Le rêve de Castro

Lucy Wadham · Chapitre 45 sur 49

Pages du PDF

Le rêve de Castro

Chapitre 44

 

Après avoir monté, en boitillant, le sentier qui menait à la maison endormie, Kader frappa pour la forme à la porte de la cuisine et s’invita à l’intérieur. Il faisait sombre, dans cette pièce. Kader la traversa et, parvenu dans le vestibule, se tourna vers le haut de l’escalier.

Lola !

Il attendit. Ne percevant que le tic-tac d’une grande horloge, il renouvela son appel, Lola !

Un claquement de porte, suivi d’un bruit de pas furieux. Lola apparut au sommet de l’escalier, folle de rage.

Qu’est-ce qu’il y a ? Ma mère est en train de dormir.

Astrid a disparu.

Je m’en fiche. Va-t’en !

Kader se retrouvait à court de possibilités. La violence, les insultes, le charme, ses armes familières étaient inopérantes dans cette situation. Il la regarda fixement, la bouche ouverte.

Déjà, Lola descendait en trombe le large escalier.

Elle est remontée sur Paris, bon Dieu.

Kader secoua la tête.

Non.

Lola s’arrêta sur la première marche et Kader dut lever les yeux vers elle.

Astrid est malheureuse, plaida-t-il. Elle est venue te voir, te demander pardon. Je lui ai dit que je l’attendrais aux jeux, et elle est pas revenue. Toutes ses affaires sont restées à l’hôtel. Sa bagnole est encore ici, dans le village. Je l’ai cherchée dans tous les coins. Kader porta une main à sa gorge. Je suis enroué à force de gueuler.

Lola descendit jusqu’à son niveau et le regarda dans les yeux. Les siens étaient d’un bleu glacial.

Elle te fera du mal. Tu peux t’y prendre comme tu veux, elle te fera du mal.

Astrid voulait pas te faire de mal.

Peut-être.

Elle t’aime.

Lola inclina la tête sur le côté. Devant son expression indéchiffrable, Kader avait envie de battre en retraite.

Qui tu es, toi, Kader ? lui demanda-t-elle d’une voix froide. Qu’est-ce que tu fous ici ?

Kader ouvrit les mains.

Eh ben, je faisais du stop. Sur la mauvaise autoroute, comme ça s’est avéré, et puis je suis tombé dans les pommes. Ta frangine s’est arrêtée pour me ramasser. Y avait eu un peu de baston et, bon, je m’étais pris un coup de lame.

Je le savais bien.

Elle était malheureuse. Il y avait quelque chose chez elle qui me donnait envie de l’aider. Qui me donnait envie d’être fort. Astrid était partie de Paris pour venir te voir, et puis elle a changé d’avis. Elle m’a lâché à une station-service, et elle est allée rendre visite à un collègue à son université. C’était sur la route.

À Orsay.

Ouais. Je l’ai suivie jusque là-bas, et puis je me suis démerdé pour qu’elle m’emmène avec elle. Elle avait encore changé d’avis, et elle voulait aller dans le sud.

Voir Mikel.

Voir Mikel. Ou te voir, toi. Je pense pas qu’elle était tellement fixée.

Elle doit être avec Mikel, en ce moment.

Kader secoua la tête.

Astrid l’aime pas, Mikel.

Qu’est-ce que tu en sais ?

Elle me l’a dit.

Et tu la crois.

C’est moi qu’elle aime, déclara Kader en soutenant le regard froid de Lola.

Quand elle éclata de rire, Kader remarqua que ses incisives étaient aussi aiguisées que les siennes. Il se sentait gagné par l’envie de la frapper, mais se força à demeurer immobile.

Qu’est-ce qui te fait marrer ?

Elle cessa de rire et le dévisagea. Il eut l’impression qu’elle se trouvait tout à coup très loin, hors de portée.

Tu crois qu’elle t’aime ? C’est ça, que tu crois ?

Ouais, c’est ça que je crois. Elle a pleuré dans mes bras. Je l’ai tenue toute la nuit.

En la voyant incliner de nouveau la tête sur le côté, il repensa au vieil Arnaga.

Et maintenant, elle est partie, remarqua Lola.

On aurait dit que Kader essayait de forer une galerie dans le plancher au moyen de sa béquille. Il finit par lever les yeux.

Tu sais, répliqua-t-il, je m’en fous si elle m’aime pas. Moi, je l’aime.

Alors, tu es aussi triste que moi, fit Lola.

Viens m’aider à la retrouver. Il jeta un coup d’œil à la chemise de nuit indécente de Lola. Habille-toi et viens avec moi.

À la surprise de Kader, quelque chose poussa Lola à lui obéir. Tandis qu’elle lui tournait le dos pour monter s’habiller en hâte, il se dit que ç’avait dû être sa propre conviction, ou alors peut-être un mouvement de compassion venu du plus profond d’elle-même. Il s’assit au bas des marches pour l’attendre.

OceanofPDF.com