Le rêve de Castro

Lucy Wadham · Chapitre 14 sur 49

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Le rêve de Castro

Chapitre 13

 

Face au flot des voitures qui changeaient lentement de voie à l’approche de l’autoroute, Kader, debout sous le soleil brûlant, brandissait de son bras valide le panneau qu’il avait confectionné. Il aurait volontiers rabattu le capuchon de son survêtement pour se protéger du soleil, mais il savait que c’était le meilleur moyen pour que personne ne s’arrête. Déjà qu’il craignait d’avoir épelé Marseille de travers. Oscillant légèrement dans la poussière et les vapeurs d’essence, Kader essayait de se concentrer sur les visages des conducteurs, mais ses yeux se fermaient involontairement à chaque vague de nausée. Dans sa blessure, à laquelle son T-shirt était maintenant collé, le sang battait à contretemps du martèlement qui lui résonnait dans le crâne.

Ce fut tellement bon, de tomber. Kader vit le grand ciel bleu tournoyer au-dessus de sa tête, puis se réduire à la taille d’un cachet d’aspirine, et disparaître. À aucun moment, il ne cessa de percevoir le son de cette voix féminine. Elle avait un accent. Qu’est-ce que ça pouvait être, comme accent ? Italien ? Quand son visage apparut à Kader, il lui sourit. Un vrai canon. Plus toute jeune, mais quand même une bombe italienne. Ses yeux étaient baissés vers lui. Il la contempla pendant un bon moment, sans pouvoir ni vouloir retrouver la parole, et découvrit qu’il pouvait suivre les pensées de cette femme en examinant le haut de son visage, autour des yeux. Là, juste entre les sourcils sombres, il distingua de l’inquiétude ; puis, quelque chose se produisit au niveau de son front, comme sous l’effet d’un fer à repasser invisible, et Kader détecta du soulagement. Dans le rétrécissement de l’espace situé entre les paupières et les sourcils, il lut qu’elle était en train d’établir une sorte de liste de contrôle. Ah, elle venait de repérer le regard de Kader. Une lueur de méfiance dans ses yeux, et c’était déjà fini. Alors qu’il se demandait comment cette femme pouvait se balader comme ça avec toutes ses émotions badigeonnées sur la figure, là où tout le monde pouvait les voir, Kader remarqua qu’il ne se sentait plus malade. En fait, ça faisait même un bail qu’il ne s’était pas senti aussi bien. La femme avait placé une main derrière la nuque de Kader pour pouvoir soulever sa tête du sol. Maintenant qu’elle la remuait un peu, il se sentait la tête légère, incroyablement légère, comme un ballon flottant dans les airs au bout d’une ficelle ; et cette ficelle, c’était la femme qui la tenait.

Vous pouvez vous tenir debout ? Vous n’avez rien de grave.

Ce film plaisait à Kader. Il n’avait pas envie de bouger.

Essayez de vous lever. Vous ne devriez pas rester au soleil, vous êtes déshydraté.

Et vous, qu’est-ce que vous êtes ? Infirmière ?

La femme lui passa un bras sous le dos, et il grimaça de douleur en sentant sa blessure se rouvrir.

Qu’est-ce qu’il y a ?

Elle entreprit de dégager le bras de Kader de sa veste de survêtement.

Quel âge vous avez ? lui demanda-t-il. Il pouvait sentir la pression de ses doigts au-dessous de la blessure.

Quarante-deux ans. Quand est-ce que ça vous est arrivé ? l’interrogea-t-elle.

Vous êtes belle.

C’est un coup de couteau ? voulut-elle savoir.

Vous êtes flic ?

C’est à peine si le muscle a été touché.

Kader tourna la tête pour voir. Elle avait écarté le T-shirt, et la blessure s’était remise à saigner. Il regarda la femme, en se demandant si elle était impressionnée, et en se disant que ça lui arrivait peut-être de coucher avec des jeunes.

Je vais vous emmener à l’hôpital le plus proche. Ils vont vous recoudre.

Il lui agrippa le poignet avec force.

Je vais pas à l’hosto. Je vais à Marseille.

Cette autoroute va à Bordeaux. Pas à Marseille.

Sans déconner ?

Elle hocha la tête, et accrocha derrière son oreille une mèche de ses cheveux noirs qui s’était libérée.

Bordeaux, maugréa-t-il. Je pourrais aussi bien aller à Bordeaux. C’est pas une mauvaise équipe. Vous allez à Bordeaux ?

Je vais en Espagne.

Vous êtes espagnole. Je vous prenais pour une Italienne.

Essayez de vous relever, s’il vous plaît.

Il se laissa installer sur le siège du passager. Dans le rétroviseur extérieur, il regarda les jambes de la femme qui faisait le tour de la voiture pour aller mettre le sac de Kader à l’intérieur du coffre. Ça lui plaisait, de se retrouver dans la voiture de cette femme, sur le siège du passager. On pouvait en penser ce qu’on voulait, mais c’était agréable. Il ferma les yeux.

Quand il les rouvrit, elle était assise à côté de lui derrière le volant, et fouillait dans une boîte en plastique bleu qu’elle avait posée sur ses genoux. Une sorte de trousse de secours, pour administrer les premiers soins. Kader referma les yeux. L’Espagne. Ça, c’était une idée. Amadou et Aïcha en Espagne. Il ne connaissait personne de là-bas. Leur musique était nulle, mais à part ça, ils avaient des plages. De nouveau, il ouvrit les yeux.

Comment vous vous appelez ? demanda-t-il. Les mots avaient du mal à sortir de sa bouche desséchée.

Elle prit un rouleau de gaze.

Je vais désinfecter votre blessure et vous mettre un pansement. Ensuite, je vous déposerai à la première station-service qu’on trouvera.

Kader ne discuta pas.

Je suis pas recherché par les flics, déclara-t-il.

Ça ne me regarde pas, répondit-elle sans se tourner vers lui. Elle découpait la gaze au moyen d’une paire de grands ciseaux argentés. Il trouvait ça bien, qu’elle y mette du soin. Alors qu’elle trempait la gaze dans du liquide rose contenu dans une bouteille en plastique, il remarqua le lourd bracelet d’argent qui se balançait à son bras. Il regarda rouler le muscle long et mince sous la peau d’un brun jaune ; c’était la couleur de la peau de Kader quand il n’était pas bronzé.

Donnez-moi votre bras, lui ordonna-t-elle. Ça ne fera pas mal.

Il la regarda nettoyer la plaie au moyen du morceau de gaze replié. Le liquide rose sentait le chlore. La gaze ne tarda pas à être entièrement brunie par le sang de Kader. La femme avait des mains petites, aux ongles coupés court. Une fois nettoyée, la blessure consistait en une incision d’une netteté parfaite ; Kader trouva que ça ressemblait à une tranche de pastèque.

Si on ne vous met pas de points de suture, vous aurez une grande cicatrice.

Kader lui fit un grand sourire.

Cool, répliqua-t-il. Mais elle ne le regarda pas. Je suis pas recherché par les flics. Je le jure.

Ce n’est pas mon problème.

Je vais en Espagne.

Eh bien, pas moi.

C’est ça, ouais.

Elle découpa encore un peu de gaze, pour l’appliquer sur la blessure.

J’ai changé d’avis, lui expliqua-t-elle en déchirant un morceau de sparadrap, avant de mettre le pansement. Je vais m’arrêter à une dizaine de kilomètres d’ici. Il y a une station-service juste avant la sortie, et à partir de là vous pourrez trouver une voiture.

Changé d’avis, mon cul. Vous tenez pas à vous retrouver avec de la racaille arabe dans votre caisse. J’ai pas raison ?

La femme le regarda dans les yeux. Elle avait des yeux sombres, encore plus noirs que ceux de la sœur de Kader, mais brillants.

D’accord, j’ai pas raison, fit-il en levant les mains. Je vois que j’ai pas raison.

Je vais vous donner une petite réserve pour que vous puissiez changer le pansement. À partir de demain, vous pourrez laisser la plaie à l’air libre. Vous aurez votre cicatrice, et tout ira bien. Tendez le bras.

Il la regarda lui enrouler un morceau de fin bandage autour du bras. Elle avait la bouche entrouverte, et son souffle lui chatouillait la clavicule. Une sensation de chaleur commença à remonter de l’aine de Kader vers son visage. Il n’osait pas respirer, de peur de déranger quelque chose. Quand elle eut fini, elle se cala dans son siège.

Allons, c’est quoi, votre nom ?

Astrid.

Qu’est-ce que c’est que ça ? Espagnol ?

Je crois que c’est suédois, mais il y a une célèbre chanteuse brésilienne appelée Astrid. Mon père était fan de cette chanteuse, alors il m’a donné son nom.

Chanmé, fit-il. Vous me demandez pas mon nom, à moi ?

Astrid était en train de ranger son matériel.

C’est Karl, poursuivit-il.

Elle haussa les sourcils.

Drôle de nom pour un Arabe.

Pas plus drôle qu’Astrid pour une Espagnole.

La femme baissa les yeux vers sa boîte pour cacher son amusement. Il se rendit compte qu’il avait envie de voir ses dents, mais ce n’était pas évident de lui dire, Montrez-nous vos dents, ma petite dame.

Elle se retourna et se pencha vers la banquette arrière pour ranger la boîte.

Tenez, dit-elle en lui tendant une bouteille d’eau. Vous devriez boire.

Vous êtes mariée ?

Oui.

Kader la regarda poser sa main sur la clé de contact. Il n’était pas pressé de partir.

Où il est, votre mari ?

Tenez-vous tranquille, et buvez.

Et elle est où, votre alliance ?

Je n’en porte pas. Je suis chirurgienne.

Kader émit un sifflement.

Si vous êtes chirurgienne, vous pouvez me recoudre.

Je n’ai pas ce qu’il faut avec moi. Buvez, maintenant.

Kader renversa la tête en arrière et obéit.

Astrid regarda se déplacer la pomme d’Adam du garçon. Sa peau était tellement douce qu’il n’avait sans doute même pas besoin de se raser. Il engloutit l’eau minérale jusqu’à ce qu’elle se mette à lui couler sur la mâchoire et dans le cou. Lorsqu’il eut fini, il lui rendit la bouteille vide, qu’elle jeta sur la banquette arrière avant de remettre le contact, puis de revenir en marche arrière jusqu’à l’autoroute. Elle ressentait de la gratitude envers ce garçon. En l’apercevant au bord de la route, elle s’était comme réveillée. Astrid s’émerveillait de l’espèce d’hébétude qui lui avait permis d’abandonner son poste, de raccrocher au nez de Chastel et de prendre sa voiture pour sortir de Paris. Elle était effrayée à l’idée qu’elle aurait pu conduire tout du long jusqu’à Saint-Jean-de-Luz sans être arrêtée par le réel. Une force arbitraire était intervenue. Astrid décida sur-le-champ d’aller voir Régis Aubry, à Orsay. Elle lui poserait des questions sur ses recherches. Le temps que Régis ait fini de lui parler de cette nouvelle molécule immunocompétente, elle était sûre qu’il serait trop tard pour aller retrouver Mikel.

Elle lança un nouveau regard à son passager. L’arête de son nez avait subi au moins une fracture.

Allez, Astrid, plaidait-il sans la regarder. Emmenez-moi avec vous en Espagne. Ça vous distraira. Je vous raconterai toutes mes aventures.

Il ne peut pas y en avoir beaucoup. Vous n’êtes pas assez vieux pour ça.

Devinez mon âge, la défia-t-il en se frappant la poitrine du plat de la main. Allez-y.

Elle lui jeta un coup d’œil.

Dix-sept ans ? Dix-huit ?

Vingt et un, répondit-il triomphalement.

Vous mentez.

On est deux, alors.

Pourquoi ?

L’histoire du mari, dit-il en s’enfonçant plus profondément dans son siège. Il se mit à tambouriner en rythme sur ses cuisses. Y en a pas. Il est mort ou divorcé, je dirais.

Et vous, Karl ? Vous avez une petite amie ?

Il lui adressa un large sourire, épanoui et généreux. Visiblement, il avait appris à s’en servir. Astrid remarqua que ses dents de devant se chevauchaient légèrement. Peut-être, se dit-elle, ce sourire avait-il émergé intact de son enfance.

D’où est-ce que vous êtes ? lui demanda-t-elle.

De Nanterre.

Et vos parents ?

D’Algérie.

Quel coin ?

Pourquoi, vous connaissez ?

Je connais un peu Alger.

Mon père est d’Alger, et ma mère, elle est kabyle. Elle vient d’un village dans les montagnes.

Ça vous arrive d’y retourner ?

Pourquoi j’y retournerais ? Vous lisez pas les journaux ? C’est le bordel, là-bas. Des gens qui se font découper la tête à la scie. Des flics en cagoule qui démolissent votre porte à coups de pied au milieu de la nuit. Non, merci. D’où vous venez, en Espagne ?

D’un petit village du Pays basque.

Il secoua la tête.

Jamais entendu parler. Basque. C’est pas là qu’ils font la soupe de homard ?

Elle prit un air incrédule.

Bisque, rectifia-t-elle. Bisque de homard.

Vous avez souri ! Je les connais, les Basques. Ils posent des bombes. Je sais pas où ni pourquoi, remarquez.

L’Espagne. Ils veulent être indépendants par rapport à l’Espagne.

Topez là ! s’exclama-t-il en lui tendant la main. On est tous les deux d’une race opprimée. Basques, Berbères, Kabyles… Quelle différence ?

Astrid lui tapa dans la paume, mais il garda sa main dans la sienne et la contempla. Il avait des yeux pâles, couleur de miel. Elle dégagea ses doigts d’une secousse.

Nous y voilà, annonça-t-elle en s’arrêtant devant la station-service.

Son jeune passager s’affaissa dans son siège, en plongeant les mains tout au fond des poches de sa veste de survêtement.

Merde. Vous pouvez pas me laisser dans ce trou. Regardez. C’est un restau de routiers. Je vais me faire violer.

S’il vous plaît, dit-elle.

Un S’il vous plaît qu’il trouva décourageant.

Dites-moi la vérité. Vous allez où, en fait ?

La note pathétique qui venait de percer dans sa voix créait un climat pénible. Astrid n’avait plus qu’une hâte, c’était de le voir descendre de sa voiture.

Je vais au campus de l’université d’Orsay, département de biologie moléculaire. Je vais parler avec un collègue, et puis je ferai demi-tour et je reviendrai sur Paris.

Très bien, alors, madame Astrid-la-Chirurgienne. Dites-moi juste quel genre de chirurgienne vous êtes, au cas où j’aurais besoin de me faire opérer un jour.

Je suis spécialiste du foie, répondit-elle.

Et qui je devrai demander, le jour où mon foie va me lâcher ? Dr Astrid quoi ?

Arnaga.

Alors, merci et salut, Astrid Arnaga, lança-il. Ç’a été un plaisir.

Kader ouvrit la portière et sortit. Impatiente de se dérober à la désolation de ce brusque départ, Astrid redémarra aussitôt, tout en surveillant le rétroviseur extérieur pour le regarder s’en aller. Il avait une démarche chaloupée de délinquant aux grandes jambes. Un frisson la parcourut, et elle éteignit l’air conditionné.

 

Il était quatorze heures quand Astrid traversa la grande pelouse d’Orsay. Deux étudiants, chacun plongé dans sa lecture, étaient assis côte à côte à l’ombre parcimonieuse de l’araucaria planté au beau milieu du gazon. Sa forme pointue se reflétait à de nombreux exemplaires dans le verre fumé de l’immeuble prismatique qui abritait les laboratoires de recherche. Lorsqu’elle passa sous le portique, Astrid s’y refléta elle aussi, mais en version raccourcie. Peu après, ses proportions lui étaient rendues par la caméra vidéo de la réception.

La jolie jeune femme en tailleur bleu marine assise derrière le bureau d’accueil lui adressa un sourire interrogateur. En l’apercevant, Astrid regretta le précédent réceptionniste, un type d’âge mûr, à peu près aussi souriant qu’un gardien de musée, qui levait à peine les yeux de son magazine de mots croisés en tendant leur badge aux visiteurs.

Est-ce que le professeur Aubry vous attend ?

Pour autant qu’Astrid le sache, Régis n’était pas professeur.

Non. Non, il ne m’attend pas.

La jeune femme entrouvrit la bouche et coinça le bout de sa langue entre ses dents.

Je vais l’appeler, alors. Nom ?

Dr Arnaga.

Astrid la regarda faire descendre le bout de son crayon, côté gomme, le long de la liste de noms.

Et une pièce d’identité, s’il vous plaît, ajouta la jeune femme sans lever les yeux.

Qu’est-ce que c’était que cet endroit ? Interpol ? Astrid tendit sa carte de séjour.

Merci, chantonna la réceptionniste. Je suis bête, ça doit être au début, non ? Nous y voilà : Aubry. Poste 297.

La jeune hôtesse inclina la tête sur le côté et prit un air mélancolique en écoutant la sonnerie. Quand Aubry lui répondit qu’il allait venir à l’accueil, elle vit dans cette réponse la confirmation de ses soupçons. La femme qui se tenait devant elle était une intruse.

Si vous voulez bien vous asseoir. Le professeur descendra dès que possible.

Il n’est pas professeur.

Je vous demande pardon ?

Aubry n’est pas professeur. Je suis sûre qu’il ne serait pas enchanté de vous entendre lui donner ce titre.

La réceptionniste ouvrit la bouche pour protester, sembla retenir son souffle un instant, puis, avec un sourire indulgent, ramena son crayon vers la liste de noms posée sur le bureau, avant de s’absorber dans une annotation imaginaire.

Maintenant apitoyée, Astrid lui tourna le dos et observa par une vitre triangulaire, en verre fumé, une pie qui se posait sur la pelouse. Une pie, tant pis… Astrid cracha discrètement.

Astrid ?

La voix de Régis avait toujours été trop douce. Astrid se retourna. Il avait les mains dans les poches de sa blouse blanche, et ses épaules étaient soulevées. Une posture peu favorable aux grandes embrassades. Astrid lui serra le bras, juste à l’endroit où elle avait pansé Karl, et lui sourit.

Régis.

Ça ne serait pas venu à l’idée de Régis de lui sourire en retour. Ses yeux de fouine tressaillaient dans leurs orbites.

Tu as déjeuné ? lui demanda-t-il.

Non.

On va à la cafét’ ?

En partant, Astrid adressa un hochement de tête discret à la réceptionniste, afin d’ameublir un peu le terrain en prévision de leur prochaine rencontre.

Ils traversèrent la pelouse pour gagner le bâtiment principal ; Astrid n’aperçut nulle part les étudiants qui lisaient sous l’arbre quelques minutes plus tôt. Dans l’ascenseur qui l’emmenait au sous-sol avec Régis, elle éprouva le besoin de lui expliquer ce qu’elle faisait là.

J’étais en train de rouler vers le sud, et j’ai eu l’idée de faire un saut pour voir où tu en étais.

Régis haussa les épaules.

Oh, tu sais. Ça ne bouge pas beaucoup.

Astrid hocha la tête, en se rappelant que Régis ne ressentait aucune curiosité pour le comportement des êtres humains. La porte de l’ascenseur s’ouvrit.

Chez les souris non traitées, précisa-t-il, on voit quelques belles occlusions vasculaires par hypertrophie des cellules endothéliales.

Belles ? s’interrogea Astrid. Drôle de terme pour décrire cette longue agonie. Elle sortit de l’ascenseur derrière Régis, qui développa son sujet tandis qu’ils s’avançaient dans le couloir carrelé de blanc.

La molécule fait son boulot, il n’y pas de doute là-dessus. Mais ce qui n’est pas clair, avoua-t-il en poussant les portes à battant de la cafétéria vivement éclairée, c’est ce qu’elle fait d’autre. Régis, tout en se dirigeant vers les plateaux de nourriture, s’était à moitié retourné vers Astrid. Chaud ou froid ? Il y a le buffet de crudités, ou alors le plat du jour. C’est un plat chaud.

Je prendrais bien quelque chose comme une salade.

Ils se séparèrent après s’être emparés chacun d’un plateau. Astrid s’approcha du présentoir du milieu, une espèce de mangeoire décorée de gerbes de blé et remplie de salades diverses. Quand elle eut fini de payer, Régis était déjà à table, en train de saler son veau Marengo. Elle s’assit en face de lui.

Je ne sais pas à quoi tu t’attends, reprit-il entre deux bouchées. Mais ce que je peux te dire, c’est qu’on observe l’effet de suppression à tous les coups.

Au ton de sa voix, elle devina qu’il n’avait pas respecté le protocole expérimental qu’elle lui avait recommandé. Quelques questions plus tard, elle savait qu’elle ne s’était pas trompée. Pas question néanmoins d’afficher toute sa déception.

J’avais espéré que tu reprendrais les recherches de Cambridge, en laissant une fenêtre thérapeutique après le premier rejet. Et qu’on pourrait se concentrer sur la tolérance plutôt que sur le rejet.

Elle regretta aussitôt d’avoir dit « on ».

Personne ne prend ça très au sérieux, par ici. Personnellement, je n’ai pas vu beaucoup d’exemples de ta fameuse « tolérance clinique ».

Voilà qu’il boudait, à présent. Astrid oubliait toujours à quel point il était susceptible. Elle n’avait pas envie de se lancer dans une dispute. Ses pensées dérivaient vers le jeune Arabe qu’elle avait déposé devant le relais routier.

Eh bien, explique-moi comment ça marche, suggéra-t-elle.

Il n’en fallait pas plus pour le lancer. Astrid connaissait plus ou moins le fonctionnement de la nouvelle molécule ; c’était d’une simplicité splendide, qu’elle ne tenait pas à voir noyée dans les détails. Pendant que Régis pontifiait, elle observa un moment sa bouche avant d’entamer la salade de lentilles, en hochant la tête aux intervalles appropriés. Comme la cantine était en train de se vider, elle jeta un coup d’œil à l’horloge accrochée au mur, derrière Régis. Seulement quatorze heures trente. Astrid commença à ressentir une désagréable sensation de lourdeur dans les jambes, qui lui était familière depuis l’enfance ; une sensation étroitement associée à l’envie de se trouver ailleurs.

Kader retira sa veste de survêtement pour la nouer autour de ses hanches. Il était enchanté du bandage que la femme lui avait fait ; il appréciait la propreté et la blancheur du tissu contre sa peau, et le fait que ce soit elle qui l’ait mis là. Tout en marchant au bord de la chaussée, il jetait de temps en temps un regard au pansement, afin de vérifier qu’il ne se salissait pas. S’étendant toute droite devant lui, la route brûlante dégringolait au fond d’un ravin boisé avant d’en remonter la pente raide, au sommet de laquelle se trouvait l’université d’Astrid. Kader avait pris un risque en laissant ses affaires dans le coffre de la voiture, mais ça en valait la peine. À ses yeux, à part le sac lui-même, le seul objet de valeur en jeu était le Discman d’Amadou. Tout ce que Kader regrettait, c’était de ne pas avoir embrassé cette fille. Il était convaincu qu’il lui aurait fait une sacrée impression si seulement il l’avait embrassée, mais bon, l’occasion ne s’était pas vraiment présentée. Pendant qu’elle mettait le bandage, ç’aurait été relou.

En voyant plonger vers les bois frais, à travers les champs débordant d’herbe jaune, la route sur laquelle dansaient des ondes de chaleur, Kader décida de piquer un sprint. Il se sentait d’humeur triomphante. Ç’avait été tellement simple de retirer le nœud coulant qui l’étranglait ; tellement simple de se barrer, de laisser derrière lui la cité, de laisser sa pleurnicheuse de mère, son père aussi faible que rigide, sa tête de mule de frangine ; de laisser les travailleurs sociaux, le prof de karaté sympa, les flics à pied qui trimballaient tout leur attirail accroché au même ceinturon, menottes, gants, flingue, sifflet, matraque, et les flics en bagnole qui le débectaient plus que les sous-fifres en bleu parce qu’ils avaient la belle vie, à jouer aux cow-boys et aux Indiens toute la nuit et à boire du Chivas dans des tasses en matière plastique, tout en se plaignant toujours de la lenteur de leurs caisses et de l’ancienneté de leurs armes et du manque de gilets pare-balles. Kader ne pouvait pas les sacquer, avec leurs moustaches de bouffons et leurs vestes en cuir qui étaient déjà démodées au siècle dernier, et ces bottines de pédés qu’ils portaient tous en se prenant pour Alain Delon, et ces putains de lumières bleues qu’ils aimaient tellement coller sur le toit de leur caisse, et puis la poursuite, lui en scooter et eux dans leur Peugeot de merde dont ils poussaient le moteur au maximum, ils n’en avaient rien à foutre, ils auraient peut-être enfin une bonne voiture si celle-là leur crevait dans les pattes, et puis l’interpellation, comme ils disaient dans leur patois à la con, ils le plaquaient contre la caisse s’ils se sentaient en forme ou bien par terre sur le ventre s’ils n’avaient pas tiré leur coup ce matin-là. Et puis, les insultes. Pitoyables, parce qu’ils avaient à peu près autant de répartie qu’un pitbull… Et Kader ralentit le pas, en repensant à El Niño. Vraiment, sans lui, il n’était pas grand-chose. Un Arabe de dix-neuf ans, pour être précis, avec un casier judiciaire et pas la moindre qualification. Néanmoins, il éprouvait de la reconnaissance envers son chien, parce qu’il voyait bien que sa disparition lui avait permis de partir. C’était le destin. Et cette chirurgienne était un ange.

Kader entra dans la petite baraque située à l’entrée du campus et montra son bras bandé au gardien en uniforme.

J’ai rendez-vous avec le docteur Arnaga. Biologie moléculaire. Elle m’attend.

Le gardien parut perplexe. Avant qu’il ait eu le temps d’ouvrir la bouche, Kader était déjà ressorti.

Il trouva la Volvo d’Astrid garée dans un parking avec cinq autres voitures, à côté d’une grande pelouse. Kader essaya d’ouvrir le coffre. N’importe qui aurait pu lui piquer ses affaires, Astrid n’avait pas fermé à clé. Il regarda autour de lui, dans l’espoir de trouver un panneau indiquant le département de biologie moléculaire, mais il n’aperçut rien de tel. Après avoir envisagé de s’enfermer dans le coffre, il repoussa cette idée et décida de traverser la pelouse.

 

Lorsque Astrid se leva pour partir, la cafétéria était vide, à part le personnel. Il était quinze heures dix. Sur une serviette de table en papier rouge, Régis avait exposé à l’encre noire l’action de la nouvelle molécule, au moyen d’un de ces schémas tentaculaires dont les immunologistes sont friands. Astrid plia poliment la serviette illustrée et la glissa à l’intérieur de son sac à main. Dans l’ascenseur, ils ne se parlèrent pas. Astrid étouffa un bâillement en examinant le plafond, tandis que Régis contemplait ses chaussures.

Alors qu’ils s’approchaient du bâtiment abritant le laboratoire, des cris leur parvinrent. Astrid reconnut la voix stridente de l’hôtesse d’accueil. La porte vitrée s’ouvrit violemment et Karl apparut, encadré par deux vigiles dont l’un avait l’air d’un enfant et l’autre d’un grand-père. La réceptionniste, qui les suivait, s’arrêta sur le seuil de son domaine, en lissant ses cheveux vers l’arrière et en essayant de retrouver son calme.

Touche pas le bras ! s’exclama Karl. Astrid ! Qu’est-ce que c’est que cet endroit ? Quelle bande de blaireaux. Touche pas le bras, j’ai dit ! Le jeune vigile qui le tenait légèrement par le coude le lâcha. Toi non plus, grand-père.

Le vieil homme jeta un coup d’œil à Astrid, qui hocha la tête et lui sourit. À son tour, il lâcha le bras de Karl. Régis, qui avait ouvert de grands yeux, eut beau se tourner vers Astrid, elle ne lui fournit aucune explication.

Merci, Régis, dit-elle en lui tendant la main. Ça paraît passionnant. On garde le contact.

Régis lui donna sa main à serrer. Du pouce, elle désigna le bureau d’accueil. Je vais juste reprendre ma carte. À un de ces jours.

Alors qu’elle s’éloignait, il la rappela.

Oh, Astrid. Je vais me pencher sur cette histoire de fenêtre thérapeutique. Je te tiendrai au courant.

Abruti, pensa Astrid. Elle se contenta de lever un bras, sans se retourner ; et, en passant devant Karl, elle ne lui accorda pas un regard. L’hôtesse avait repris sa place derrière son bureau. Astrid lui tendit son laissez-passer de visiteur et reprit sa carte de séjour.

Un petit conseil, lança-t-elle d’une voix douce qui obligea la jeune femme à se pencher en avant. Ne jugez pas les gens sur leur apparence. Aubry est préparateur. Je suis chirurgienne, et cet Arabe que vous avez traité comme un délinquant est technicien en optométrie, il a une bourse de recherche de l’université de Rabat.

Il y eut un silence, puis la réceptionniste lui servit son charmant sourire et répondit simplement : je ne vous crois pas.

Lorsque Astrid sortit, le vigile âgé était en train de bavarder avec Karl, et son jeune collègue se dandinait en dessinant des cercles avec son pied dans l’allée de gravier. Le vieux hochait la tête en écoutant Karl lui raconter sa vie, tout en tirant des bouffées discrètes des vestiges de la Gauloise qu’il avait réussi à dissimuler dans le creux de sa main pendant toute la scène.

Je pouvais les ouvrir vite fait, ces saloperies, disait Karl. Mais jamais aussi vite que le vieux Yann…

Brusquement, Karl donna une tape sur le bras du vieil homme et lui fit un signe d’adieu jovial avant d’aller rejoindre Astrid, qu’il venait d’apercevoir.

Ils retraversèrent ensemble la pelouse.

Qu’est-ce que tu fais ici ?

J’ai oublié mes affaires dans votre voiture. Encore une chance que je vous aie retrouvée. C’est tout ce que je possède au monde.

Astrid marchait tellement vite qu’il devait trotter pour ne pas se faire distancer.

Hé, ça va ! Y a pas le feu. Comme elle ne réagissait pas, il lui demanda, Vous faites du sport ? Je parie que oui. Je parie que vous vous entraînez dans un de ces endroits avec une fausse plage et des palmiers et des vrais jus de fruits fabriqués à partir de vrais fruits.

Ils étaient parvenus à la voiture. Astrid ouvrit le coffre et en sortit le sac de sport. Pendant ce temps, le garçon s’était déjà installé sur le siège du passager. Après avoir contourné le véhicule, Astrid posa le sac par terre devant la portière de Karl et baissa les yeux vers lui.

Sors, s’il te plaît.

Oh, putain.

S’il te plaît.

Oh, allez, Astrid. J’ai mal au bras. Putain, je suis crevé d’avoir fait tout ce chemin par cette chaleur. Emmenez-moi juste un peu en stop.

En stop jusqu’où ?

Où vous allez, n’importe.

C’est idiot.

Mais non, c’est tout simple. Écoutez, j’aimerais me tirer en Espagne si c’est là que vous allez, mais sinon ça m’intéresse pas, je préférerais Marseille. Alors, si vous retournez à Paris, ce sera très bien aussi et puis je reprendrai la bonne autoroute à partir de là. Karl leva les mains. Vous pouvez aller dans n’importe quel sens, ce sera le bon pour moi.

Astrid le dévisagea. Pour lever les yeux vers elle, il était obligé de plisser le front. Il lui rappela un avant de l’équipe de France de football, le jeune qui pleurait facilement.

Tu ressembles un peu à David Trézéguet, lui déclara-t-elle.

Il pointa un doigt vers Astrid.

C’est vrai. Vous êtes pas la première à me le dire. Vous regardez le foot ?

Un peu.

Vous supportez une équipe ?

Le Reál.

Il hocha la tête, et elle lut de la douceur dans son regard.

Une bonne équipe, estima-t-il. Figo, Raúl…

Hierro.

Brusquement, elle fut au bord des larmes.

Je suis censée supporter l’Atlético Bilbao. Les Basques ne soutiennent pas le Reál Madrid. Au début, je crois que c’était juste pour énerver mon père. J’adore le Reál. Elle se frotta le front et détourna les yeux. Particulièrement Hierro.

Vous vous sentez bien ?

Astrid ne se sentait pas bien, et se demandait où aller. Elle ne voulait pas de ce garçon dans sa voiture, mais elle ne voulait pas qu’il s’en aille ; elle savait qu’elle ne pouvait pas aller dans le sud, mais elle ne souhaitait pas non plus rentrer à Paris pour y retrouver son appartement vide, le laboratoire, Chastel. À l’issue de cette conversation avec Régis, elle mesurait la vanité de ses recherches. Personne ne l’écoutait, personne ne s’intéressait à ce qu’elle pouvait avoir à dire.

Lola, pensa-t-elle. Lola, où es-tu ?

Vous voulez qu’on aille prendre un café, ou quelque chose ? demandait Kader.

Astrid inclina la tête.

Vous voulez que je conduise ?

Astrid avait dû acquiescer, parce qu’il descendit de voiture et prit son sac, avant de se pencher devant elle pour le jeter sur la banquette arrière. Elle le regarda contourner le véhicule, ouvrir la portière côté conducteur, monter à bord. Lola aurait déjà dû l’appeler. Lola aurait dû faire appel à elle. Chastel avait raison, Astrid était perdue lorsque sa sœur n’avait pas besoin d’elle.

Elle observa deux étudiants asiatiques, une fille et un garçon, qui traversaient le parking à pied. La fille portait ses cheveux relevés en une queue de cheval qui oscillait au rythme de ses pas. Sentant de nouveau monter les larmes, Astrid s’installa sur le siège du passager.

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