Le rêve de Castro
Chapitre 40
En entendant la voix d’Astrid, Lola se figea sur place. Paco dut sentir son épiderme se refroidir, et tout le corps de la jeune femme lui retirer son attention ; brusquement devenu importun, il s’écarta.
La tristesse de Paco était palpable, et Lola ne voulait pas regarder son visage.
Il faut que je descende, lui dit-elle. Il faut que je la voie.
Lola… répondit Paco. Elle avait toujours trouvé que sa voix aurait dû être plus grave. Étant donné sa carrure, il aurait dû avoir une voix de basse, pas de ténor. Je ne reviendrai plus, ajouta-t-il.
Le géant était en train d’enfiler sa chemise blanche, en tirant nerveusement sur les poignets.
Il faut que je descende, répéta Lola.
T’as entendu ce que je t’ai dit ?
Elle prit les deux mains de Paco dans les siennes.
Tu me connais, Paco. C’est à toi de décider de ce que tu veux.
Lola s’amusait à faire tourner les énormes mains de Paco entre ses longs doigts fins. Après l’avoir regardée faire un moment, il retira ses battoirs.
J’ai décidé, répondit-il en se levant. Tu es cruelle.
Il termina de s’habiller et quitta la pièce.
Lorsqu’il fut sorti de la maison, Lola alla se laver les mains dans le lavabo situé à l’angle de la chambre. En examinant son visage dans la glace, elle dut admettre que Paco avait raison. Si elle avait survécu, c’était en partie grâce à sa cruauté. Après s’être séché les mains, elle les passa sous ses narines. Sa mère possédait encore un stock de savon anglais à la violette, que Lola adorait et détestait à la fois. Elle mit sa robe rouge à petits pois blancs, qu’elle avait achetée peu de temps après son arrivée à Paris. C’était en été, la première année de l’incarcération de Mikel ; elle avait porté cette robe pour lui rendre visite. Et ç’avait été la seule fois qu’il avait émis un commentaire sur ce qu’elle portait. Cette robe plaisait à Lola, même si elle écrasait ses seins et avait tendance à lui remonter sur les cuisses quand elle marchait. Cet été-là, Mikel avait été amoureux de Lola. Son regard avait alors été chargé d’une intensité qui ne tarderait pas à s’estomper. Trois étés plus tard, c’est d’Astrid qu’il allait tomber amoureux.
Lola mit ses sandales et descendit l’escalier. Astrid n’était pas dans la cuisine. Elle la trouva dans le salon. Le soleil du soir qui se déversait par la fenêtre soulignait les contours de la chevelure d’Astrid, en la nimbant d’un irrégulier halo de bronze.
Lola…
La ferme. C’est moi qui vais parler. Je ne veux pas de tes excuses, grinça Lola en allant s’asseoir sur le tabouret du piano.
Tout en respirant l’odeur de ses mains parfumées à la violette, elle jeta à Astrid un long regard dépourvu de douceur, avant de finir par lui désigner le canapé.
Assieds-toi là. Je ne supporte pas de te regarder.
Lentement, Astrid s’exécuta. Lola la regarda se diriger vers le canapé, s’y asseoir puis attendre, les mains posées sur les cuisses. Elle ne croisait jamais les jambes.
Je ne te pardonnerai pas, lui lança Lola. On ne peut pas te faire confiance. Tu es un faux jeton. C’est écrit sur ta figure, je m’en rends compte maintenant. J’ai regardé des vieilles photos de toi, ces jours-ci. J’ai bien vu que, même gosse, tu avais déjà quelque chose de sournois. Comme si tu avais toujours eu besoin de faire des cachotteries. Ça te permet de tout contrôler.
Astrid ouvrit plus grand les yeux. Elle avait l’impression que la lumière crépusculaire qui baignait la pièce lui brouillait la vue. Lola lui apparaissait comme elle ne lui était encore jamais apparue. Comme une actrice exaltée, inaccessible. Et elle ne pouvait que la regarder en spectatrice ; et, tout en la regardant, elle se sentit envahie par une immense fatigue. Astrid contemplait sa sœur, perchée sur le tabouret du piano à l’autre bout de ce salon encombré, dans sa robe rouge qui se détachait sur le papier peint d’un vert émeraude, et elle se sentait sans forces ; elle avait vu des gens mourir sous son bistouri, et pourtant, jamais encore elle ne s’était sentie aussi impuissante qu’à cet instant.
Ce que je ne comprends pas, continuait Lola, c’est pourquoi. Tu n’avais pas envie de lui.
Astrid secoua la tête.
Quoi ? aboya Lola. Quoi ? Tu veux dire que toi non plus, tu ne comprends pas ?
Lola.
Quoi ?
Lola…
Quoi, bon Dieu ?
La voix d’Astrid semblait sur le point de l’abandonner.
S’il te plaît, Lola. Pardonne-moi.
Lola regarda fixement sa sœur tassée sur elle-même, la tête enfouie entre les bras. Elle la regarda et attendit, mais Astrid ne pleura pas et resta simplement là, recroquevillée. Après s’être levée, Lola fit un pas vers elle, puis se ravisa et sortit de la pièce.
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