L'année du certif
Chapitre 3
Rédaction. e répondriez-vous à un camarade qui vous proposerait de faire l’école
buissonnière ?
A. Mironneau,
Choix de lectures, Librairie Armand Colin.
De René Fontanes à son grand-père Georges Fontanes.
Cher grand-père,
Je profite des vacances de Pâques pour vous donner des nouvelles de la famille qui sont
bonnes, comme d’habitude, sauf que papa se dispute avec Mlle Rachel et on travaille moins
souvent ensemble. Papa dit que c’est à cause de Mlle Marguerite qui remue trop les pieds.
Maman est guérie, elle mange de tout, elle a commencé à grossir. Elle se pèse sur la
bascule du boulanger. Elle a pris un kilo. Le docteur de Nîmes l’a très bien soignée. On est
contents.
Papa se fait du souci pour le certificat, parce qu’il y a Jouanen de Saint-Jean qui est très
fort en calcul. Il va peut-être ba re Antoine pour le premier du canton. Heureusement, le
cousin de Tavou Maucloux va l’espionner. Marie Jau ret n’est plus avec la classe du
certificat, parce qu’elle est trop faible pour l’avoir ce e année. C’est bien dommage pour son
pauvre papa qui risque de mourir bientôt, pas content du tout.
Moi, je travaille bien depuis quelque temps. Je suis assez bon en rédaction, je commence
à avoir des impressions. Par exemple, on joue beaucoup à la récréation. Les garçons jouent
aux billes, à la chasse, aux barres, à saute-mouton, aux gendarmes et aux voleurs. Les filles
jouent à la ronde, à colin-maillard, à la marelle, à chat perché, et même à d’autres jeux. Mais
les grandes du certificat jouent presque jamais. Je les regarde et je les trouve tristes, on dirait
déjà des petites ménagères, elles pensent qu’elles auront des enfants comme nous. Voilà ce
que j’ai comme impressions. En général, j’ai plus d’impressions en regardant les filles. Je suis
bien content.
Je vous écris pour vous demander si je pourrai faire l’école de Jules Verne quand je serai
grand. J’aimerais commencer bientôt, mais je ne suis pas assez bon en calcul ni en
géographie. Si je fais comme métier la coloniale, je ferai peut-être l’école de Jules Verne aux
indigènes, mais j’ai peur que le colonel ne voudra pas. Alors, peut-être, je pourrais devenir
instituteur, à condition de bien travailler et d’avoir mon certificat l’an prochain. Je ferai
l’école de Jules Verne aux petits et aux moyens. J’aurai un cahier de Jules Verne à moi,
j’écrirai des vers de huit pieds et même dix et, plus tard, je ferai un livre sur l’école de Jules
Verne pour en vendre 95 000 comme le livre de M. E. Pérochon sur les yeux.
Je vous écris pour vous demander ce que vous pensez de mon projet. Je vous embrasse
respectueusement.
Votre petit-fils : Niniko .
De Georges Fontanes à son petit- ls Niniko .
Alès, le…
Mon cher Niniko ,
Oui, ton colonel risque de ne pas aimer que tu fasses l’école de Jules Verne aux indigènes.
Tu as une meilleure idée : devenir instituteur. Je crois que tu le peux. Si tu veux, tu viendras
habiter avec nous à Alès, quand tu auras le certificat (qui n’est pas si di icile, tu verras) et je
t’aiderai pour la suite de tes études.
Tu sais que mon « cahier de Jules Verne » a mystérieusement disparu du grenier. Mais
j’ai une copie de mon travail, que je te léguerai quand tu sortiras de l’École normale (si tu y
vas). C’est aussi une bonne idée de faire un livre sur l’école de Jules Verne. Je crois te l’avoir
dit : c’était mon projet quand j’étais jeune. Mais je ne te promets pas que tu en vendras
95 000…
Ta maman a besoin de grossir. Je suis très content pour elle. Il faudrait qu’elle prenne
encore quatre ou cinq kilos, et même plus. Le docteur de Nîmes est un médecin très habile.
En revanche, je suis inquiet pour ces filles du certificat qui ne jouent pas. Les grandes filles
qui oublient de jouer en récréation ne sont pas gentilles avec leur mari, plus tard.
Travaille toujours de ton mieux, cher Niniko .
Je vous embrasse tous.
Georges Fontanes
OceanofPDF.com