L'année du certif
Quatrième partie : NINIKOFF
atrième partie :
NINIKOFF
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Étais-je si naïf ?
Oui, je le crois. J’étais une petite merveille de candeur, d’ingénuité,
d’innocence.
Je me revois le jour où Pénéquet m’a prêté en n L’Atroce Baiser,
« roman d’amour inédit » de Pierre Vaumont. D’ailleurs, je ne le lui ai
jamais rendu et je l’ai retrouvé des années plus tard, avec La Femme fatale
et Rose-Mai, au milieu de mes livres et de mes cahiers du cours moyen.
Il m’a répété qu’il en savait long.
— J’en sais long, tu comprends. C’est pour ça que les sbires m’ont volé
mes jumelles et qu’ils veulent ma peau ! Tiens, j’en sais long sur les
femmes. Blague à part, mon vieux, j’ai été élevé dans un harem !
Je baissais les yeux et retenais mon sou e.
— Dans un harem ?
— Tu en as jamais entendu parler ? C’est le quartier des femmes chez un
sultan. Les riches Arabes peuvent avoir trente épouses si ça leur chante. À
une époque, le sultan Abdülaziz en avait plus de cent ! Et des jeunes et des
belles, je te prie de me croire. Ma mère en faisait même partie avant que le
sultan la donne à mon père en récompense. Elle avait encore des amies au
harem, elle m’emmenait les voir. Je les ai vues toutes nues plus d’une fois,
les femmes du sultan, mais j’étais un peu jeune pour en pro ter. Et puis
après, quand j’étais un peu plus vieux, j’avais appris à me mé er.
— Te mé er ? Pourquoi ?
— Ha ! ha ! ha ! Mon petit Niniko , il faut toujours se mé er des
femmes. Elles sont prêtes à toutes les manigances pour te jobarder. Et
quand tu en as une qui te tient, mon pauvre vieux, tu es foutu. Si tu veux
un conseil, te marie jamais !
J’ai secoué la tête, avec une moue de mépris bien imitée.
— Ça risque pas que j’en aie envie !
— Tant mieux. D’abord, elles ont un serpent dans le ventre…
Là, je me suis mis à hoqueter.
— Tu me fais rire.
Mais je ne riais pas. J’avais la bouche sèche et le cœur au bord des
dents. Pénéquet se tapait sur les cuisses à grands coups.
— Blague à part !
Je suis parti avec le précieux petit « roman complet ». Je me rappelais la
crise de colère de Davy, la nuit du certi cat. « Les livres sur la vie, pauvre
andouille, c’est de la roupie de sansonnet ! Ça vaut pas un clou ! Ça vaut
pas un trognon de chou ! Ça vaut pas un pet de lapin ! » Voilà ce qu’il
avait dit. Je n’avais pas oublié un mot. Mais je voulais y croire encore.
Alors, je suis allé me cacher, cœur ba ant, pour lire L’Atroce Baiser.
Dans ce fascicule à soixante centimes, j’espérais trouver deux fois plus de
secrets que dans les « romans complets » à vingt-cinq ou trente centimes.
C’était l’histoire d’une jolie marchande de eurs séduite par un amant,
mais sauvée par son amoureux et son frère, juste avant d’être expédiée au
n fond de l’Asie. Je l’ai dévoré jusqu’au dénouement, jusqu’à la le re
nale que le méchant amant écrit à l’héroïne pour lui demander pardon. Il
annonce alors qu’il s’engagera dans la Légion étrangère et qu’on
n’entendra plus jamais parler de lui…
Peut-être les secrets étaient-ils cachés entre les lignes : j’étais trop petit
ou trop bête pour les découvrir. Mais je commençais à douter. Et si Davy
disait vrai ? Si les romans sur la vie n’étaient que de la « roupie de
sansonnet » ? Et si Pénéquet était un menteur ? Existaient-ils seulement,
ces mystérieux sbires qui le pourchassaient depuis Istanbul et qu’il
accusait de lui avoir volé ses jumelles pour le tenir à leur merci ? Je savais
que Davy et Tavou Maucloux lui avaient chipé les jumelles… Et ces
histoires de harem et de serpent ?
J’ai pris la résolution d’en parler franchement à grand-père l’inspecteur
quand je serais seul à seul avec lui.
Et puis la réponse à mes questions est venue, petit à petit, sans que je
n’aie rien demandé à personne. Oui, Pénéquet était un menteur. Les
fascicules à soixante centimes pouvaient sans doute ouvrir des horizons à
un petit campagnard pas très malin, mais c’était folie d’y chercher les
secrets de la vie et de l’amour …
Je grandissais doucement.
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