moyen, est un rouquin, un
petit rouquin futé, et son père, le Valat de Nojaret, est un grand rouquin hirsute. Pourtant, Niniko n’a jamais pensé que ça pouvait exister chez les
lles !
À travers les feuillages, le soleil vient jouer dessus, dedans, et je e des
éclairs, comme sur un chaudron de cuivre, mais c’est bien plus joli qu’un
chaudron.
De sous ce e toison sort une voix, une voix de lle, presque de jeune
lle, douce et pas du tout moqueuse.
— Bonjour, Niniko …
Ainsi, Davy a vendu la mèche, trahi le secret de son surnom. Il aurait
tant aimé s’entendre appeler René, puisque c’est son nom, par la jolie voix
de ce e jolie bouche. Mais on ne peut pas tout avoir, dans la vie. La rousse
s’avance et lui tend la main.
— Moi, c’est Marguerite, mais on m’appelle Pascaline.
Niniko balbutie, la bouche pâteuse de chaleur et de fatigue :
— Bonjour, euh… Pascaline.
Elle est rouquine et porte un prénom qu’il n’a jamais entendu. elle
aventure !
Elle lui serre la main et recule d’un pas.
— Je suis du certi cat.
— Moi…
Il a failli dire « moi aussi ». Il se rappelle juste à temps qu’il n’en est pas.
En plus, il a honte de se sentir tout rouge et suant, hagard, haletant. Il a les
lèvres collées par des espèces de croûtes qu’il n’ose pas essuyer, et il n’ose
pas renfoncer sa chemise, à moitié sortie de sa ceinture. Il baisse la tête en
silence. Et Davy pro te de la situation pour s’interposer.
— A ention, il n’est pas du certi cat. Il est du cours moyen, il travaillera
peut-être avec nous cet été, mais c’est tout !
Pascaline toise Niniko , esquisse une moue déçue, gourmande,
complice, se mordille le coin de la lèvre, puis bâille sans me re seulement
la main devant sa bouche. Elle est mal élevée, un charme de plus. Elle vire,
virevousse, en faisant voler sa jupe sur ses jambes, elle chante, elle danse.
Mets ta robe couleur des bois,
Tourne la belle quatre fois…
Ainsi, elle s’approche de la demoiselle, assise sur le muret.
— Pouah, le certi cat ! Mademoiselle, il faut le passer ?
— Ne fais pas ta mijaurée, Marguerite, s’écrie la demoiselle. Tu sais très
bien que tu vas le passer comme sur des roule es !
Et Pascaline de danser, danser, danser.
Tourne, tournons, l’été nous gagne,
Le soleil brûle le buisson,
Mets le jupon de la moisson,
Or de Venise et bleu d’Espagne…
— Mademoiselle ? Est-ce que je pourrai la chanter pour le certi cat ? Je
sais que c’est une récitation, mais ça ne fait rien, j’inventerai l’air et la
musique !
Elle tourne. Niniko retient son sou e. Elle n’a pas de jupon, et sa robe
s’envole autour de ses cuisses dorées. On voit même, par instants, sa
culo e. Alors, il baisse les yeux sur les pieds de la belle, gris de poussière
et si agiles. Il a reconnu La Danse des saisons, elle est dans le Dumas et
maman la faisait réciter aux lles avant l’école mixte.
Le rossignol chante les mois.
Tourne la belle quatre fois.
Un moment est passé, un long moment peut-être, il ne sait plus. Papa
est arrivé. Il est assis non loin de Mlle Rachel, les genoux écartés, le col
déboutonné, et il s’évente avec son chapeau. La demoiselle sourit. On ne
lui voit pas une gou e de sueur sur la gure ou les mains. Le bout de son
nez, un peu pointu, ne brille pas. Elle lève la tête comme pour regarder le
ciel.
— Mon cher collègue, nous sommes descendues à votre rencontre,
Marguerite et moi, pour vous éviter de faire tout le chemin. Et puis, si
notre première rencontre avait eu lieu à l’école, vous n’auriez pas résisté,
tel que je vous connais, à la tentation de me re ces enfants au travail tout
de suite. Rien ne presse, les grandes vacances sont à peine commencées.
La déception de papa fait plaisir à voir. Il fronce les sourcils, serre la
mâchoire, secoue la tête.
— Je ne suis pas d’accord avec vous sur ce point, chère mademoiselle. Le
temps presse, hélas, toujours pour nous autres, maîtres d’école. Nous
n’avons jamais assez de semaines, de mois, d’années pour nir notre tâche. Le plus souvent, nous l’avons à peine commencée que nos sujets…,
nos élèves nous qui ent, pour le meilleur ou pour le pire. Et parfois sans
savoir même l’essentiel ! Mademoiselle Rachel, pouvez-vous m’assurer que
vous avez vu, au cours de votre longue carrière, un seul – je dis un seul, ou
une seule… – de vos élèves qui er l’école en sachant tout ce que vous
aviez voulu lui apprendre ?
— Je ne vous assure de rien du tout, cher collègue, car vous avez
pleinement raison. J’ai eu il y a quelques années le troisième du canton,
mention très bien, au certi cat d’études. Il est aujourd’hui contrôleur dans
les chemins de fer du P.L.M. et je le revois quelquefois. C’était un garçon
très doué, et je crois que j’aurais pu lui enseigner beaucoup plus. J’aurais
voulu aussi lui donner le goût de continuer ses études : il a arrêté au
niveau du brevet simple, qu’il n’a même pas passé. Et ses parents auraient
tant voulu qu’il soit ingénieur à la mine d’Alès !
« Mais je ne suis pas du tout convaincue que nous réussirons
l’impossible en privant nos candidats des deux ou trois semaines de
vacances complètes qu’ils ont bien méritées !
— Certes, certes. Allons, allons…
Mlle Rachel n’a pas bougé ni gesticulé en parlant. Ses mains sont restées
posées placidement sur ses genoux. À peine ses doigts se sont-ils noués un
moment, sans nervosité ni tension. Son sourire doux et rêveur n’a jamais
qui é ses lèvres. Paul Fontanes s’est à peu près contenu tant qu’il avait la
parole, bien qu’il ait plusieurs fois pointé le doigt, balancé son chapeau en
l’air et fait les yeux blancs. Mais il n’a pu rester en place en écoutant la
réponse de Mlle Rachel, il a lâché son chapeau, il s’est levé et s’est mis à
marcher entre les châtaigniers, jusqu’au bord du chemin, en frappant le
sol du pied.
Niniko sent un frisson lui courir dans le dos. Papa est en colère, il est
vexé. Mlle Rachel ne se plie pas, comme maman, à toutes ses fantaisies.
Elle ne lui dit pas qu’il a raison, pour avoir la paix, avant même qu’il ait
ni ses phrases. Mlle Rachel s’en che d’avoir la paix. Papa bisque et rage,
ça ne présage rien de bon. En a endant, Niniko xe les pieds nus de
Pascaline. La rousse est assise, les jambes pendantes, sur la mure e que
papa vient de qui er. Elle est tournée vers Davy, accroupi dans l’herbe à quelques pas. Ils se taisent pendant que les maîtres discutent. Ils
échangent sans doute des regards, peut-être des signes, mais Niniko ne
les voit pas. Son champ de vision s’arrête aux chevilles de Pascaline. S’il
levait les yeux, il verrait ses jambes, ses genoux et peut-être plus. Mais il
n’a pas envie. Il est fasciné par ses pieds nus, tachés de terre rougeâtre, ses
gros orteils qui se joignent, se caressent, puis se séparent et s’enlacent de
nouveau, à n’en plus nir. Et aussi les deux petits, qui bougent sans cesse,
font la vie chacun de son côté, jouent à cache-cache, se cherchent pour
rire mais ne se rencontrent jamais. Oh, ces doigts de pied ! Et les chevilles,
nes, soyeuses, un peu brillantes à la pointe de l’os, l’une un peu blessée,
avec une petite croûte sanguinolente qu’elle doit gra er de temps en
temps. Sa main descend d’un geste distrait, l’ongle se plante, un let de
sang coule vers le talon…
Niniko frissonne dans sa chemise mouillée qui lui glace la poitrine et
le ventre. Il s’en moque. Les pieds de Pascaline sont un rêve à lui, il
voudrait s’endormir pour de bon…
C’est trop beau, et les grandes personnes s’entendent si bien à briser les
rêves. La voix de Mlle Rachel claque soudain.
— Marguerite, ta robe !
Tandis que Pascaline jouait gentiment avec ses orteils, sa robe a dû
remonter sans qu’elle s’en aperçoive. Et Mlle Rachel s’est fâchée, à cause de
Davy, bien placé pour lorgner tout. Les pieds de Pascaline se séparent et se
tiennent sages, l’ourlet de sa jupe bleue glisse une seconde à la vue de
Niniko . Comme ça, au moins, Davy ne peut plus lui guigner les genoux !
Papa revient en coup de vent de son expédition au chemin.
— Donne-moi donc le sac bleu, Niniko , au lieu de regarder les
mouches voler !
Mais Niniko ne sait plus où il a mis le sac bleu. Il cherche de tous les
côtés en clignant des yeux, Davy et Pascaline éclatent de rire ensemble. Le
sac est sur le mur, à côté de Pascaline, qui le soupèse d’un air moqueur et
le tend à papa.
Papa est furieux. Il désigne Niniko d’un index vengeur.
— Celui-ci travaillera tout l’été, devrais-je l’a acher, je m’y engage. Ça
ne su ra pas à lui me re du plomb dans la cervelle, j’en conviens, il est étourdi comme un cochon d’Inde et il a fainéanté pendant les trois quarts
de l’année !
elle injustice ! Niniko a sa conscience pour lui, mais la honte est
cuisante de se faire savonner devant une élève de Saint-Pierre, et une
rousse en plus ! Une larme lui vient à l’œil, il l’écrase subrepticement. Tout
le monde a les yeux xés sur le sac bleu que papa est en train de vider.
Il je e par terre, avec mépris, le plumier et le cahier de Niniko , brandit
le Mironneau et le Dessaint-Douillet.
— Nos livres sont les meilleurs, l’expérience l’a prouvé. Je n’irai pas
jusqu’à dire que votre Bouillot… Ha, ha, M. Victor Bouillot, professeur au
lycée Montaigne, s’il vous plaît ! Loin de moi, simple maître d’école, l’idée
d’aller contre un professeur au lycée Montaigne. Pourtant, ce livre me
semble un peu besogneux, un peu lourd… Outre que les lectures sont assez
pauvres, rien de tel que d’associer aux morceaux choisis la grammaire,
l’orthographe et le vocabulaire pour ôter aux élèves toute envie de lire.
Notre Mironneau est un pur recueil de morceaux choisis, avec une
explication des mots et des idées, ce qui est, bien sûr, indispensable. C’est
le livre idéal pour donner à nos grands élèves le goût de la lecture, je dirai
même, de la li érature. Avez-vous lu, chère collègue, les admirables
paragraphes sur la région des Cévennes, tirés de Notre France, du grand
Jules Michelet ?
Mlle Rachel ne s’énerve ni ne se démonte.
— Avez-vous lu, cher collègue, dans notre Bouillot lourd et besogneux,
Le Séchoir aux châtaignes, de Ferdinand Fabre, l’admirable auteur des
Courbezon et de Julien Savignac ?
Paul Fontanes répond d’un claquement de pouce agacé.
— Mais Ferdinand Fabre est du Causse. Ce qu’il appelle « Cévennes
méridionales » n’a rien à voir avec nos Cévennes. C’est le pays de l’Orb,
de Bédarieux. Et le texte de L’Aloue e ingénieuse est un conte à dormir
debout !
Mlle Rachel tressaille, porte la main au collier de grosses perles blanches
qui ceint son cou maigre et un peu fripé.
— En tout cas, la lecture de Ferdinand Fabre dans le Bouillot est bien
plus intéressante pour les enfants que celle de Michelet dans le Mironneau. Michelet quali e le châtaignier de « sobre et courageux
végétal » – reprenez-moi si je me trompe –, ce qui est vrai, sans nul doute.
Eh bien, mon ami, demandez donc, en questions, à vos certi cats pourquoi
le châtaignier est sobre et courageux. Et vous verrez que rien n’est moins
clair dans leur esprit. Ces choses sont bien abstraites pour des enfants de
douze ans. À propos du séchoir à châtaignes, donc du châtaignier,
Ferdinand Fabre parle longuement et justement de la vie des Cévenols,
telle qu’elle était il n’y a guère, telle qu’elle est encore pour la moitié des
foyers de Saint-Pierre-du-Mont. Vous, bien sûr, dans la vallée, vous êtes
plus modernes…
Mlle Rachel commence en n à s’énerver. Elle tripote l’aiguille qui xe
son chapeau à son chignon puis ses boucles d’oreilles. Elle se penche
jusqu’au sol pour véri er les boutons de bride de ses souliers, ce qui lui
permet de cacher l’éclat de colère qui a empourpré son maigre visage.
— Notre Bouillot, mon cher collègue…
Pascaline se lève soudain et se remet à tourner dans la clairière, entre
ombre et lumière.
Un coquelicot dans tes doigts,
Tourne la belle quatre fois…
Et, quand elle sort de l’ombre, on dirait que la lumière tremble. À dix
pas de là, Davy si ote, les mains dans les poches, puis boit à sa bouteille
en regardant ailleurs. Voilà qui est bien étonnant. Pascaline, vexée, lui tire
la langue dans le dos et tourne encore plus vite. Sa robe vole haut, si haut,
si haut ! Comment Davy peut-il se désintéresser du spectacle ?
— Niniko , tu me donnes à boire ?
Niniko tend sa bouteille. Pascaline éclate de rire en buvant et s’arrose
le cou.
Le moment vient de se séparer. Pas de dictée ni de problème
aujourd’hui. Niniko est bien soulagé, mais il regre e de partir si vite. On
remet en hâte les livres dans le sac bleu, Niniko ramasse son plumier.
Mlle Rachel tend un cahier à papa.
— La dernière rédaction de Marguerite. Vous me direz ce que vous en
pensez, cher collègue, mais ne tenez pas compte des fautes. Son orthographe fait mon désespoir. Ah, sans cela, vous pensez bien que je
l’aurais présentée au certi cat ce e année, comme vous votre Antoine !
— Certes, certes, dit papa.
Il fourre le cahier dans le sac de Niniko .
Davy a sauté sur sa bicycle e en levant la jambe, histoire de montrer à
Pascaline qu’il est aussi souple qu’elle. Niniko surprend le regard
d’admiration qu’elle lui lance. Et voilà Davy parti comme un trait dans la
descente. Hé, Davy, songe Niniko , tu devais nous laisser le vélo pour le
retour ! Bah, tant pis, tant mieux. Il n’avait pas tellement envie de se
mâcher les fesses sur le porte-bagages, et puis, avec papa tenant le guidon
et zigzaguant d’un côté à l’autre de la route, il ne se sent pas en sûreté. On
ne rencontre jamais d’auto sur ce e route, mais souvent la carriole du
papet Constant, le grand-père de Jeannot, qui dort toujours à moitié et
laisse le mulet suivre sa tête…
Très bien, on descend à pied. Niniko part devant, papa le rappelle
aussitôt. « Écoute un peu, toi ! » Niniko se laisse rejoindre, l’oreille basse.
Il se prépare à entendre un sermon. Papa gesticule, les mains grandes
ouvertes, il se tient conversation tout seul. Il xe Niniko , sourcils hauts,
lèvres pincées.
— Tu es là, quand même, petit benêt ! Mets-toi bien ceci dans la tête : il
n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’idée. La discussion que nous
venons d’avoir m’a convaincu…
Niniko songe : « Il lui donne raison. On va prendre le Bouillot à la
place du Mironneau ! » C’est mal connaître Paul Fontanes, qui ne se laisse
persuader que par lui-même.
— L’idée du livre unique de français est mauvaise, dit-il. Nous nous en
tiendrons donc aux morceaux choisis, du moins pour ce e année. Je
renonce à commander le Pérochon et nous gardons le Mironneau. ’en
dis-tu, petit serin ?
En n un mot d’a ection. Du moins c’est ainsi que Niniko le prend. Et
il est tellement soulagé de n’encourir aucun reproche, au sujet de la petite
rousse qu’il trouverait du bonheur à s’entendre appeler « minus habens » :
c’est du latin de papa, et ça veut dire un garçon pas très malin. Son père lui broie l’épaule, lui bourre les côtes et s’exclame joyeusement : « Minus
habens, va ! »
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