Le rêve de Castro
Chapitre 9
Tout en se rendant à la cuisine, Astrid lut le petit mot de Chastel.
Pardonne-moi. J’ai abusé de ta patience, hier soir. Tu étais fatiguée, et je suis parti trop tard. Je me demandais si tu envisagerais de me laisser abuser de toi de toutes les manières possibles pendant un nouveau bail de dix ans .
À toi pour toujours, J. C.
Elle roula le message en boule et le jeta dans la poubelle à pédale, où il chut parmi les œillets morts et le café moulu. À défaut de charme, l’immeuble d’Astrid possédait un vide-ordures, une buanderie, un garage avec boxes individuels verrouillés. Les fenêtres donnaient sur un triangle pompeusement nommé square planté de marronniers d’Inde qui cachaient la lumière du jour. Les stores électriques avaient été fournis avec le logement, tout comme la cheminée du salon, protégée par du verre, et le séchoir à vêtements au-dessus de la baignoire. Astrid avait personnalisé les placards en formica blanc au moyen de poignées adhésives rouges, mais le reste de l’appartement était aussi intact que s’il avait été loué par trois terroristes venus repérer une cible.
Après y avoir versé de l’eau, elle alluma la cafetière. Chastel se moquait de l’attitude utilitaire adoptée par Astrid à l’égard de son domicile. Le sien, à lui, situé au bord de l’île Saint-Louis dans un immeuble du dix-huitième siècle, n’était que bougies parfumées et bibelots. Un de ces appartements donnant sur la Seine, dont les rideaux s’écartaient chaque soir sous les projecteurs des bateaux-mouches afin que les touristes puissent admirer, dans cette lumière liquide, les plafonds peints et les chandeliers.
Tout en regardant le café qui passait, Astrid se dit que ça faisait effectivement dix ans. Cette affaire d’ictus n’était-elle pas un simple rappel qu’elle s’était adressé à elle-même ? Une sorte de métaphore, si la métaphore est du concentré de sens, de toutes ces années vécues dans un état de somnambulisme. Thomas Meydenburger avait raison : l’image de l’autoroute s’appliquait bien à sa situation. Depuis le virage de la trentaine, elle avait roulé sur une autoroute dans un état d’inconscience dont seules, de temps à autre, les lettres de Mikel étaient venues la tirer. Astrid adorait les stations-service sur les autoroutes espagnoles ; les lettres de Mikel étaient comparables aux cafétérias qui y servent des tapas.
Elle prit le pot de café sur la plaque de cuisson.
Je sais faire la tortilla. Je ne t’en ai jamais parlé, mais je pense que ça a son importance. Quand je serai sorti d’ici, je te ferai une très bonne tortilla. Pomme de terre, poivron vert, oignon, chorizo et tomate. Ou alors, s’il y a certains de ces ingrédients que tu n’aimes pas, juste pomme de terre et oignon.
Astrid avait cru que c’était la simplicité de ce message qui la faisait sourire, mais le plaisir qu’elle avait ressenti à sa lecture aurait dû lui mettre la puce à l’oreille. En effet, peu après la réception de ces remarques sur les tortillas, elle s’était mise à rêver de Mikel. Elle ne rêvait jamais de lui pendant la nuit, seulement au petit matin, après que Chastel avait regagné le lit de sa femme. C’était encore l’époque d’avant la culpabilité et son escorte de peur. Et puis, alors qu’Astrid s’était mise à attendre ces rêves avec impatience, ils avaient pris fin.
La veille au soir, elle avait parlé à Chastel de son intention de prendre des vacances. Une tasse de café entre les mains, assise à la table de sa cuisine devant une pile d’articles en anglais qu’elle était censée lire et résumer, elle se sentait fatiguée. Chastel, lui aussi, paraissait fonctionner au ralenti. Quand il se leva, on aurait dit qu’il se déplaçait dans un élément plus dense que l’air. Parvenu à l’embrasure de la porte, il s’était retourné.
J’aimerais partir deux semaines en congé, lui avait lancé Astrid.
Bonne idée. On va où ?
Non. Je veux dire que je voudrais rentrer chez moi pendant un petit moment.
Oh. Quand ça ?
Cette semaine, lui répondit-elle sans détourner le regard.
Il fit une grimace.
J’ai peur que ça ne tombe pas très bien.
Je m’en rends compte.
Chastel se pinça le lobe de l’oreille.
Tu es de garde pour les prélèvements.
Oui, je sais.
On en reparlera demain matin. Appelle-moi du labo, on déjeunera.
Il était parti sans attendre de réponse, si rapidement qu’il avait oublié sa cravate sur la chaise de la cuisine.
Tout en buvant son café à petites gorgées, Astrid promena son regard sur les surfaces qui l’entouraient. Sa cuisine était aussi propre que son laboratoire. Ayant repéré au milieu du linoléum à damier noir et blanc un miraculeux losange de lumière, elle y plaça ses pieds nus. Ça faisait maintenant vingt-six heures que Mikel était sorti de prison.
Elle nettoya sa grande tasse, vida la corbeille à pain, puis alla ouvrir la porte du fond pour jeter le sac-poubelle dans le vide-ordures. De l’escalier de derrière montaient une odeur de poisson bouilli et un bourdonnement guttural. La cassette de mélopées bouddhistes du voisin du rez-de-chaussée.
Astrid enfila le tailleur de lin rouge qu’elle avait acheté en compagnie de Lola, mais changea d’avis en se voyant dans la glace de l’armoire. La jupe était trop courte, comme elle l’avait toujours soupçonné. Il y avait bien sa robe beige, mais c’était un cadeau de Chastel et elle aimait autant porter autre chose en revenant au pays. Finalement, elle se décida pour une robe noire ornée de marguerites, qui faisait partie de ce que Lola appelait ses habits de deuil. Après avoir passé à son poignet un large bracelet d’argent, en guise de concession à la passion de Lola pour les bijoux, Astrid remonta ses cheveux avec une épingle.
Ensuite, elle glissa la cravate de Chastel dans une enveloppe matelassée, accompagnée d’un petit mot.
Cher Jacques,
Tu sais que je n’aime pas réclamer des faveurs. Celle-si sera la première et, je l’espaire, la dernière. Pendant toutes ces années où j’aie travaillée pour toi, je n’aie jamais pris de vacances. Non pas que j’ai jamais souhaitée en prendre, d’ailleur. Mais aujour’dhui, je vais partir. Vincent s’occupera de tout en mon absence. Je te préviendrais de mon retour, et je préparerais le congrès depuis la-bas .
Affectueusement,
Astrid
Elle relut son message. Décidément, elle avait toujours autant de mal à écrire en français, et faisait plus de fautes d’orthographe que jamais. Astrid remplit de vêtements un petit sac et bourra de documents imprimés une grande serviette en cuir. Ensuite, elle sortit de l’appartement, ferma la porte à double tour, et prit l’ascenseur pour descendre au sous-sol. Après avoir jeté ses bagages dans le coffre de sa voiture, qu’elle avait garée trop près du mur, elle fut obligée de monter à bord par la portière du passager. Lorsqu’elle tourna la clé de contact, la rafale de musique classique déversée par les haut-parleurs la fit bondir. Elle éteignit la radio et sortit du garage, consciente de s’accrocher au volant comme une petite vieille.
La circulation était fluide sur le périphérique, mais la visibilité ne tarda pas à être réduite par la fine couche d’insectes écrabouillés qui recouvrait le pare-brise. Obligée de se pencher en avant pour essayer de distinguer quelque chose par les trouées dans le film gras de chlorophylle et d’hémolymphe, Astrid n’en resta pas moins dans la voie rapide, en prêtant attention à la saison pour la première fois : ces insectes écrasés, ce revêtement de poussière sur les voitures, ces lambeaux de plastique noir rejetés contre la barrière centrale de séparation comme des algues, autant de signes de l’été urbain. Avant de dépasser la Porte de la Muette, elle leva les yeux vers les marronniers d’Inde ; ils fleurissaient ici en tout égalitarisme, dans l’air lumineux et transparent du seizième arrondissement, avec la même vulgarité que ceux de son « square » minable du dix-huitième.
OceanofPDF.com