L'année du certif

Michel Jeury · Chapitre 39 sur 49

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L'année du certif

Quatrième partie : NINIKOFF

atrième partie :

 

NINIKOFF

 

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Étais-je si naïf ?

Oui, je le crois. J’étais une petite merveille de candeur, d’ingénuité,

d’innocence.

Je me revois le jour où Pénéquet m’a prêté en n L’Atroce Baiser,

« roman d’amour inédit » de Pierre Vaumont. D’ailleurs, je ne le lui ai

jamais rendu et je l’ai retrouvé des années plus tard, avec La Femme fatale

et Rose-Mai, au milieu de mes livres et de mes cahiers du cours moyen.

Il m’a répété qu’il en savait long.

— J’en sais long, tu comprends. C’est pour ça que les sbires m’ont volé

mes jumelles et qu’ils veulent ma peau ! Tiens, j’en sais long sur les

femmes. Blague à part, mon vieux, j’ai été élevé dans un harem !

Je baissais les yeux et retenais mon sou e.

— Dans un harem ?

— Tu en as jamais entendu parler ? C’est le quartier des femmes chez un

sultan. Les riches Arabes peuvent avoir trente épouses si ça leur chante. À

une époque, le sultan Abdülaziz en avait plus de cent ! Et des jeunes et des

belles, je te prie de me croire. Ma mère en faisait même partie avant que le

sultan la donne à mon père en récompense. Elle avait encore des amies au

harem, elle m’emmenait les voir. Je les ai vues toutes nues plus d’une fois,

les femmes du sultan, mais j’étais un peu jeune pour en pro ter. Et puis

après, quand j’étais un peu plus vieux, j’avais appris à me mé er.

— Te mé er ? Pourquoi ?

— Ha ! ha ! ha ! Mon petit Niniko , il faut toujours se mé er des

femmes. Elles sont prêtes à toutes les manigances pour te jobarder. Et

quand tu en as une qui te tient, mon pauvre vieux, tu es foutu. Si tu veux

un conseil, te marie jamais !

J’ai secoué la tête, avec une moue de mépris bien imitée.

— Ça risque pas que j’en aie envie !

— Tant mieux. D’abord, elles ont un serpent dans le ventre…

Là, je me suis mis à hoqueter.

— Tu me fais rire.

Mais je ne riais pas. J’avais la bouche sèche et le cœur au bord des

dents. Pénéquet se tapait sur les cuisses à grands coups.

— Blague à part !

Je suis parti avec le précieux petit « roman complet ». Je me rappelais la

crise de colère de Davy, la nuit du certi cat. « Les livres sur la vie, pauvre

andouille, c’est de la roupie de sansonnet ! Ça vaut pas un clou ! Ça vaut

pas un trognon de chou ! Ça vaut pas un pet de lapin ! » Voilà ce qu’il

avait dit. Je n’avais pas oublié un mot. Mais je voulais y croire encore.

Alors, je suis allé me cacher, cœur ba ant, pour lire L’Atroce Baiser.

Dans ce fascicule à soixante centimes, j’espérais trouver deux fois plus de

secrets que dans les « romans complets » à vingt-cinq ou trente centimes.

C’était l’histoire d’une jolie marchande de eurs séduite par un amant,

mais sauvée par son amoureux et son frère, juste avant d’être expédiée au

n fond de l’Asie. Je l’ai dévoré jusqu’au dénouement, jusqu’à la le re

nale que le méchant amant écrit à l’héroïne pour lui demander pardon. Il

annonce alors qu’il s’engagera dans la Légion étrangère et qu’on

n’entendra plus jamais parler de lui…

Peut-être les secrets étaient-ils cachés entre les lignes : j’étais trop petit

ou trop bête pour les découvrir. Mais je commençais à douter. Et si Davy

disait vrai ? Si les romans sur la vie n’étaient que de la « roupie de

sansonnet » ? Et si Pénéquet était un menteur ? Existaient-ils seulement,

ces mystérieux sbires qui le pourchassaient depuis Istanbul et qu’il

accusait de lui avoir volé ses jumelles pour le tenir à leur merci ? Je savais

que Davy et Tavou Maucloux lui avaient chipé les jumelles… Et ces

histoires de harem et de serpent ?

J’ai pris la résolution d’en parler franchement à grand-père l’inspecteur

quand je serais seul à seul avec lui.

Et puis la réponse à mes questions est venue, petit à petit, sans que je

n’aie rien demandé à personne. Oui, Pénéquet était un menteur. Les

fascicules à soixante centimes pouvaient sans doute ouvrir des horizons à

un petit campagnard pas très malin, mais c’était folie d’y chercher les

secrets de la vie et de l’amour …

Je grandissais doucement.

 

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