Le rêve de Castro
Chapitre 3
Après avoir ouvert le corps de la souris, Astrid regarda battre son cœur. Elle avait l’habitude de rester maîtresse d’elle-même. Contrairement à Lola, elle n’appréciait ni les stupéfiants, ni l’alcool. Sa personnalité était structurée de telle manière qu’elle se trouvait rarement prise au dépourvu. Rationnelle sans être rigide, elle s’était entraînée à prévoir l’imprévu. Rien, cependant, n’aurait pu lui permettre d’anticiper ce qu’elle avait ressenti en regardant pour la première fois une équipe de chirurgiens arrêter délibérément un cœur humain afin d’effectuer une transplantation. Astrid connaissait le déroulement de l’intervention, elle en avait mémorisé chaque phase, mais elle n’était pas préparée à voir les battements de ce grand muscle rouge ralentir puis s’arrêter, se décolorer et pâlir tandis que la solution de conservation commençait à s’écouler pour venir remplacer le sang.
Elle courut vers le téléphone et souleva le combiné.
Oui, Lola. Oui. Parle lentement, Lola. Oh, ma Lolita, non. Ne pleure pas. Je t’en prie.
Une main sur la bouche, Astrid écoutait.
Il était huit heures cinquante-trois, et Mikel n’avait pas appelé.
Astrid écouta sangloter Lola.
En passant à côté d’elle pour s’approcher du réfrigérateur, le laborantin détourna les yeux. Elle pivota vers lui, claqua des doigts ; il lui jeta un regard absent, avant de comprendre et de quitter la pièce en faisant couiner ses chaussures.
J’arrive tout de suite. J’enlève ma blouse maintenant, et j’arrive. Ne bouge pas. J’arrive tout de suite. Continue à parler. Tout va bien, je suis en route. Je me mets en route tout de suite. Chut, Lola. Ne pleure pas, mon cœur. J’arrive.
Astrid cria, Vincent !
Il s’approcha de la porte, en écarquillant ses yeux fatigués. Prête-moi ta voiture. Je t’en prie, c’est une urgence.
Je ne peux pas.
Quoi ?
Je voudrais bien, mais je l’ai pas prise aujourd’hui.
Merde. Je suis désolée, mais je prends ma journée. Pas de problème, j’appellerai Chastel. Ne t’inquiète pas. Je le lui dirai moi-même.
Le préparateur eut un sourire de soulagement.
Je vais vous aider à trouver un taxi, mademoiselle Arnaga.
Pas de problème, Vincent. Mets ma souris dans la glace. Je finirai de m’en occuper demain.
Un instant plus tard, elle s’était enfuie.
L’assistant, qui adorait la façon dont elle prononçait son nom, en faisant chuinter le « c », referma la porte derrière elle.
Il faisait déjà chaud. Lorsque Astrid avait baissé la vitre du taxi, le chauffeur lui avait décoché un regard de désapprobation dans le rétroviseur. C’est peut-être pour ça qu’il a pris le périphérique, se dit-elle en observant, impuissante, l’embouteillage qui les empêchait d’avancer.
Je suis pressée. Vous ne pensez pas qu’on devrait prendre par le centre ?
Le chauffeur du taxi émit un rire sarcastique.
À cette heure de la journée ? Vous rigolez. Le chauffeur marqua une pause, pour lui laisser le temps de prendre conscience de l’absurdité de sa remarque. Puis il ajouta, Par où vous voulez passer ? Les Grands Boulevards ? L’Opéra, peut-être ? Il lui adressa dans le rétroviseur un sourire plein d’amertume et, après une nouvelle pause, ajouta d’un ton dégoûté, La Madeleine ?
C’était juste une idée. Ça n’avance pas, par ici.
Le chauffeur secoua la tête. Estimant que la dernière remarque d’Astrid ne méritait même pas une réponse, il préféra allumer la radio. Des rires enregistrés s’échappèrent des haut-parleurs. Un comique à la voix enrouée de fumeur était en train de raconter une blague compliquée sur un gorille et une serveuse de bar. Bientôt, le chauffeur pleurait littéralement de rire.
Les voitures progressaient, mais très lentement. Astrid contemplait par la fenêtre Paris étendu au-dessous d’elle, le Sacré-Cœur étincelant au sommet de sa colline dans un nuage de pollution couleur sépia. Mikel était sorti de prison. Astrid avait l’impression que le monde venait de basculer légèrement, et qu’elle ne s’y trouvait plus en sécurité. Elle essaya vainement de se rappeler la voix de Mikel.
Accident, lui lança le chauffeur de taxi d’un ton guilleret. On entendait en effet s’approcher la sirène à trois tons d’une ambulance ; dans son sillage, une BMW noire se frayait un chemin à travers les voitures en train de se disperser. Putain d’Arabe, fit le chauffeur.
Je vous demande pardon ?
Ces Arabes, dans leurs bagnoles de dealers.
Astrid se sentit rougir.
Où est-ce qu’on est ? Porte de Vincennes ? Vous pouvez me laisser ici.
Vous aviez dit Porte de Clignancourt.
Ça ira comme ça. Combien je vous dois ?
Le chauffeur tendit paresseusement le bras et arrêta le compteur.
Soixante-treize, répondit-il tout en examinant sa dentition dans le rétroviseur.
Astrid lui tendit un billet de cent francs.
Le chauffeur lui rendit sa monnaie en poussant un soupir.
Vous ne devriez pas partir du principe que tout le monde pense comme vous, le sermonna-t-elle.
Je voudrais surtout pas penser comme vous, ma petite dame. Je parierais que c’est un vrai égout, dans votre tête.
Astrid jaillit du taxi comme s’il était en feu, et claqua violemment la porte derrière elle.
Fasciste !
Le chauffeur s’éloigna nonchalamment au volant de son taxi, et, sans se retourner, lui fit un doigt d’honneur.
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