Le rêve de Castro

Lucy Wadham · Chapitre 37 sur 49

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Le rêve de Castro

Chapitre 36

 

Ça ne faisait que deux nuits qu’il dormait dans sa camionnette, et Mikel commençait déjà à s’attacher à l’odeur qui y flottait. La fourrure de Castro dégageait un parfum de sucre brûlé ; quand ils étaient tous les deux dans le noir, sa chaude haleine les enveloppait. En comparaison, Mikel était choqué par la fadeur du souffle des êtres humains. Naturellement, il y avait des exceptions, par exemple l’aveugle avec qui il était en train de discuter, ce soir-là, devant le comptoir de ce bistrot d’Ascain, le village où il avait travaillé sur le marché pendant toute la matinée. Comparé à cette créature qui obligeait Mikel à pencher la tête en arrière, Castro aurait pu passer pour un virtuose de la digestion.

Tu n’écoutes pas, Mikel. Je me trompe ?

Mikel assena une petite tape sur l’épaule du vieil homme.

J’ai peur d’avoir un peu perdu l’habitude des relations humaines.

Ne me touche pas.

Excuse-moi…

C’est quelque chose que je ne supporte plus, depuis que je suis devenu aveugle.

Je comprends.

Non, tu ne comprends pas !

Castro se dressa d’un bond et gronda en découvrant ses crocs, le cou tendu, les yeux fous.

Doucement, mon gars, fit Mikel d’une voix apaisante.

Le chien se recoucha mais continua de surveiller, du coin de l’œil, l’homme au bâton.

Mikel se tourna vers Itxua avec une attention renouvelée.

Qu’est-ce que je peux faire pour toi, mon vieil ami ?

Rien. Absolument rien. Je suis ici pour essayer de savoir ce que moi, je pourrais faire pour toi.

Castro se remit à gronder.

Je me débrouille aussi bien que j’aurais pu l’espérer. Mikel se courba pour gratter son chien entre les oreilles. J’ai un boulot qui me plaît, et un compagnon honnête. Se redressant sur son tabouret, Mikel reporta son regard vers l’aveugle qui l’écoutait attentivement, la tête projetée en avant. Dans les yeux d’Itxua, il distinguait les visages de tous les prisonniers basques. C’étaient ses lunettes qui reflétaient l’affiche placardée sur le mur, derrière Mikel qui ajouta, Mais je te remercie de t’en être inquiété.

Le vieux se pencha encore en avant, et les traits des prisonniers s’effacèrent.

Je t’offre mon aide, Mikel, parce que tu es un être supérieur…

Mikel secoua la tête. Un goût amer s’était déposé au fond de sa gorge.

Tu es un homme d’une grande intégrité. Je l’ai toujours su, et je ne suis pas le seul. Ta vie aurait dû être différente. Tu étais destiné à devenir un chef. Je me suis souvent interrogé sur les circonstances qui t’ont empêché d’accomplir ton destin.

De nouveau, Mikel secoua la tête ; et il détourna les yeux. Quand son regard croisa celui du barman, qui avait l’air débordé, il lui fit un signe. La faim le tenaillait, maintenant, et il avait envie de dîner. Itxua représentait une malencontreuse résurgence de son passé. Il aurait dû le savoir dès que l’aveugle s’était approché de sa camionnette et l’avait invité à prendre un verre. Mais Itxua avait tellement changé, il était tellement diminué. Mikel avait eu pitié de lui, en se disant que ses réserves de venin devaient être épuisées depuis longtemps.

Itxua sortit un paquet de cigarettes de sa poche. Mikel prit doucement le paquet, en alluma une et la lui glissa entre les lèvres. Le vieux aspira une profonde bouffée.

Je suis venu te parler de Txema Egibar.

Exprime-toi.

Je suis venu t’avertir que ce type n’est pas ton ami.

Mikel sourit.

Tu as sans doute raison.

Il nous fait honte !

Itxua avait craché ces derniers mots. Sur un ton de réelle rancœur, songea Mikel. Baissant les yeux vers Castro, il constata que le chien, lui aussi, attendait son repas.

Il faut que je te dise quelque chose à mon sujet, déclara Mikel. J’ai passé presque toute ma vie en prison, et j’y ai appris une chose. Une seule, mais à fond. L’importance de mener une vie simple.

Itxua détourna la tête d’un air dégoûté.

Une vie simple. Et qu’est-ce que c’est que ça ? Comment est-ce qu’on peut mener une vie simple dans un univers complexe, à moins d’être simplet soi-même, ou bien fou ? Itxua écrasa le mégot de sa cigarette dans un cendrier en étain posé sur le bar.

Peut-être que je suis fou. On ne peut pas exclure cette hypothèse.

Le vieux émit un son guttural, qui arracha un nouveau grondement à Castro.

C’est un danger public, cet animal, grommela Itxua.

Mikel laissa pendre sa main, afin que le chien puisse la lécher. À présent, il avait hâte qu’Itxua s’en aille. Il sentait monter la colère, et savait que c’était elle qui lui avait mis cette amertume dans la bouche. Ayant fini de lui lécher la main, Castro se recoucha sur le sol.

Qu’est-ce que tu veux, au juste ? demanda Mikel d’un ton froid.

Le vieil homme se pencha vers lui, l’enveloppant à nouveau dans son haleine fétide.

Je tiens à t’aider. Il faut que tu saches que Txema souhaite ta mort.

Mikel ferma les yeux.

Je ne veux pas entendre ce genre de conneries, Itxua, répliqua-t-il en se levant.

Ce genre de conneries, c’est ta vie, Mikel. Ton devoir, ton héritage.

Je l’emmerde, mon héritage. Je suis un homme libre.

Itxua sourit et se leva à son tour.

Aurais-tu oublié que ça n’existe pas, un homme libre ?

Et alors, pourquoi est-ce que vous vous battez tous, nom de Dieu ?

On se bat pour notre dignité.

J’ai peur de ne pas savoir ce que ça veut dire. Mais même si je le savais, je ne crois pas que ça m’intéresserait. La dignité ne mérite sûrement pas qu’on tue ou qu’on meure pour elle.

Tu n’es pas fou, Mikel. Juste simplet.

Mikel abattit violemment une main sur le comptoir, en envoyant le cendrier rouler au sol avec fracas. Castro se leva d’un bond.

Itxua recula d’un pas, et Mikel tendit le bras pour le soutenir.

Ne me touche pas ! Et retiens ton chien.

Castro vint au pied dès que Mikel claqua des doigts.

Le vieux semblait trembler de rage. Mikel l’observait, vaguement conscient que plus il passerait de temps en sa compagnie, plus élevé serait le prix à payer.

Écoute-moi, Mikel, lui dit Itxua en essayant de s’adoucir. Je suis ton ami. Je te connais depuis que tu es gosse. Je veux t’aider. Mais la colère lui déformait toujours la bouche, et lui empourprait les oreilles. Txema détient quelque chose qui ne lui appartient pas, poursuivit-il. Quelque chose que tu dois récupérer.

Que je dois récupérer ? Et pour le donner à qui ?

Ne fais pas ça, commença Itxua. Ne fais pas ça, répéta-t-il après un silence, en secouant la tête.

Tu sais, remarqua Mikel, je me suis demandé pendant des années si Txema était en possession du fric. Longtemps, en prison, je me suis posé cette question. Et puis, j’ai arrêté de me la poser. Je me suis rendu compte que ça m’était égal, qu’il le possède ou pas. Je me suis dit, s’il l’a, j’ai pitié de lui. Il ne peut pas le dépenser et il vit dans la peur, qui est une prison pire que celle que j’ai connue.

Cet argent ne lui appartient pas.

À qui appartient-il ? demanda Mikel.

Il attendit, mais aucune réponse ne vint, et il comprit qu’Itxua était rentré en lui-même. Ce fric appartient aux Basques qui l’ont gagné, insista Mikel.

Qui l’ont gagné en collaborant avec les forces d’occupation et en exploitant leurs compatriotes, riposta Itxua. Personnellement, je n’ai jamais douté de la culpabilité de Txema. Bon, il faut une preuve, bien sûr. Il y a toujours eu des types qui ont pensé que c’était toi, le coupable. Mais il s’agissait surtout de lieutenants de Txema. Lorsque je t’ai trouvé dans ta camionnette, et que j’ai senti la puanteur dans laquelle tu vis, j’ai su qu’il n’y avait aucune chance pour que ce soit toi.

Mikel brûlait d’envie de partir, mais il savait que ça pouvait être important d’entendre la suite.

Txema a été prudent, poursuivit le vieil homme. Ça, je dois reconnaître qu’il est discipliné, ce type. La compagnie d’import-export qu’il a montée, ça a couvert l’achat de son bistrot, de la villa où sa mère habite, et de cette bagnole ridicule qu’il conduit. Toutes ces acquisitions ont été examinées de près par des gens qui s’y connaissent en matière de fraude, et ils n’ont rien trouvé. Nous pensons qu’il est assisté par un type qui nous conseillait autrefois, et qui vit maintenant au Venezuela.

Le fameux « Nous » dans lequel Mikel ne pouvait plus se reconnaître.

Ce type se fait appeler « le Belge »… poursuivit Itxua.

J’ai peur de ne pas pouvoir rester jusqu’à la fin, l’interrompit Mikel. Je ne veux pas te manquer de respect, seulement il faut que j’y aille.

Tu partiras quand j’aurai fini.

Je ne crois pas, fit Mikel. Désolé.

On a une copie de ta cantada, Mikel.

Je n’en ai rien à cirer.

Elle est en mains sûres. Nous savons que tu n’as rien fait de mal.

Tu peux dire « Nous » tant que tu veux, Itxua, et ils peuvent en faire ce qu’ils veulent, de ma cantada.

Itxua lui saisit le poignet et l’abattit contre le zinc.

Si tu ne témoignes pas contre Txema, Mikel, alors c’est toi qui seras en danger.

Mikel regarda la main refermée sur la sienne.

Lâche-moi.

Castro émit un grondement féroce et Itxua lâcha Mikel, avec une approximation de sourire qui lui faisait comme une entaille dans la figure.

Tu peux y aller, murmura-t-il en se calmant brusquement. Bien sûr que tu ne trahirais pas Txema. Tu es l’un des nôtres.

Mikel hésita. Ce changement de ton ne lui inspirait pas confiance.

À cet instant, Castro, qui venait de s’éloigner, sortit en trottinant du café par la porte grande ouverte. Il a l’air d’estimer que je devrais laisser le dernier mot à Itxua, se dit Mikel. Et il a raison.

Renonçant à son tour à dîner, Mikel s’écarta du comptoir et suivit son chien. Une fois revenu dans sa camionnette remplie de marchandises, il entreprit de compter la recette de la matinée. Il avait beau fumer cigarette sur cigarette pour essayer de la masquer, cette fichue amertume lui restait dans la gorge. À l’arrière du véhicule, Castro dormait par intermittence. De temps en temps, il poussait un grand soupir, son flanc frissonnait, ses pattes étaient agitées d’un soubresaut. En levant les yeux, Mikel vit Itxua traverser la place déserte pour se diriger vers une vieille Renault 12 beige, garée à côté de l’église. La scène était éclairée par un lampadaire qui se détachait du mur de l’église. Dans le chauffeur qui descendit de la Renault pour aider Itxua à s’installer sur le siège du passager, Mikel reconnut Gomez Igari, son ancien avocat. Il regarda la voiture s’éloigner lentement. Comment ces deux fossiles pouvaient-ils conserver un tel pouvoir de nuisance ? Il reporta son attention vers le livre de comptes relié que lui avait remis son employeur, en essayant de chasser Itxua de son esprit. Ça lui plaisait, d’inscrire dans les colonnes, en majuscules bien nettes, l’article, la quantité, le prix. C’était un travail simple, et sain.

 

Castro haletait, ralenti par la chaussette dont il essayait de se débarrasser tout en courant. Chaque fois que sa mauvaise patte touchait le trottoir, son œil gauche se crispait de douleur. La langue pendante, il courait dans les rues de cette ville qui sentait le poisson. Le sel dont l’air était chargé exaspérait encore sa soif. Il s’arrêta devant une poubelle renversée. Des fruits pourris. Ayant plongé le museau parmi les ordures, il fit un bond en arrière en poussant un glapissement de douleur. L’abeille agonisante se cramponnait à son museau. Castro secoua violemment la tête, en projetant de la bave dans toutes les directions. Rien à manger. Pas de maître. Ramené sur la plage où cette fatale épine de métal lui avait esquinté la patte, il s’avança jusqu’à l’océan, la tête penchée, et plongea dans l’eau, son museau taraudé par une douleur lancinante. Il lapa à deux reprises, puis s’allongea dans les vagues et laissa l’écume déferler sur son corps. Tout en se laissant porter par les flots, il vit s’avancer dans sa direction, à travers l’étendue de sable, une silhouette sombre déformée par la chaleur. Quand elle se fut approchée, Castro reconnut le type aux lunettes noires et au bâton. De nouveau, le chien montra les crocs, mais cet homme l’appela et lui parla de nourriture, d’une voix pleine de bonté. Et Castro le suivit le long de la plage , en gardant ses distances, jusqu’à ce qu’ils parviennent au parc où les enfants jouaient au ballon. Il faisait nuit. Aveuglé par un ruissellement de lumières, il cligna les paupières pour essayer de s’y soustraire, mais il avait beau se tourner dans toutes les directions, ces lumières lui brûlaient les yeux. Pendant ce temps, l’homme ne cessait de lui parler d’une voix bienveillante, et Castro continuait à cligner dans la clarté, en attendant la nourriture qu’il pouvait maintenant flairer, et il gémissait de joie. Alors, les lumières s’éteignirent. Tout d’abord, des taches dansèrent devant les yeux du chien, et il ne put rien distinguer. Puis il recouvra la vue, et aperçut son maître étendu sur le sol dur. Debout près du corps éventré de son maître, le type aux lunettes noires encourageait Castro à s’approcher. Mange, l’encourageait le méchant homme, et Castro aperçut les os alléchants à l’intérieur du corps de son maître, de grands os garnis de chair. Mais son maître était vivant, et il l’appelait… Mange, Castro, mange, mon gars. Et Castro se mit à glapir et à gémir. Puis quelque chose le saisit à la gorge, et ses mâchoires se refermèrent avec un claquement.

 

T’en fais pas, mon gars, lui murmurait Mikel d’une voix apaisante. Tout va bien. Détectant une expression apeurée dans les yeux de l’animal, il lui posa une main sur la poitrine. Le cœur de Castro battait très fort. Tout va bien, mon gars. Viens, on va faire une balade.

Mikel verrouilla la camionnette et ils traversèrent la place du marché déserte. Après avoir laissé son chien flairer les détritus, il emprunta le chemin semé de rochers qui traversait le bosquet de châtaigniers. La pleine lune de l’équinoxe d’automne était proche de l’horizon, et Mikel s’efforça de savourer la brise nocturne, chargée des senteurs du foin fraîchement coupé. Il fredonna Desperado, chanson qu’il avait toujours adorée, sans pouvoir se défaire de l’impression qu’Itxua, avec sa voix et sa façon de voir les choses, continuait à lui polluer l’esprit.

Cessant de chantonner, Mikel s’adressa à Castro, Qu’est-ce qu’ils veulent, exactement ? Ils veulent récupérer le fric, non ? Le chien détala par une trouée qui s’ouvrait dans la haie de hêtres.

Mikel réfléchissait. En lui demandant de dénoncer Txema, on voulait sans doute mettre la pression sur le maire afin qu’il rende l’argent pour avoir la vie sauve. Après quoi, Txema se ferait descendre. Et moi aussi, sans doute, déclara Mikel à voix haute. Castro, revenu à son côté, trottait d’un pas irrégulier. Qu’est-ce que tu en penses, mon gars ? Ils vont me descendre, moi aussi ?

Itxua aurait aimé que Mikel occupe un poste de direction, une position en vue ; à la commission des réfugiés, par exemple. À cette idée, Mikel eut un bref accès d’hilarité.

Quelque chose avait tenu sa colère en respect jusque-là. Ce barrage céda brusquement. Mikel serra le poing, et en assena un coup violent à un tronc d’arbre. Pendant quelques secondes, il ne sentit rien. Puis, la douleur et la vue du sang qui venait d’apparaître sur les jointures de ses doigts lui arrachèrent un sourire.

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