L'année du certif

Michel Jeury · Chapitre 27 sur 49

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L'année du certif

Chapitre 5

 

Rédaction. Outre son intelligence, quelles sont les vertus qui ont permis à l’homme de passer

de la sauvagerie primitive à la civilisation actuelle ?

E. Pérochon,

À l’ombre des ailes, Librairie Delagrave, 1936.

 

Georges Fontanes à Mlle Rachel Pouget. Personnelle.

 

Ma chère Rachel,

Je réponds avec retard à votre longue et bonne le re, que j’ai appréciée comme elle le

mérite.

Je vois que vous n’avez rien perdu de votre talent épistolier. J’ai bien regre é de devoir

vous renvoyer les le res que vous m’aviez écrites au temps de notre folle jeunesse et que

vous m’avez réclamées à notre rupture. Or j’en avais gardé deux ou trois, tout à fait

involontairement, je les ai retrouvées il y a peu. La dernière les rejoindra si vous le perme ez.

ant à votre joli coup de plume, je suis sûr que vous l’avez transmis à des générations

d’élèves. Votre chère Marguerite va sans nul doute en bénéficier ce e année – votre dernière

année de fonction, hélas – et passer brillamment le certificat.

Parlons d’abord des livres de lecture, puisque le sujet semble vous préoccuper. Le

Bouillot, le Mironneau, le Dumas et la plupart des « morceaux choisis » de l’école primaire,

de même que le Maquet, Flot, Roy pour la grammaire et la langue française sont d’excellents

livres. Le livre unique est fort commode dans une classe à plusieurs divisions, et ce e

solution est couramment adoptée dans nos campagnes. De toute façon, le choix d’un livre

appartient aux maîtres, et tout ce que je puis faire est de conseiller les débutants qui me le

demandent.

À titre personnel, je puis vous dire que j’ai un faible pour le Dumas, aéré et moderne,

mais pas toujours clair dans son organisation. Le Mironneau reste, sur un plan li éraire, le

meilleur recueil de morceaux choisis existant à l’école primaire. Mais il est tou u, di icile,

réservé aux élèves très bons lecteurs ; il ne convient guère aux classes rurales. Entre les deux,

le Bouillot est presque parfait. Riche en scènes de la vie, notamment de la vie paysanne, il est

très ouvert à la li érature française du XIXe siècle. Il ne présente pas de di icultés excessives

pour les lecteurs moyens. Oui, son succès commercial a été immense, quoiqu’il soit déjà

dépassé par le Dumas. F. Fabre est un bon auteur, la caution de Sainte-Beuve l’assure.

Ne parlons pas de la limite des Cévennes, ce e vieille querelle des géographes, des braves

gens et des capitaines. Notre petite patrie, bien arrosée, du moins à ses sommets, ne cesse de

rétrécir au lavage. Mathématiquement, elle devrait disparaître au milieu du siècle prochain !

Tous, maîtres, inspecteurs, auteurs de manuels scolaires, avons été, à n’importe quelle

époque, confrontés à ce mystère, cet abîme, ce e calamité : l’enfant qui ne lit pas. Certains

ont jugé que nos morceaux choisis de li érature étaient trop di iciles pour les élèves peu

enclins à la lecture. Même André Theuriet, Émile Moselly, Alphonse Daudet, Jean Aicard ?

Même ceux-là peut-être. Et l’on proposa de remplacer les morceaux choisis par les « romans

scolaires », dont le plus connu est sans doute Le Tour de la France par deux enfants, de

G. Bruno. Comme vous le savez, bien d’autres ont suivi, depuis l’excellent Jeanne et

Madeleine, jusqu’aux récents Pérochon, Les Yeux clairs et À l’ombre des ailes (à paraître ce e

année). Voilà, dit-on, des lectures à la portée de tous : une histoire suivie, captivante, on

l’espère, avec des enfants comme personnages, et notre époque pour décor. Un récit calibré

pour entrer dans toutes les cervelles, dosé comme une préparation d’apothicaire, à la fois

distrayant, instructif et j’en passe. Il y avait un prix à payer : de l’austérité relative des

morceaux choisis, on tombait souvent dans l’enfantillage pur et simple. Si l’on n’était pas

assommant pour avoir voulu trop bien faire, on s’étalait dans le gnangnan !

J’ai cru autrefois entrevoir une solution : un livre de lecture de ma façon, à mi-chemin

entre les morceaux choisis et le roman scolaire. Je me sentais capable d’écrire des histoires

passionnantes et instructives, égayées par une pincée d’humour et des vers sans prétention,

vifs et gais. La poésie deviendrait un jeu, que je me faisais fort de me re à la portée de tous.

Je voyais déjà des dizaines de milliers d’écoliers déambuler par les rues et les chemins en

comptant les syllabes sur leurs doigts !

Mais j’étais très amoureux, vous savez de qui, et, quand je cherchais des bouts-rimés vifs

et gais pour mon livre d’école, des impromptus libertins fusaient naturellement de ma plume

et se mêlaient à mes brouillons… Passons.

J’estimais que l’essentiel était de donner aux enfants une inextinguible soif d’apprendre,

ce e soif que j’avais moi-même conquise dès mon très jeune âge dans le Jules Verne de Vingt

Mille Lieues sous les mers, Un capitaine de quinze ans, L’île mystérieuse. Le goût de lire et la

soif d’apprendre me semblaient, à l’époque, absolument liés ; j’en suis moins sûr aujourd’hui.

oi qu’il en soit, le corps enseignant et les auteurs de manuels scolaires regardaient Jules

Verne avec méfiance, sinon avec dédain. Et les maîtres le jugeaient ennuyeux ou trop di icile

pour l’école primaire. Mon idée venait trop tôt.

Les romans scolaires ont pris une grande place dans nos bibliothèques de classe, mais ils

n’ont pas chassé les livres de lecture traditionnels : voir le succès de MM. Bouillot et Dumas.

Ce n’était pas la solution miracle. M. Pérochon le sait aussi bien que nous, j’en suis sûr.

Je suis pourtant convaincu que mon École de Jules Verne aurait ajouté sa pierre à l’édifice

de l’instruction publique. Je regre e, quoique sans amertume, de n’avoir pas mené ce e

œuvre à son terme. Pourquoi ai-je abandonné peu à peu, entre 1900 et 1910, un travail qui se

dessinait bien ? Cet ouvrage demandait plus de patience que de génie, il était, je crois, à ma

portée. Vous pensez que notre rupture est la cause principale de mon découragement et vous

vous sentez coupable, chère Rachel. Si nous nous étions mariés, j’aurais peut-être achevé

mon projet. Peut-être, mais je n’en suis pas tout à fait sûr.

À dix-sept ans, à l’École normale, j’ai perdu ma foi calviniste. Je l’ai vite remplacée par la

foi au progrès, que Jules Verne symbolisait dans mon esprit, à tort ou à raison. Je croyais au

bonheur de l’humanité par le progrès de la science, comme Marcelin Berthelot, qui était un

peu mon maître. Berthelot était un grand savant, il était aussi ministre de l’Instruction

primaire, à l’époque où je suis entré à l’école primaire supérieure d’ Alès. Je le prenais en

outre pour un bon philosophe. À partir de 1900, l’année de notre rencontre, mon

enthousiasme pour Jules Verne a commencé à s’e riter, je ne le lisais plus que par nécessité.

Je m’intéressais toujours à l’avenir – quel pédagogue ne s’intéresse pas à l’avenir ! – que

je gue ais à travers des romans d’anticipation moins optimistes. Je lisais Wells : La Guerre

des mondes, L’Île du docteur Moreau, La Machine à explorer le temps… Ma foi saint-

simonienne dans la science en sortait bien malmenée. Les ouvrages du capitaine Danrit

étaient pires encore. Ce n’étaient que guerres, guerres, guerres : La Guerre de demain,

L’Invasion noire, La Guerre fatale, L’Invasion jaune… Seigneur, que de guerres ! Rendues plus

meurtrières, plus gigantesques et plus cruelles par la science même. Certes, la France sortait

presque toujours victorieuse de ces terribles conflits, mais c’était pour moi une mince

consolation. J’avais peut-être aussi mal lu Jules Verne. Le capitaine Nemo est fou, le capitaine

Ha eras le devient. Dans beaucoup de ces récits, la « bête féroce » jaillit sous l’écorce du

prétendu civilisé.

Mon École de Jules Verne se devait d’être constructive et optimiste ou sinon perdait toute

vertu. Or, dans ces années-là, mon optimisme est tombé en quenouille. Si j’avais été heureux,

MM. Wells, Danrit et tu i quanti n’auraient pas pesé lourd face à la vie. Mais, vous le savez,

je n’étais pas heureux. Après notre rupture, je me suis marié pour vous oublier, vite, trop vite.

J’ai épousé Malvina, qui était tout le contraire de vous : aussi faible que vous me sembliez

forte, l’eau à côté du feu. Je l’aimais bien, mais sans passion, j’éprouvais à la protéger une

sensation d’accomplissement, et j’ai pris cela, un certain temps, pour de l’amour. Sa santé

était déjà plus que médiocre. Il est vite apparu qu’elle ne pouvait pas avoir d’enfant. Nous

avons adopté le petit Paul, un enfant intelligent et vigoureux, mais que ses tribulations à

l’Assistance avaient rendu farouche, querelleur, dissimulé. Il s’est vite pris d’une extrême

a ection pour Malvina, mais ne m’a jamais accepté comme père…

La guerre a confirmé toutes mes craintes. À mon retour, je ne croyais plus au progrès de

l’humanité, ni au bonheur par la science, ni à L’École de Jules Verne. J’ai consacré tout ce qui

me restait d’énergie à ma nouvelle carrière : vous savez que j’étais devenu inspecteur

primaire en 1912 ; la guerre m’avait à peine laissé le temps de découvrir mon métier. De plus,

l’instruction publique maintenait son ostracisme contre Jules Verne. Et de nos jours encore :

voyez le sommaire des morceaux choisis et dites-moi combien vous relevez d’extraits de cet

auteur. C’est pour moi une grande déception : l’école refuse Jules Verne. L’aimera-t-elle un

jour ? J’en désespère. Voilà toute mon histoire… ou presque.

Si je n’aime qu’à moitié Les Yeux clairs, le roman scolaire d’Ernest Pérochon, je me sens

avec cet écrivain de fortes a inités. Je partage avec lui une infinie curiosité et une profonde

inquiétude pour l’avenir de l’humanité. Je crois que l’optimisme apparent de ses romans

scolaires est fait de résignation et de courage plus que d’enthousiasme. Il y a une dizaine

d’années, Ernest Pérochon a publié un roman d’anticipation, que vous avez peut-être lu, Les

Hommes frénétiques : un livre plein d’abominables prévisions, qu’il réserve certes au futur

lointain. Dans ce récit, la science n’apporte aux hommes, pour finir, que le malheur et le

désespoir. Mais que diable, il y a les enfants : c’est à eux (et à Dieu) que l’avenir appartient.

Leur instruction et leur éducation restent des priorités, et il faut plus que l’annonce de la fin

du monde pour aba re la soif d’enseigner chez un vrai pédagogue. Ernest Pérochon s’est

donc lancé dans les livres de lecture, comme le Livre des quatre saisons et les Contes des cent

un matins, puis dans les romans scolaires, Les Yeux clairs et À l’ombre des ailes. La vie

commande.

Et moi ? Les drames du XXIIe siècle ne m’e raient pas trop. Je suis plutôt inquiet pour les

dix prochaines années. Je ne suis ni revanchard ni germanophobe, pourtant, l’ Allemagne de

M. Hitler me paraît un danger pour la paix, pour l’avenir même de nos enfants et petits-

enfants.

Or, malgré ce e inquiétude, je suis presque heureux. La tendresse de Suzon me comble.

Votre généreuse fidélité m’est aussi un réconfort. L’approche de la retraite, et de la vieillesse,

me fait moins peur qu’il y a cinq ou dix ans. Vous me dites qu’il n’est pas trop tard pour

relever le gant : vos encouragements me touchent. Peut-être vais-je reprendre ce travail que

je n’aurais jamais dû abandonner. Mon premier cahier est perdu (pas pour tout le monde, je

le crains…), mais j’en ai une copie, et d’ailleurs j’envisage de travailler dans une direction

nouvelle : le temps passe, le monde change, chantons l’amour et la beauté de la vie (en vers

de huit ou dix pieds) et préparons-nous à les défendre. Voilà ce que je ferai peut-être.

Et, maintenant, je vais vous dire mon secret. Rappelez-vous le temps de nos fiançailles :

vous ne vouliez ni du mot ni de la chose. Vous voyiez en tout homme une menace pour votre

indépendance et votre dignité. Je vous semblais le moins mauvais, le moins dangereux. Mais

vous ne vous décidiez pas au mariage, qui eût été pour vous une reddition sans condition.

Peut-être n’aviez-vous pas tout à fait tort. Je vous ai a endue longtemps, j’étais fou de vous,

comme on dit dans les romans à cinq sous. J’ai essayé de vous forcer la main. Un jour, j’ai

joué mon qui e ou double…

Ma chère Rachel, je ne me suis pas trompé de poèmes. De propos délibéré, j’ai substitué

aux vers à l’eau de rose dont je vous inondais depuis des mois quelques rimes un peu plus

salées. C’était un appel au secours. Mais je n’ai pas eu le courage de le dire. J’ai plaidé,

piteusement, l’erreur, et là fut ma faute. Nous partageons ainsi la responsabilité de notre

ratage. Il n’est guère de responsabilité qui ne soit plus ou moins partagée.

Je vous souhaite, chère Rachel, une bonne fin d’année scolaire, une bonne fin de carrière

et une paisible retraite. Ne vous laissez pas obséder par le certificat : ce n’est pas, comme le

croit mon fils, toute la vie.

Je vous embrasse.

Georges Fontanes

 

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