Le rêve de Castro
Chapitre 25
À Saint-Sébastien, Kader s’assit sur un banc du front de mer, tourna son visage vers le soleil, ferma les yeux. Lui qui croyait savoir s’y prendre avec les chiens, l’incident avec Raoul l’avait déprimé. Mais cette espèce de con à quatre pattes ne méritait pas le nom de chien.
Je l’ai pas regardé dans les yeux, le faux cul, murmura-t-il. Kader n’avait pas regardé ce bâtard de sa race dans les yeux.
René en avait été malade.
T’inquiète pas pour ça, l’avait calmé Kader en lui tapotant le bras. Il est raciste, Raoul, c’est tout.
C’est bien ça qui me gêne, avait répondu René, en jetant un regard attristé à l’animal qui, enchaîné à la porte arrière du camion, sommeillait sans vergogne, la tête entre les pattes.
René avait conduit Kader en ville dans la jeep de son oncle. Tandis qu’ils roulaient le long du fleuve, il lui avait déclaré, Je vais te filer mon numéro de portable, petit. Des fois que t’aurais besoin de quelque chose pendant que t’es dans la région.
Super, avait répondu Kader. Fais juste gaffe à pas m’appeler petit. D’accord ?
Mais René était un type bien.
L’océan avait été tel que Kader s’y était attendu : ni plus, ni moins. Ce spectacle lui avait arraché un grand sourire béat, et il était resté debout à regarder les eaux turquoise avancer et reculer, avancer et reculer. Kader les avait contemplées pendant tellement de temps qu’il s’était senti régénéré, comme si c’était son âme que, chaque fois, les vagues inspiraient et expiraient. Il en oubliait sa douleur à l’épaule, et la douleur plus récente au talon. Il en oubliait où il était, et qui il était.
Kader se leva de son banc pour s’approcher une dernière fois des vagues, en boitillant. Quelques personnes nageaient ou barbotaient dans les eaux peu profondes. Il aurait voulu s’y plonger, lui aussi ; il aurait aimé pouvoir y baigner son corps douloureux. Mais il tenait d’abord à trouver le père d’Astrid.
Tournant le dos à l’océan, il prit la direction de l’hôtel Londres. Kader n’était pas trop sûr de ce qu’il allait faire, mais quel meilleur point de départ qu’un hôtel chic ? Clopin-clopant, il traversa la vaste esplanade qui s’étendait devant l’hôtel. Il aimait ce que cette ville lui faisait ressentir, il aimait l’odeur de l’air, et la lumière du soleil sous laquelle tout paraissait étinceler. Kader observa les gens qui se trouvaient sur l’esplanade ; trois vieux faisant la causette à l’ombre de ces arbres gracieux ; deux jeunes filles qui s’avançaient vers lui d’un pas rapide, bras dessus bras dessous, en discutant furieusement dans leur langue, les yeux et la bouche empreints d’un grand sérieux. Il s’arrêta pour les regarder marcher, émerveillé. C’était une grande et belle ville, et, contrairement à Paris, elle ne semblait pas le rejeter.
Kader passa devant le bar de l’hôtel et contourna le bâtiment pour gagner l’entrée principale, située à l’arrière. Sans même saluer le pauvre bougre en livrée qui se tenait au pied de l’escalier, il monta les marches, poussa la porte à tambour et pénétra dans le hall comme si tout l’hôtel l’attendait, et n’attendait que lui.
Il n’était encore jamais entré dans ce genre d’endroit. Un palace, à côté duquel le Mercure n’était qu’un trou à rats. Sans rien laisser paraître de son ébahissement, il se dirigea vers le bureau de la réception. Une fois devant la vieille tante en uniforme gris, Kader attendit d’abord qu’elle daigne lever les yeux de son registre ; mais il ne tarda pas à comprendre qu’à force d’attendre, il allait perdre toute chance d’être pris au sérieux.
Vous parlez français ?
Le type leva la tête et se contenta de fermer les yeux pour dire oui.
J’ai rendez-vous avec un avocat du nom d’Arnaga. Mais je suis très en retard, j’ai été retenu. Est-ce qu’il a laissé un message ? Je m’appelle Benmassoud.
Le type renifla, puis, après s’être tourné pour jeter un coup d’œil à la case B, l’informa qu’il n’y avait aucun message. Kader eut la surprise de ressentir une certaine irritation à l’annonce de cette nouvelle.
Merde, fit-il en tapant sur le bureau. Puis il regarda autour de lui, comme pour une dernière vérification. Vous permettez que je jette un coup d’œil dans le bar ?
L’homme ouvrit une main pour désigner le bar.
Je vous en prie.
Kader fit mine de s’éloigner, puis revint sur ses pas et assena un nouveau coup sur le bureau.
Je pense que je vais devoir rester ici cette nuit. Vous feriez mieux de me réserver une chambre.
J’ai peur que ce ne soit complet, monsieur.
Kader était vraiment contrarié. Il balança la tête d’un côté, puis de l’autre, avant de jeter au type un regard pouvant indiquer qu’il était prêt à lui coller un pain. Le vieux pédé hésita.
Vous allez devoir m’aider, l’avertit Kader. Il faut que je trouve cet avocat. Et puis, j’ai besoin d’une chambre, une chambre correcte. Je viens de faire un long voyage. Vous comprenez ?
Le réceptionniste le regarda en pinçant les lèvres. Kader soutint son regard, conscient que c’était le moment décisif : ou bien la tantouze cédait, ou bien elle appelait les flics.
Elle finit par pousser un petit soupir, et Kader sut qu’il avait gagné.
C’est quoi, le nom ? Arnaga, vous dites ?
C’est ça, répondit Kader. Arnaga.
Après s’être éclipsé derrière un lourd rideau, le type reparut avec un annuaire téléphonique, qu’il posa devant Kader.
J’espère que vous avez le prénom, le prévint-il. Il y en a beaucoup.
Kader prit l’annuaire et alla s’asseoir dans un fauteuil, derrière un pilier, hors de la vue du réceptionniste.
En examinant les trois pages consacrées aux Arnaga, il découvrit qu’ils avaient tous deux noms. Sentant que sa cervelle commençait à chauffer, comme au collège quand il devait passer un examen, il arracha les pages concernées, les plia dans sa poche et se sentit mieux. Après quoi, il rapporta l’annuaire au bureau, en le tapotant avec gratitude.
Vous avez été très aimable, lança-t-il au réceptionniste avant de se détourner et de s’éloigner en boitant.
Sur une des avenues qui quadrillaient le quartier situé derrière l’hôtel, Kader trouva un bar appelé El Bikini, avec une enseigne au néon papillonnante, agréable. Il aurait adoré posséder un bar. Mais un bar avec de la musique sur scène, pour apporter le raï, la musique du plaisir, aux ignorants et aux indigents du cul. Après avoir poussé la porte d’El Bikini, il alla s’asseoir au fond d’un des boxes. L’endroit était plaisamment éclairé, avec une petite lampe sur chaque table. En fond sonore, Mick Jagger faisait son numéro de crooner dans Angie. Kader s’était moqué d’Amadou qui écoutait ce morceau, et maintenant, il était fou de joie de l’entendre. L’odeur des frites lui réchauffait le cœur. Après avoir étudié le menu, illustré de photos montrant les plats qu’on pouvait commander, Kader désigna le numéro dix-sept : côtelettes d’agneau, portion de frites et deux œufs au plat, avec un accompagnement de tomates, d’oignons et de laitue. Quand Kader leva les yeux vers la fille qui était venue prendre sa commande, il découvrit avec ravissement qu’elle ne portait qu’un bikini bleu ciel.
Elle avait sur la langue un piercing qui se mettait à briller dès qu’elle ouvrait la bouche. La fille ne parlait pas français, mais elle était aimable et souriait facilement. D’une voix rauque, elle répéta la commande avant de se pincer la gorge et de s’excuser d’un sourire : ça l’embarrassait beaucoup, mais elle perdait sa voix. Il regarda s’éloigner ce corps mince, musclé, bronzé, couvert d’un glaçage de poils blonds et agrémenté d’un cul de garçon. Derrière le bar, un gars qui devait avoir l’âge de Kader, avec un grand soleil tatoué sur le sternum, était en train de nettoyer des verres. Kader remarqua que lui aussi, il portait un bikini. Mais rose.
Après être allé s’installer au bar, Kader sortit de sa poche les pages consacrées aux Arnaga, qu’il avait piquées dans l’annuaire de l’hôtel Londres. En les épluchant, il trouva deux avocats, dont il souligna les noms. Lorsqu’il eut fini, le couple en bikini lui tendit un joint, avant de le suivre dans son box. Une fois assis en face de lui, le garçon et la fille se mirent à bavarder. Ils se débrouillaient bien, tous les trois, compte tenu de l’absence de langue commune. La serveuse s’appelait Natalia, et le barman Chech ou Ketch ou un truc dans ce genre ; d’un mime qu’il exécuta, tout maladroit qu’il était, Kader conclut que c’étaient des fans de surf. Il arriva à se foutre un peu de leur gueule, et à leur parler de la mort de son chien, et de sa rencontre malheureuse avec Raoul. Au bout de quelques pétards, ils étaient tous les trois morts de rire.
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