L'année du certif
Chapitre 12
Rédaction. Descriptions des scènes de la vie scolaire. Un personnage d’une certaine
importance (le maître) doit prendre place soit comme acteur principal (leçon, direction d’exercices), soit comme arbitre (jeux, discussion). Comme toujours, éviter les verbes voir et entendre… e votre phrase, vive, légère, soit en harmonie avec l’activité joyeuse des écoliers.
De Mlle Rachel Pouget, institutrice, à M. Georges Fontanes, inspecteur
primaire à Alès (personnel).
Monsieur l’inspecteur,
Cher Georges,
Il y a trente ans que j’aurais dû vous écrire. Vous avez déjà beaucoup de choses à me
pardonner : alors pardonnez-moi aussi mon retard. Il ne sert à rien de vous dire maintenant
combien je regre e. Non, ça ne sert à rien, mais tant pis : je le dis.
Pour commencer, je vous remercie de votre visite à Saint-Pierre-du-Mont. J’ai compris
que vous étiez venu pour m’inspecter, il le fallait, mais que vous n’avez pas pu : nous étions
trop émus l’un et l’autre. Si longtemps après ! J’ai eu malgré tout beaucoup de plaisir à me
retrouver seule à seul en face de vous, quand je vous ai raccompagné. Vous êtes magnifique,
magnifique d’enthousiasme, de vivacité et de simplicité. J’avais honte d’être ce e vieille
femme vaincue par la vie (mais qui ne l’a pas volé).
Mon travail me sauve. Vous avez pu voir que je m’en acqui e avec conscience, sinon avec
talent. Je revendique la laïcité pour unique foi, et l’école publique pour seule Église. Vous
direz : elle n’a pas changé. Oh si, j’ai beaucoup changé. Je suis toujours a achée à mes
principes qui m’aident à vivre – à défaut de mieux, peut-être. Mais je sais aujourd’hui faire la
part du feu, la part du jeu et de l’humour. J’ai appris la tolérance que je n’avais pas, je
l’avoue, sucée à la mamelle cévenole. J’ai appris le respect d’autrui, à commencer par les
élèves, et la charité, l’humilité, la prudence… J’ai pensé au long de ma vie solitaire, un million
de fois, stupidement et désespérément : « Ah, si je pouvais revenir en arrière, revenir au jour
des poèmes ! » Ç’a été une terrible leçon : je l’ai payée de mon bonheur.
En tout cas, je souhaite le vôtre, avec ce e femme qui est près de vous, qui vous a épaulé
pendant ces années que j’aurais pu partager avec vous, si je n’avais été si so e et
prétentieuse. Je sais que vous l’avez aidée à élever sa fille, qui sera bientôt institutrice. C’est
une action digne de vous, et vous devez être fier de l’avoir accomplie. Vous êtes jeune.
Acceptez mes vœux.
Je vous ai tant admiré, Georges. Souvent, je pense à l’œuvre que vous avez délaissée,
peut-être par ma faute. L’école de Jules Verne était une très belle idée, soutenue par ces
poèmes tour à tour drôles, émouvants, instructifs, dont vous aviez le secret.
Le fond de la mer et le fond du ciel
La nature et le monde arti ciel
Les grands voyages et folles aventures
Où l’on croise d’étranges créatures :
Voilà ce qu’on trouve dans Jules Verne, De tous nos écrivains, le plus moderne…
J’en ai gardé bien d’autres. Je crois, d’ailleurs, que vous n’en seriez pas resté à L’École de
Jules Verne : vous aviez de nouveaux projets, notamment de morceaux choisis pour le
certificat. Vous seriez riche… J’ai le Bouillot de 1912 et celui de 1926. Celui de 1912 indique
sur la couverture : 200e mille. Sur celui de 1926, je lis : un million cent soixante-deux mille ! Je
pense que les auteurs sont payés au nombre de livres vendus, et cela doit faire beaucoup
d’argent. Pour Les Yeux clairs, de Pérochon, on annonce : quatre-vingt-quinzième mille. Mais
ce livre n’est paru que depuis deux ans, et, à mon avis, n’est pas très bon. ( els reproches
lui adressé-je ? D’abord de tirer à la ligne, comme les feuilletonistes du siècle dernier : que
d’histoires interminables et filandreuses ! De sacrifier à la mièvrerie de tant de récits
enfantins : on est loin de Daudet, d’Erckmann-Chatrian, de Jean Aicard ou de Maupassant…,
loin même du Pérochon de Nêne ou de La Parcelle 32. De privilégier les péripéties sur
l’émotion : aucune émotion dans ces Yeux clairs. Je suppose que le livre a été écrit en partie
sous l’influence de l’Exposition coloniale de 1931 ; le colonialisme y a, je trouve, la part un
peu belle. Voyez ce sujet de rédaction, page 225 : « Le marchand chinois. Vous avez
certainement vu un homme de race jaune – Indo-Chinois, Chinois ou Japonais – o rir aux
passants des soieries, des colliers, divers bibelots… Faites son portrait. Gestes, paroles,
sourire… » Voilà qui fait un peu tiquer l’ancienne militante de l’École émancipée. On est bien
loin aussi de ce que Georges Fontanes aurait pu nous donner… Et la conclusion du récit, ce e
le re où le petit Parisien de Saint-Séverin-du-Bois écrit à son camarade qu’il va renoncer à la
ville pour succéder à son grand-père aux champs, et signe : Jacques Legris, paysan. Non, je
n’aime pas qu’on nous prêche le retour à la terre, quand l’Allemagne est en train de créer, ou
de recréer, une puissante industrie. Même ce titre, Les Yeux clairs, a quelque chose de
déplaisant, aujourd’hui.)
Georges, il n’est pas trop tard pour relever le gant ! Une dernière chose à propos de ces poèmes « licencieux » qui ont fait mon malheur, et
peut-être le vôtre : j’ai gardé la feuille que vous m’avez donnée par erreur ce fichu soir. Oui,
je me souvenais de l’avoir brûlée au bout des pince es, outragée, ulcérée et vous chassant de
mon cœur. Mais ce souvenir était faux : j’ai retrouvé le papier il y a quelques années. Je vous
l’échangerais volontiers contre l’autre feuille, la bonne, celle que vous me destiniez, si vous
l’avez toujours. À défaut, je me contenterais du poème que vous y aviez recopié pour moi.
’ il me reste au moins le souvenir d’avoir été aimée. Merci.
Savez-vous ce qui m’arrive ? Je me suis mise à rêver à une mention au certificat pour ma
dernière année de classe, moi qui ai tant blâmé tous ces hochets : mentions, prix, concours…
Paul Fontanes m’a proposé de nous associer pour préparer nos candidats. Cela se fait, paraît-
il, dans des régions moins individualistes que la nôtre, et je crois que c’est une idée moderne,
comme l’école mixte. Votre fils est quelqu’un de courageux et de novateur : je peux le dire,
car j’ai aussi quelques reproches à lui faire. Je sais de qui il tient ces qualités… Je me suis
empressée d’accepter, parce que cela m’intéressait, m’amusait, me semblait un moyen de
rendre plus vivante ma dernière année de classe. Et aussi, pardonnez-moi cet aveu, parce que
le projet de côtoyer votre fils me séduisait : j’espérais vous retrouver à travers lui. Mes élèves
et moi avons vite été pris par ce e ambiance de championnat qu’il excelle à créer. Et ce qu’il
voulait, simplement, par ce e alliance avec une école voisine, c’était accroître l’émulation.
Ma meilleure candidate, Marguerite Robert, qui vient d’Alès, est une fille à la fois intelligente
et naïve, intuitive et joueuse, remuante et brouillonne. Elle a un certain don pour la
rédaction, qui devrait éclater quand elle sera un peu plus mûre. Éclater ou disparaître… Le
jeu l’a excitée au-delà de tout ce que j’imaginais. Elle s’est mise à admirer votre petit-fils
Antoine, elle a vite essayé de rivaliser avec lui. Antoine reste sans doute inaccessible : je ne
vois pas comment le prix cantonal pourrait lui échapper. Mais Marguerite a progressé dans
toutes les matières. Voilà que je me suis prise à rêver, toute honte bue, d’une mention au
certificat, et même d’une troisième place au prix cantonal, pour couronner ma carrière !
J’ai aussi une bonne raison de souhaiter le succès de Marguerite. Ce e gosse veut entrer
tout de suite comme apprentie vendeuse dans un magasin d’ Alès. Je pense qu’elle mériterait
de continuer jusqu’à l’École normale ou au concours des Postes. Je n’ai une chance de la
persuader, et sa famille avec elle, que par un succès exceptionnel au certificat… Or, voilà que
votre fils prend la mouche, tout à coup, Marguerite ayant progressé beaucoup plus
qu’ Antoine. Elle partait de plus bas, et lui, de toute façon, est déjà au sommet. Marguerite, il
est vrai, bat maintenant, presque à tout coup, les autres candidats de Saint-André. Il remet
donc en question nos séances d’entraînement communes, et ce à mon grand regret. Peut-être
ai-je manqué de diplomatie, je l’avoue.
Ne croyez pas que je vienne vous demander d’intervenir dans ce e a aire. Je vous écris
pour le plaisir de vous raconter ma vie et parce que je n’ai personne, absolument personne à
qui parler (c’est ma faute). Il y a toutefois une querelle qui nous oppose, votre fils et moi, et
je voudrais vous en exposer le sujet. erelle est un bien grand mot, car j’ai vite cédé, le front
bas, un sourire d’excuse aux lèvres… Il s’agit des extraits d’œuvres de Ferdinand Fabre qui
figurent dans notre Bouillot du cours moyen et du certificat : vous connaissez bien ce livre, je
l’ai toujours considéré comme le meilleur « livre unique » de français, et je m’en sers depuis
plus de vingt-cinq ans. Aujourd’hui, au moins un million et demi de volumes doivent être
vendus en France ! Les textes de Ferdinand Fabre sont « Le Séchoir aux châtaignes » (que
nous appelons clède, ici), extrait des Courbezon ; et « L’Aloue e ingénieuse », extrait de Julien
Savignac (qui nous conte, je le reconnais, une histoire assez peu croyable…). Je ne vous
apprendrai pas que Ferdinand Fabre est mort vers 1900, que ses deux principaux livres ont
été appréciés par Sainte-Beuve, sous le second Empire. Les textes que nous avons parlent des
Cévennes, mais Ferdinand Fabre est né à Bédarieux ; il situe ses récits dans la haute vallée de
l’Orb et sur le plateau de l’Escandorgue, entre Lodève et Bédarieux. Ces pays se trouvent,
j’en conviens, très au sud de la limite méridionale des Cévennes. Il faut croire qu’au siècle
dernier les Cévennes descendaient jusqu’au bas Languedoc. Ou bien existe-t-il des gens du
Languedoc qui se veulent Cévenols sans que ce e prétention soit admise par les
géographes ? Je jure que j’ai toujours informé les élèves de ce e question, mais sans insister,
sans en faire un drame. Si M. F. Fabre était encore vivant, peut-être aurais-je osé lui écrire
pour lui demander des explications. Paul Fontanes, lui, est monté sur ses grands chevaux,
accusant M. F. Fabre d’avoir voulu nous voler nos Cévennes : il le voit aussi noir que
Richelieu et Louvois réunis. ant à V. Bouillot, il le taxe de négligence, d’incompétence et
de complicité. Il s’est mis à éplucher notre livre de français, pour y trouver d’autres tares,
prouver son insu isance et proclamer en conséquence la supériorité de son cher Mironneau
(beaucoup moins vendu, je crois). Or, je suis presque sûre qu’il avait décidé d’abandonner ce
même Mironneau et de le remplacer par Les Yeux clairs, de Pérochon. Il a changé d’idée, tant
mieux. Le Mironneau est un excellent livre de lecture, quand même un peu di icile pour des
enfants de la campagne ; de plus, ce n’est pas un livre unique de français. ant au
Pérochon, je vous ai dit mon avis.
Ils font des querelles sur la pointe d’une aiguille ! Penserez-vous. Peut-être, peut-être,
monsieur l’inspecteur. Mais avouez que c’est pour la bonne cause, celle de l’instruction
publique… Je vous serais très reconnaissante de me donner votre avis sur ce e contestation
de la limite des Cévennes, après avoir, si vous le jugez utile, interrogé un géographe de Nîmes
ou de Montpellier. C’est là une demande professionnelle. La réponse ne changera rien pour
moi, puisque je prends ma retraite à la fin de l’année scolaire. Si votre fils a raison, si
M. Bouillot a commis une grave négligence, j’aurai un regret de plus : celui d’avoir utilisé
durant presque toute ma carrière un livre de lecture qui ne méritait pas ma confiance. Mais
c’est important pour les milliers de maîtres qui enseignent avec le Bouillot.
Oui, cher Georges, ma carrière est finie. C’est beau et terrible. Comme le temps passe. Je
m’en rends compte maintenant, quand je me retourne pour regarder ma vie par-dessus mon
épaule. Il n’empêche que certaines années de solitude m’ont semblé bien longues… Deux
générations d’élèves ont défilé dans ma classe. Je me sens aussi vieille que le monde, et
pourtant, certains jours, de furtifs élans de jeunesse me montent au cœur, et l’espace d’une
seconde je croirais avoir encore vingt ans. Je regarde mes élèves jouer dans la cour de
récréation, les filles à la ronde, à chat perché, à la marelle ; les garçons aux barres, à la
« chasse », aux billes… Cris et rires m’entourent, me défient et me bercent : musique
familière, que j’écoute depuis plus de trois décennies, qui a été le scherzo de ma vie et que
j’avais crue éternelle, mais que je vais perdre bientôt… Du côté des filles, cinq ou six petites,
guidées par une grande, chantent soudain Ma tant’lire, lire, et ces voix qui me foue aient le
sang joyeusement me serrent soudain la gorge :
J’ai six beaux gâteaux,
Ma tant’lire, lire, lire,
J’ai six beaux gâteaux,
Ma tant’lire, lire, lo…
Une gamine est tombée. Marguerite Robert, ma grande du certificat, l’aide à se relever.
Marguerite est partout, active, a entive, un œil à tous les jeux, une oreille à l’écoute de tous
les cris, de tous les chants, menant de front deux ou trois conversations, surveillant les
petites d’un côté, gue ant les garçons de l’autre. Je ne peux m’empêcher de la voir en
maîtresse d’école, d’ici à huit ans ou dix ans.
Comme je serais heureuse ! Je l’ai adoptée dans mon cœur : elle est l’enfant que je n’ai
pas eu, que j’ai tant désiré, qui pourrait être maintenant un homme, une femme, et que je ne
peux imaginer autrement que dans une classe ou une cour de récréation, au milieu des
élèves, ses élèves. Marguerite s’accroupit devant la petite qui s’est blessée au genou, elle pose
les lèvres sur la plaie. « Viens… » Pour conduire la gamine à la pompe, elle traverse la cour
des garçons, qui arrêtent leurs jeux et la regardent. Elle passe, souveraine, dans son tablier à
carreaux rouges, les cheveux dénoués, tenant la petite par la main et chantant : Il n’y a rien
de si charmant que la bergère aux champs… Je voudrais tant qu’elle continue. Il me semble que
je la perdrais un peu moins. J’espère qu’elle viendra me voir quand je serai à la retraite, pour
me parler de la vie.
Mon Bouillot, mon cher Bouillot, est là, sous mes yeux. Un million cent soixante-deux
mille… J’ai aimé ce livre, je l’ai fait aimer à plus de cent enfants. Me faudra-t-il le renier
avant la fin de l’année ? Je l’ouvre au hasard, je tombe sur Le Départ des hirondelles, d’André
Theuriet. Je lis les dernières lignes :
and mes yeux s’abaissèrent vers le sol, la ville entière me sembla morne et dépeuplée, et je
restai longuement immobile à la fenêtre, pris de ce sentiment d’isolement et de tristesse qui suit
les grands départs.
Telle serai-je à l’automne prochain.
Recevez, monsieur l’inspecteur, cher Georges, l’expression de mes plus fidèles pensées.
Rachel Pouget
P.-S. Réflexion faite, la limite des Cévennes n’a aucune importance. Pensez à mon poème.
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