Le rêve de Castro

Lucy Wadham · Chapitre 47 sur 49

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Le rêve de Castro

Chapitre 46

 

Au volant de la Volvo d’Astrid, avec Lola pour passagère, Kader se sentait mû par une détermination inhabituelle. C’était peut-être la première fois de sa vie qu’il se sentait vraiment utile. Même au foot, il avait toujours eu l’impression qu’on aurait pu se passer de lui sans problème. La seule autre occasion où il avait ressenti quelque chose d’approchant, il y avait longtemps de cela, ç’avait été à bord d’un chariot que sa mère poussait dans un supermarché. Son employeur lui avait donné une liste de courses, mais elle était illettrée. À six ans, Kader avait su déchiffrer tous les mots de la liste, et sa mère avait rayonné de fierté.

Alors qu’ils sortaient du village, il baissa sa vitre.

T’aimes pas ce bruit ? demanda-t-il à Lola. Je l’ai entendu, quand je suis arrivé. C’est une cascade ?

Juste un courant rapide.

La voiture franchit le pont. Un incident remonta à la mémoire de Lola.

Un jour, avec Astrid, on s’était fait coincer là, en bas, par un troupeau de vaches. Elles nous avaient encerclées, et on croyait que c’étaient des taureaux. Je me suis retrouvée suspendue à une branche, la tête en bas, au-dessus de la rivière. Astrid a été obligée d’entrer dans l’eau pour venir me tirer d’affaire. Quand elle m’a posée par terre, je lui ai flanqué un coup de pied.

Kader sourit, sans quitter la route des yeux.

Un village qui s’appelle Sara, proclama-t-il. C’est là que Mikel travaille. Je me suis souvenu du nom, parce que j’ai une de mes tantes qui s’appelle Sara.

Il perçut la soudaine animation de Lola.

Comment tu le sais ?

C’est Astrid qui me l’a dit.

Mikel lui en a parlé, répliqua-t-elle d’une voix pleine d’amertume.

Non. Tout ce qu’elle savait, c’était qu’il bossait sur les marchés, du côté français. Et elle a découvert que demain matin, le marché est à Sara.

Qu’est-ce qu’il fiche sur les marchés ?

Il vend des balais.

Lola ouvrit de grands yeux.

Comment a-t-elle appris ça ?

Il lui avait laissé un numéro sur son portable. J’étais avec elle quand elle a rappelé le numéro. Elle est tombée sur un copain à lui, et il a parlé à Astrid du boulot de Mikel. Si elle voulait découvrir où il était, c’était pour pouvoir te le dire.

Mais alors, pourquoi elle ne me l’a pas dit ?

Kader surveillait la route.

J’en sais rien.

Au bout d’un moment, Lola poussa un soupir.

Je ne lui en ai pas laissé l’occasion, admit-elle. Je ne la laissais pas parler, j’étais trop remontée.

Kader prenait plaisir à cette balade. Il eut brusquement envie que Lola partage son plaisir.

J’ai fait une chanson pour ta sœur. Tu veux l’entendre ?

Avant qu’elle ait eu le temps de répondre, il s’était mis à tambouriner en rythme sur le volant. Il chanta, et Lola l’écouta. Lorsque les mots lui manquèrent, il recourut à l’arabe, en fredonnant ce qui lui passait par la tête : les mots pour haricots, pâtes, couscous, tante, au revoir, parce qu’ils collaient à la mélodie qui lui jaillissait des lèvres, surgie des profondeurs de son être. Il avait l’impression qu’elle était logée là, en lui, depuis bien avant sa naissance, alors qu’il se trouvait encore dans le ventre de sa mère et qu’il entendait sa voix lointaine, spectrale, venue du vieux pays. Il se tut, et Lola demeura silencieuse un moment.

C’est beau, finit-elle par déclarer. Ma sœur a de la chance.

Kader lui jeta un rapide coup d’œil. Lola ne montrait plus trace de rancœur.

Ça peut pas casser, entre elle et toi. Y a pas plus fort que ce genre d’amour.

Lola le regarda en souriant. L’expression de ses yeux bleus était chaleureuse, maintenant.

Je sais, répondit-elle. Je sais.

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