L'année du certif

Michel Jeury · Chapitre 14 sur 49

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L'année du certif

Chapitre 4

 

Le re. Dans une le re aux grands-parents, racontez votre rentrée à l’école, vos joies et peut-

être vos regrets.

A. Souché,

La Lecture expressive et le français…, op. cit.

 

De René Fontanes à son grand-père, Georges Fontanes, inspecteur de

l’enseignement primaire, Alès, Gard.

 

Cher grand-père,

Je tiens ma promesse de vous écrire les nouvelles de la famille qui sont bonnes. Papa est

de bonne humeur, pas comme pendant les vacances. Maman a encore maigri, papa dit

qu’elle est un sac d’os. Elle dit : Tu peux t’estimer heureux tant que je suis pas un fagot

d’épines. C’est une blague, ils aiment bien blaguer. Papa dit : and je pense que juste après

notre mariage tu trouvais toutes les Cévenoles maigres comme des clous ! Mais le docteur a

dit qu’elle n’était pas malade, ça nous fait bien plaisir.

Antoine (je l’appelle toujours Davy) a bien grandi, on dirait qu’il a deux ou trois ans de

plus que moi, vu que je reste toujours pareil. Il est le meilleur du certificat. Papa se fro e les

mains et dit : Il peut l’avoir, il peut l’avoir. C’est le prix cantonal. Il réussit tous les problèmes,

surtout les courriers et les intérêts, parce qu’il aime voyager et avoir des sous. Il ne se trompe

jamais avec la Manufacture française d’armes et cycles. Il pourra commander pour de bon

bientôt. Marianne (Davy et moi on l’appelle toujours Fofe e) va bien. Elle est grande fille,

mais papa a dit qu’elle restera dans la classe de maman tant qu’elle tirera la langue. Elle

commence à lire des histoires du Far West que je lui prête, surtout Le Cœur loyal, à cause de

la couverture où on voit une jeune fille en chemise qui supplie que les Indiens la tuent pas.

Elle sait ses tables jusqu’au 4.

Dans la classe du certificat, il y a Marie Jau ret qui est toujours triste parce qu’elle aime

la famille et son papa va bientôt mourir. Et puis elle n’est pas sûre d’avoir son certificat.

À Saint-Pierre-du-Mont, il y a une grande fille très gentille, Marguerite Robert, qui

travaille aussi pour le certificat. On se fait du mauvais sang parce que papa va bientôt partir

pour sa période de réserve d’o icier. Maman ne s’en fait pas. Elle dit : Eh bien, on respirera

un peu mieux. Davy m’a expliqué : C’est qu’il y aura plus d’air pour chacun, comme le

montre un calcul simple. Papa m’a chargé de vous demander de trouver un bon remplaçant.

Moi, j’ai un copain, c’est un grand qui ne va plus à l’école. Il s’appelle Télémaque Farinier,

il est berger et l’hiver il fait apprenti chez le forgeron. On l’appelle Pénéquet. Il lit des livres

sur la vie. Il y en a un qui a pour titre La Veuve sans amour, c’est terrible.

J’ai su ma récitation. J’aime beaucoup l’école, surtout l’après-midi, et j’aime aussi la

sortie, à 11 h 30 et à 4 h 30.

Voilà, c’est toutes les nouvelles de nous autres. Je vous embrasse respectueusement, ainsi

que Suzon.

René Fontanes

 

Georges Fontanes à son petit- ls, René, dit Niniko .

 

Mon cher Niniko ,

Tu permets que je t’appelle par ton charmant diminutif ? C’est toi-même qui me l’as

révélé, il me rappelle Jules Verne et ma jeunesse (encore qu’il ne vienne pas de Jules Verne,

mais si je ne me trompe d’Eugène Le Mouël).

J’ai bien aimé ta le re. Je ne te savais pas capable d’écrire aussi longuement, et tu me

racontes des choses passionnantes. Je suis heureux de la bonne humeur de ton papa. Il a

toujours été joyeux à la rentrée : c’est un mystère pour moi. J’espère qu’il gardera son entrain

jusqu’à la fin de l’année. Je suis un peu inquiet pour la santé de ta maman. Tu sais que je

l’estime et que je l’admire. Je songe parfois que tous, tant que vous êtes, vous ne méritez pas

une telle épouse et une telle mère. J’espère que le médecin de Saint-Jean-de-Combas ne se

trompe pas. Toutefois, je serais plus rassuré si elle venait passer une visite à Alès, chez un

docteur de ma connaissance. Tu devrais lui en parler. Si elle lit ma le re, elle connaîtra mon

avis. Même si ta jolie maman n’est pas malade – ce que je souhaite de tout mon cœur –, il

serait très dommage qu’elle reste un sac d’os.

Veux-tu quelques nouvelles d’ici ? Suzon se porte comme un charme, mais tu la connais,

elle n’est jamais contente. Sa grande a aire : elle vient de découvrir qu’elle s’ennuyait. Elle a

certes de quoi s’occuper à tenir la maison et la table d’un inspecteur, mais elle prétend

qu’elle voudrait vivre à la campagne. elle idée ! Tu sais, toi, comme la ville est agréable,

Alès en particulier. Franchement, vois-tu la Suzon à Saint-Pierre-du-Mont ? Elle convient

qu’à son âge – figure-toi qu’elle va avoir trente-neuf ans… – la campagne n’est pas si

commode que la ville. Bon, elle me dit alors qu’il lui faudrait un enfant pour passer le temps

et la désennuyer. Elle accepterait même de m’épouser pour en avoir un. (Aux catholiques, le

bon Dieu envoie les enfants ; les protestants les ont autrement…) Ah oui, me marier à

soixante ans, moi, inspecteur de l’enseignement primaire ? Je vois dans les rangs plus d’un

cent d’instituteurs et d’institutrices rire comme des baleines à ce e nouvelle. ’ils rient,

qu’ils rient. Le bonheur de ma Suzon compte avant tout, et je suis tout près de la retraite : je

peux supporter quelques railleries, d’autant que parmi les rieurs il y aura, je gage, des jaloux.

Alors, c’est décidé, nous allons nous marier, sans doute l’été prochain. Alors que ta maman

maigrit toujours, Suzon s’est mise à engraisser, d’ennui, paraît-il. Vraiment, je ne pouvais la

laisser grossir ainsi : c’est une des raisons de ma décision.

ant à l’enfant, il ne sied pas à un sage grand-père comme moi d’avoir des rejetons

tardifs. Nous n’en aurons pas, ni à la façon catholique ni à la façon protestante. Une

meilleure idée nous est venue… Suzon m’a dit, les mains jointes, les yeux au ciel (tu la

connais) : « Notre Niniko va avoir onze ans. Il pourrait passer le certificat ce e année. Il

écrit de belles le res… (À mon avis, tu n’es pas encore Alphonse Daudet, mais on n’en

demande pas tant pour le certificat !) La grammaire, l’orthographe, le calcul, il peut

progresser, su irait que son père le pousse. L’histoire, la géographie, la science, il n’a qu’à les

apprendre. Avec son certificat, il pourrait entrer au cours complémentaire à Alès et venir

habiter chez nous dès la prochaine rentrée, et même dès l’été… » Voilà l’idée de Suzon, et je

ne m’y oppose pas.

C’est à ton père de voir. Pour moi, je crains que tu ne rêves trop et ne travailles pas assez.

Mais rêver, à ton âge, est une saine occupation. En tout cas, la proposition de Suzon vaut

aussi pour l’année suivante.

Et maintenant, le remplaçant. Merci de me l’avoir rappelé. J’y ai bien songé, et je crois

avoir trouvé l’oiseau rare : je le garde disponible pour la période militaire de ton père. Il se

nomme Victor Boisseron ; sa famille est de la plaine, au sud de Nîmes, mais protestante :

c’est important pour tenir un poste, ne fût-ce que trois semaines, entre Saint-Jean-de-

Combas et Anduze. Il a une trentaine d’années, il a couru le monde et l’aventure avant de se

découvrir une vocation de pédagogue. C’est le fils d’une amie très chère. Il saura donc vous

faire travailler et vous raconter de belles histoires des pays chauds. Le temps vous paraîtra

moins long jusqu’au retour de ton père.

Ton cher papa, qu’il apprenne si possible à conduire un avion de guerre ou un char

d’assaut, qu’il s’entraîne à manier les armes modernes. Ce monsieur Hitler, que certains

croient pacifiste, ne me dit quant à moi rien qui vaille.

Embrasse pour Suzon et moi tes bons et braves parents, ton grand frère et ta petite sœur,

et reçois toute l’a ection de ton vieux grand-père, futur jeune marié.

Georges Fontanes

 

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