Le rêve de Castro
Chapitre 28
Le soleil était en train de se coucher lorsque Mikel, au volant de sa camionnette, passa devant le terrain de golf de Saint-Jean-de-Luz puis traversa le pont qui surplombait la Nivelle. La rivière coulait rapidement, à cet endroit, et ses eaux montaient très haut. Des gamins portant un kayak escaladaient la rive ; leurs jambes maigres dépassaient au-dessous du bateau. Un homme sans enfants, voilà ce qu’était Mikel. Ce constat ne lui causait aucune amertume. Pas question d’élever des enfants avec la vie qu’il avait menée. Ils voudraient savoir qui avait été leur père, et il ne pourrait pas le leur révéler. Mikel ne pourrait pas leur dire : voilà la vie que j’ai menée, voilà qui je suis. C’était seulement depuis sa libération qu’il trouvait que sa vie lui ressemblait. C’est-à-dire, depuis trois jours. Il caressa le chien qui, couché à côté de lui sur la banquette, appuyait son museau contre le rebord de la fenêtre.
On a de la veine, lui souffla Mikel. Ce bon vieux monsieur Lucky.
Castro remua les oreilles.
Mikel se rappela que Lola avait toujours été folle des banquettes.
La prison n’avait pas seulement arrêté sa propre vie. En vingt ans, rien n’avait changé pour aucun d’entre eux. Mikel pensait avoir toujours aimé Astrid, d’un amour n’attendant que l’occasion de se déclarer. Il aimait Astrid, et Lola était sa petite amie. Plus si petite, maintenant qu’elle avait, quoi, trente-sept ans. C’était là son péché : lui avoir fait perdre tout ce temps.
Quand Mikel entra dans le village au volant de sa camionnette, la nuit venait de tomber. Il détourna les yeux de tous les détails familiers, tandis que le véhicule commençait à gravir la colline. Après l’avoir garé non loin de la demeure des Arnaga, il mit pied à terre, suivi de Castro, sans ressentir d’appréhension, seulement une paix apportée par l’odeur que répandait le figuier du jardin. Là était le bonheur : non dans l’espérance, mais dans la mémoire.
Au premier regard, l’habitation paraissait plongée dans l’obscurité ; mais, sur un côté, Mikel aperçut de la lumière projetée dans un coin de gazon par une des fenêtres du salon. Alors qu’il tendait le bras pour ouvrir la barrière, son chien poussa un gémissement. Qu’est-ce qui se passe, mon gars ? Castro restait à la traîne. Je veux juste jeter un coup d’œil. Mais le chien recula, pleurnichant toujours. Mikel se mit à genoux et lui tendit la main, et Castro s’avança pour la lécher. Tu ne veux pas entrer ? Il caressa la tête de l’animal. Quelqu’un est mort là-dedans, c’est ça ? Castro ferma à moitié les yeux, tandis que Mikel le grattait entre les oreilles. Reste ici, alors. Je n’en ai que pour quelques minutes. Son chien le regarda pousser la barrière et s’avancer dans l’allée pour contourner la maison.
Dans les souvenirs de Mikel, elle n’était pas aussi complètement noyée sous la végétation. Il s’avança jusqu’à la fenêtre du salon et, pour pouvoir regarder à l’intérieur, dut écarter un rideau de lierre. Au milieu de la pièce, Lola était en train de mimer quelque chose pour un public qui n’entrait pas dans le champ de vision de Mikel. Sa chevelure était plus longue ; jamais elle ne lui avait paru aussi belle. Peut-être avait-il été trop proche d’elle pour mesurer l’éclat de sa beauté ? Dans cet éclat, il vit la preuve qu’il avait raison : elle serait heureuse sans lui. L’embrasure de la fenêtre était trop profonde pour que Mikel puisse découvrir au bénéfice de qui Lola donnait cette petite représentation, mais il comprit que c’était le jeu auquel elle s’était autrefois livrée dans son pensionnat, en Angleterre. Ce jeu, qui consistait à mimer un livre, un film ou une pièce de théâtre dont vos partenaires devaient essayer de deviner le titre, avait assommé Mikel. Jeune homme, il était incapable de se plier aux fantaisies de Lola. Mais là, il ne put s’empêcher de sourire devant son enthousiasme d’enfant, sa façon de faire évoluer son corps magnifique dans cette petite robe rouge à pois blancs qu’elle avait toujours adorée, et qu’il avait toujours trouvée un peu trop provocante. Après avoir applaudi d’un air joyeux, elle disparut du champ de vision de Mikel. Presque aussitôt, Astrid vint la remplacer.
Astrid demeura un moment immobile, les mains jointes devant ses lèvres, comme en prière. Puis elle se mit à rire, sans doute à cause de quelque chose que Lola venait de dire, et le haut de son corps bascula en avant, comme celui d’une marionnette qui s’incline pour saluer. Mikel sourit en la regardant se redresser, puis passer ses mains sur son visage comme pour en effacer la joie. Elle fit le signe convenu pour indiquer qu’il s’agissait d’un film.
Film, murmura-t-il. Astrid leva un doigt. Un seul mot. Puis elle s’assit sur le plancher, et commença à manier des avirons invisibles. Des rames, marmonna Mikel. Astrid saisit successivement ses poignets, puis, à deux mains, ses chevilles. Galérien, décida-t-il. Elle se pencha soudain vers l’avant, les traits déformés par la douleur. On était en train de lui administrer des coups. Ben-Hur ! Certain d’avoir trouvé, il observa le reste de la représentation. Astrid avait beau mimer les syllabes du titre avec un réalisme impressionnant, son public ne trouvait pas la solution. Ben-Hur, chuchota encore Mikel. Il ne pouvait détacher son regard d’Astrid, ni s’empêcher de penser qu’elle n’était pas tout à fait de ce monde. Quelque chose dans son visage, dans son comportement, faisait d’elle un être à part. Quelque chose qui rappelait les personnages que Mikel avait découverts, tout jeune, dans le livre de son père, Les Vies des saints. Il y avait une sainte, notamment, sainte Barbara, sur laquelle il aimait alors méditer. L’illustration qui la représentait et le récit de sa vie, pourtant bref, l’avaient envoûté. Elle avait des cheveux indisciplinés, comme ceux d’Astrid. Son père l’avait enfermée dans le but de protéger sa virginité et sa beauté. Enfant, Mikel s’était senti fasciné par la cruauté de ce père qui avait fait torturer sa fille pour une question de croyances, avant de la décapiter lui-même d’un coup d’épée. La nuit, dans son petit lit, Mikel se demandait, Qu’est-ce que c’est que ça, la torture ?
Il se détourna de la fenêtre et revint sur ses pas pour aller rejoindre Castro, qui haletait toujours, assis sur son arrière-train de l’autre côté de la barrière. Astrid paraissait tellement heureuse, et Lola aussi. Dans leurs vies, il n’y avait aucune place pour Mikel.
OceanofPDF.com