Le rêve de Castro
Chapitre 22
Couché sur le côté, entre les draps, Kader n’eut pas besoin de se retourner pour savoir qu’elle n’était plus là. Il pouvait percevoir l’absence d’Astrid derrière son dos, comme un courant d’air. Après s’être assis dans le lit, il se sentit oppressé par la vacuité et l’obscurité de la pièce qui se refermaient sur lui, et se leva pour aller ouvrir les rideaux. Le soleil faisait déjà son cirque depuis un moment, et le bleu du ciel avait quelque chose d’insultant. Kader, tournant le dos à la fenêtre, contempla de l’autre côté du lit la penderie vide où elle avait suspendu sa robe, la veille au soir. La sensation de la moquette sous la plante de ses pieds lui déplut soudain, et il alla s’asseoir au bout du lit, devant la télévision. Il examina les bandages qu’elle lui avait laissés, tendit la main pour s’emparer de la bouteille de désinfectant rose, la remit en place. Et il resta là un bon bout de temps, à vagabonder au hasard de ses propres pensées comme le délinquant qu’il était. Elle s’était barrée, elle avait sa propre vie ; ce n’était pas la faute d’Astrid s’il n’en avait pas, lui. Maintenant que sa tentative de détournement de majeure avait échoué, la situation de Kader était encore pire qu’auparavant. Il avait cru que la perte d’El Niño représentait la galère absolue, mais ce n’était rien, comparé à ce qui lui arrivait maintenant.
Kader alluma la télé et regarda un moment un dessin animé japonais. Une histoire d’ados qui jouaient dans un groupe de rock et qui attrapaient les criminels. Puis il zappa sur MTV-France. Assis en slip à l’extrémité du lit, sans cesser de maintenir son bandage serré, il ingurgita trois clips d’affilée. Dans le dernier, on voyait une autoroute qui passait sous un tunnel. La chaussée était couverte de voitures sur lesquelles trois Blacks grimpaient en déclamant du rap américain. Amadou savait rapper ; Kader n’avait jamais entendu personne de meilleur. Sa voix était douce et forte à la fois ; il avait fait partie d’un groupe, et puis Hocine, le seul musicien potable, était tombé pour vol de voiture. Sans Hocine, Amadou n’avait pas réussi à assurer la cohésion du groupe. Il était trop doux, Amadou, et il fallait une caillera comme Hocine pour faire sortir les trois autres de leur lit le matin.
Une fois levé, Kader se dirigea vers le téléphone fixé au mur, près du lit, et l’examina un moment. Il souleva le combiné et composa le numéro d’Amadou, trois fois, sans résultat, avant de découvrir enfin les instructions dispensées par un papier posé sur la table de nuit. Pour les appels extérieurs, faites le zéro. Quelques instants plus tard, Amadou décrochait.
Kader, mon frère ! C’est toi ? Je te croyais mort.
Et Kader sourit.
Je suis mort, et je t’appelle du ciel. Ça s’appelle l’hôtel Mercure.
Tu déconnes.
J’ai passé la nuit avec cette meuf. Elle a quarante-deux balais.
Amadou aspira de l’air entre ses dents.
Tu peux développer ?
Je suis tombé dans les pommes au bord de la route. Fabien avait une lame, il m’a pécho. Rien de méchant, mais ça a un peu saigné. Cette femme, elle m’a ramassé dans sa Volvo. Et maintenant, y a ce truc entre nous. Kader hésita.
Cette relation. Je peux pas t’expliquer, Amadou, mais c’est elle. C’est tout ce que je sais.
Pas de réaction.
T’es toujours là, Amadou ?
Cool, répondit Amadou.
Sauf qu’elle s’est tirée. Quand je me suis réveillé, elle était partie. Elle, sa sacoche de médecin et sa Volvo.
T’as sauté un médecin ?
Une chirurgienne. Elle est belle, putain qu’elle est belle. C’est une Espagnole. T’as jamais vu une meuf pareille, Amadou, je te jure.
Sauf qu’elle s’est taillée, et que tu restes là comme un branleur.
Elle est partie voir sa ginefran. Le mec de sa ginefran vient juste d’être libéré, il était en taule pour meurtre.
Oh, gémit Amadou.
Je l’ai dans la peau, Amadou. Tu sais ce que c’est.
Kader entendit le petit bruit que faisait Amadou en se suçant les dents.
Putain, Kader. T’as trouvé les emmerdes.
C’est pas les emmerdes, Amadou. C’est la réponse.
T’as un plan ?
Si j’ai un plan ? Je vais me barrer d’ici dès que j’aurai raccroché ce téléphone, et puis je vais essayer de la retrouver.
Tu vas essayer de la retrouver.
Amadou aimait répéter ce qu’on venait de lui dire. Après, il hochait la tête.
Je la veux, cette femme, Amadou. On a pas baisé. Et je te jure que ça m’a pas posé de problème. Je veux m’occuper d’elle.
Ouais, je vois ce que tu veux dire.
Je vais en Espagne.
T’as pas de passeport, man. Tu peux pas y aller, en Espagne.
Merde. Kader jeta un regard circulaire sur la chambre. Il n’avait pas de solution à apporter à ce problème particulier, mais en attendant, il savait qu’il devait se tirer de cet endroit. Hé, je trouverai quelque chose. Je t’appellerai quand je serai en Espagne. Aïcha, comment elle va ?
Ça va. Elle a fébou avec ta mère et ton père hier soir. Après, on a parlé un peu devant la laverie. Aïcha m’a dit d’arrêter de fumer ; elle a posé sa main sur ma joue. J’ai pas touché un splif depuis.
Kader sourit.
Espèce de geonpi.
Ouais.
Je t’appellerai.
Ouais.
À plus.
À plus.
Kader enfila son survêtement par-dessus un T-shirt blanc tout propre, glissa le Discman d’Amadou dans sa poche et se mit le casque autour du cou. Il fourra dans son sac Adidas les affaires qu’Astrid avait laissées pour sa blessure à l’épaule, et, après avoir jeté un dernier coup d’œil au lit qu’ils avaient partagé, il sortit en refermant la porte derrière lui. Dans le couloir, Kader croisa une femme de ménage qui poussait un chariot grinçant, surchargé de matériel de nettoyage. Il lui fit un sourire en se souvenant de sa mère, mais la femme se contenta de lui jeter un regard mauvais avant de passer son chemin.
Vieille sorcière ! lança-t-il.
Le grincement s’interrompit. Kader, continuant de marcher comme si de rien n’était, disparut bientôt à l’angle du couloir.
Dehors, il faisait chaud. Tandis que Kader, sans avoir payé l’appel téléphonique, s’élançait sur le macadam qui collait aux semelles de ses baskets, Joey Starr, de NTM, lui vomissait sa colère dans les oreilles.
Ça va tomber Seine-Saint-Denis style, gueulait Joey. Fous donc ton gilet pare-balles… Pourtant, en contemplant cet arrogant ciel bleu, et la courbe élégante de l’autoroute au loin, et la circulation qui s’écoulait avec une telle efficacité dans les deux sens, Kader sentit le chaos tenu si fermement en respect qu’il se dit, Joey Starr peut beugler tout ce qu’il veut, rien ne va tomber dans ce pays : pas plus la Seine-Saint-Denis que la Bastille.
Kader ne possédait pas de montre, mais lorsqu’il parvint à la station-service Total, il avait eu le temps d’écouter un CD et demi. En plus des cinq cents francs contenus dans son portefeuille, il détenait une carte bancaire qui pouvait lui permettre d’en retirer mille, et sept cents de mieux dès qu’Amadou aurait versé sur le compte sa moitié du bénef sur la vente des faux T-shirts Chanel à Khaled. Le vieux faisait la gueule parce qu’il n’arrivait pas à les fourguer. Ils étaient encore sous cellophane, dans un sac de sport, au-dessous du comptoir de son café crade. Quand il les lui avait refilés, Kader savait bien que le marché des faux Chanel s’était effondré. Les filles voulaient des vraies marques, maintenant. Pauvre Khaled ; sa femme ne le soutenait jamais dans ses deals. Elle arrête pas de me critiquer, qu’il se lamentait, voilà donc tout ce qu’un mari peut attendre de son épouse ? Pourtant, cette femme ne manquait pas de jugeote, elle qui répétait à qui voulait l’entendre que si Khaled était allé acheter une mule quelque part, il serait revenu avec un âne.
Après s’être payé un hot-dog et une canette de Coca, Kader alla s’asseoir sur le perron de la boutique de la station-service. Il observa les camions qui arrivaient, les routiers qui descendaient de leurs cabines puantes où se balançaient tout un tas de gadgets, et puis qui se frottaient leur gros ventre en secouant leurs jambes courtes. Certains regardaient Kader tout en s’approchant de la boutique, d’autres détournaient les yeux. Quand il eut avalé son hot-dog, il alla pisser un coup aux toilettes, puis se nettoya les mains et la figure et se brossa les dents au-dessus du lavabo, à côté duquel il posa le désinfectant et les pansements propres. Et il défit soigneusement son bandage, pour examiner la blessure. Elle était scellée par une crête de sang et de pus orange qui ressemblait à du caramel séché ; de chaque côté de l’arête, la peau était violette. Kader trouva tout de même que l’ensemble avait meilleure allure que la veille. Il tamponna du désinfectant rose sur la plaie, puis la recouvrit d’un carré de gaze. En voulant remettre le bandage, il se rendit compte que c’était impossible d’une seule main ; il essaya de tenir l’extrémité du bandage entre ses dents, mais ça merdait complètement.
Hé, mec, j’ai besoin de ton aide. Tu pourrais me tenir ça une minute ?
Il avait posé la question à un type d’âge mûr, en blazer couleur cerise, qui venait juste de remettre sa bite dans son pantalon. Le type sursauta et leva les yeux.
Je demande pardon ?
Le bandage. Est-ce que vous pourriez le tenir pour moi ?
L’homme sourit, d’un air soulagé. Il avait des cheveux gris qui se redressaient en brosse au sommet de son crâne, et un visage rose, porcin.
Vous parlez français ? demanda Kader d’une voix forte.
Oui, répondit l’autre. Je suis polonais mais je parle. Je suis ici avec la mère. On fait circuit avec camping-car.
C’est génial. Vous pourriez juste me tenir ça, là, pour que je puisse faire ce bandage ?
Le type s’avança et tendit les mains, comme pour une inspection.
Je lave d’abord. Oui ?
Ouais. Bonne idée.
Le Polonais se débrouilla comme un chef avec le bandage. Et, quand ils sortirent des toilettes, Kader s’était dégotté un chauffeur.
Il s’acheta du chocolat pour la route, ainsi que le dernier France Football . Sur la couverture, on voyait une photo de Marcel Desailly à côté d’une de ces cabines téléphoniques rouges qu’on trouve en Angleterre. L’intérieur du camping-car polonais était moquetté de marron du sol au plafond, en passant par les parois. Kader s’assit sur la banquette entre le conducteur et sa mère, Katya, qui lui sourit en hochant la tête comme si elle n’avait attendu que lui. Derrière eux, dans l’espace d’habitation, un petit caniche d’un blanc sale, qui clignait patiemment des yeux, culbuta au démarrage du véhicule.
Kader commença à se plonger dans « Ma vie à Londres », l’article de Marcel Desailly, mais le Polonais avait envie de tchatcher.
Je m’appelle Piotr, proclama-t-il. Mais vous pouvez appeler Pierre.
Kader leva les yeux de son magazine de foot.
Cool. Il jeta un regard à la route qui s’étirait devant eux. La circulation était léthargique. On est encore loin de la frontière espagnole, Pierre ?
Il faut moi te déposer avant ça. Passer nuit dans ville de Bayonne. Il y a festival, là-bas. Ma mère et moi on aimer voir. On est heureux si tu viens avec nous.
Merci, Pierre, mais je peux pas traîner. Faut que j’aille en Espagne.
Tu as famille là-bas ?
Non. Pas de famille. Kader regarda défiler les rangées de pins. Une femme, ajouta-t-il.
Pierre lui lança un coup d’œil, puis reporta son regard vers la route.
Ça bien, fit-il. Excellent. Très bien. Pierre était visiblement aux nues. Toi romantique. Ça merveilleux. Non ? Il se tourna vers sa mère. Maman, commença-t-il, et il se mit à lui baragouiner quelque chose en polonais. Pendant ce temps, Katya continua simplement à hocher la tête et à sourire à Kader, comme si, quoi que son fils puisse lui dire, elle était déjà au courant. À la fin de son compte rendu, Pierre semblait verser des larmes de joie. Romantique, répéta-t-il en s’essuyant les yeux. Oh, mon Dieu, ça merveilleux.
À ce stade, Kader n’avait qu’une seule envie, mettre fin à son expérience polonaise. Bayonne n’était plus qu’à vingt kilomètres.
Tu sais quoi, Pierre ? T’as qu’à me déposer à la prochaine station-service, tu veux ? Ce sera plus facile pour faire du stop.
Tu veux pas venir avec nous pour Bayonne ?
Une station-service, c’est mieux pour moi. C’est plus facile.
Comme tu préfères.
Kader lui offrit un peu de chocolat, qu’il refusa ; mais Katya ne se fit pas prier. Pierre, ayant décidé de bouder, ne prononça plus un mot jusqu’à ce qu’ils soient parvenus à un garage Shell, juste avant Bayonne.
Quand vint le moment de se dire au revoir, Katya fit un sourire et un grand geste de la main à Kader. Il eut du mal à garder son sérieux, vu qu’elle était assise juste à côté de lui.
Ben, au revoir, Katya, dit-il en lui tapotant le bras. Il descendit du véhicule derrière Pierre, qui avait enlevé son blazer rouge et arborait une chemise jaune à manches courtes. Ses bras étaient blancs comme de la pâte à pain. Impatient de s’éloigner, Kader lui tendit la main. Mais Pierre s’y agrippa, trop fort au goût de Kader. Et, à son horreur, il ne la lâcha pas.
Salut, Pierre. Merci pour le stop.
Kader donna des petites tapes sur le bras de Pierre, qui s’accrochait toujours à lui. On avait l’impression qu’il essayait d’exprimer quelque chose.
Tu peux me lâcher, mec, l’informa Kader, en essayant de garder un ton enjoué.
Mais l’autre se cramponnait à lui de plus belle.
Pierre, putain, qu’est-ce qui t’arrive ?
D’un coup sec, Kader dégagea sa main de la poigne du type et fit un saut en arrière. Pierre esquissa une baffe dénuée de vigueur, qui alla se perdre dans le vide. Lui tournant le dos, Kader se dirigea d’un pas nonchalant vers la cafétéria, et ne se retourna pas avant d’être parvenu devant la porte coulissante. Pierre se tenait toujours au même endroit, le dos rond, comme si quelqu’un venait d’en extraire la barre de fer qui lui avait permis de se tenir droit jusque-là. À l’intérieur du camping-car, Kader distingua la forme sombre, massive, de la mère qui attendait.
Il avait beau être persuadé de n’avoir couru aucun danger, il se sentait secoué. Une fois entré dans la cafétéria, Kader s’attarda un moment près de la porte vitrée, et ne quitta pas des yeux le camping-car avant que celui-ci ne soit parti.
Putain ! s’exclama-t-il à haute voix. Quel cinglé.
Kader refusa trois propositions d’auto-stop, émanant toutes d’hommes seuls. Pas question de se retrouver coincé avec un autre malade aux réactions imprévisibles. À deux heures de l’après-midi, alors qu’il attendait depuis trois CD à l’intérieur de la station-service, un convoi de quatre camions de cirque vint se garer sur le parking et il en descendit une trentaine de forains. Ils s’approchèrent sans se presser de la cafétéria. Assis à la table la plus proche de la porte à glissière, Kader était en train de faire les mots croisés footballistiques de son magazine. L’assiette posée devant lui contenait les reliefs du plat du jour : osso bucco et coquillettes. Il observa les gens du voyage qui attendaient leur tour pour se faire servir à déjeuner. Ils étaient bruyants et, sauf erreur, espagnols. Son attention fut attirée par un couple qui patientait tranquillement dans la file. Le type était très grand ; des tatouages compliqués, orientaux, recouvraient ses bras nus jusqu’aux doigts. La fille, enveloppée dans un imperméable gris, était petite et mince, avec des cheveux blonds coupés court ; Kader trouva qu’elle avait l’air d’un jeune garçon, mis à part ses chaussures à talons hauts, d’un rouge brillant. Le type et la fille ne se parlaient pas, mais c’était évident qu’il s’agissait d’un couple, vu leur façon de s’incliner légèrement l’un vers l’autre. Avant de s’approcher d’eux, Kader attendit qu’ils aient apporté leurs plateaux jusqu’à une table, et se soient assis.
Vous parlez français ?
Ils l’examinèrent tous deux si longuement que le silence devint pesant. Ça ne commençait pas très bien. L’un comme l’autre, ils avaient choisi le plat du jour, mais Kader nota, avec une pointe de jalousie, qu’ils avaient eu des frites au lieu des pâtes. Tandis que la fille reportait son attention vers le jarret de veau, son compagnon finit tout de même par répondre.
On parle français.
Bien. Ça, c’est bien. Je me demandais si vous pourriez m’emmener en stop jusqu’en Espagne.
Bien sûr.
Considérant apparemment la question réglée, le type attaqua son repas.
Y a juste un petit problème.
L’homme ne leva pas les yeux. Il était maintenant occupé à dévorer sa nourriture. La fille n’était pas en reste ; elle arrachait des morceaux de pain pour saucer, et se les fourrait dans la bouche aussi vite qu’elle le pouvait.
J’ai pas de passeport.
Tu as une carte d’identité française ? demanda le mangeur, la bouche pleine.
Oui.
Alors, t’as pas besoin de passeport.
Comment ça ?
Ça commençait à énerver Kader, qu’il ne veuille pas le regarder.
L’Espagne, c’est l’Europe, répondit le type.
Kader hocha la tête d’un air perplexe et désigna sa propre table.
Je suis là-bas, quand vous serez prêts.
Où tu veux aller, en Espagne ?
Saint quelque chose. Il ne se rappelait pas le nom de la ville.
Saint-Sébastien.
Kader tendit le doigt vers lui.
C’est ça !
Ce sera notre prochain arrêt.
Tout en regardant le couple se goinfrer, Kader attendit quelques instants, au cas où le gars se déciderait à lever les yeux. Puis, il regagna sa table d’un pas nonchalant. Il aimait mieux ne pas penser à la manière dont ils devaient baiser, ces deux-là.
Finalement, Kader se retrouva seul dans la cabine du camion avec René, le tatoué, tandis que la fille montait à l’arrière. René était lanceur de couteaux ; et ses couteaux, c’était sur la fille qu’il les lançait. Il avait un chien qui les retirait de la cible avec ses crocs, un petit chien blanc à la gueule pleine de marques brunes qui lui faisaient comme un masque. René le gardait à ses pieds, juste devant les pédales. L’animal avait commencé à gronder dès que Kader était monté dans la cabine.
Tout ce que je te demande, précisa René, c’est de pas croiser son regard.
Kader baissa les yeux vers le chien.
Pourquoi ?
Parce que sinon, Raoul t’attaquera.
Kader eut un grand sourire.
Tu déconnes.
Non.
Cool.
Kader s’installa plus confortablement sur son siège. Il savait que René n’allait pas essayer de lui sauter dessus, et il se sentait heureux. Bientôt, il serait en Espagne. En observant de plus près les tatouages qui ornaient les bras de René, il les trouva très beaux. On aurait dit des arbres avec des nichons.
Comment tu t’es retrouvé lanceur de couteaux ?
À cause de mon oncle. C’est lui, le patron de ce cirque. Il m’a appris en douce. Je pratiquais déjà tout gosse, mais secrètement, parce que ma mère était contre. Quand elle est morte, j’ai quitté mon boulot et j’ai rejoint mon oncle.
C’était quoi, ton boulot ?
La sécurité.
Où ça ?
À Bordeaux. Les centres commerciaux, surtout.
Un job de merde, commenta Kader. Je l’ai fait.
Pas pendant dix-neuf ans.
Putain, pas de danger. Je me suis barré au bout d’une semaine. Après ça, j’ai eu un job cool, ouvreur d’huîtres dans un restau à Paris. Je bossais avec un vieux Breton, il s’appelait Yann. C’était un enculé de raciste, mais il m’aimait bien. Il a fait la gueule quand je suis parti.
Pourquoi t’es parti ?
J’ai eu une embrouille avec un client.
René secoua la tête.
Non. Non, non. Kader leva une main. Écoute un peu. Ce mec était en train de sortir du restau avec sa femme, et je te jure qu’en passant à côté de moi, elle me jette un regard tellement sexe que ça me fait rougir rien que d’y penser maintenant. C’était choquant, franchement. Et voilà ce petit bâtard qui se met à m’insulter avec des mots à tiroir rien que pour me dire, Sois sympa, arrête de draguer ma gonzesse. S’il avait été poli, j’aurais mis les mains au-dessus de ma tête, mais c’était vraiment un chieur. Un peu le genre du vieux Raoul, là, je dois dire, court sur pattes et susceptible. De toute façon, je lui ai dit que c’était pas de ma faute si sa salope cherchait les embrouilles, et il a appelé le patron. Comme c’était un habitué, ça a réglé la question.
Moi, j’évite les emmerdes, déclara René après un long silence. Quand j’ai des emmerdes, y a de la casse.
Kader sentit que René ne frimait pas.
Ça t’est déjà arrivé de toucher la nana avec un couteau ?
Carla ? Non. Mais celle d’avant, oui. Une fois. Juste là. Il pinça le haut de son bras, au niveau de l’aisselle.
Kader fit une grimace.
Ah, elle avait pas eu de bobo. Mais il a fallu qu’on se sépare. Quand t’as touché quelqu’un une fois, c’est pas pour rien, c’est qu’y a une raison. C’est trop facile de recommencer. Carla, elle est unique. Elle a une technique, quand on travaille, ça m’avait bluffé. À l’époque où j’ai commencé à pratiquer avec elle, je pouvais sentir qu’elle avait envie que je la touche. Ouais, elle le voulait vraiment. Si on se concentre suffisamment, on peut percevoir ce genre de truc.
Elle est malade, ou quoi ?
Non. Juste un peu à côté de la plaque. Elle en a vu des vertes et des pas mûres.
Raoul s’était remis à gronder. Quand Kader baissa les yeux vers lui, le chien lui montra les crocs.
Carla va bien, maintenant. Elle voudrait encore que je la touche, mais c’est le jeu. C’est à celui qui sera le plus fort.
Vous êtes ensemble ? Comme un couple ?
Un couple ?
Ouais. Tu sais. Tu l’aimes ?
On est pas un couple. Mais je l’aime.
C’est-à-dire ?
Carla, elle est seule, répondit René. Elle l’a toujours été. Tous les mecs qui ont été assez cons pour essayer de la tenir en bride d’une manière ou d’une autre, ils se sont fait mordre. Salement. Moi, j’ai du bol, je l’aime telle qu’elle est, alors elle me laisse m’approcher.
Man, t’es entouré de choses qui mordent.
René sourit.
C’est vrai, admit-il.
Kader croisa les bras et contempla le ruban d’asphalte qui s’étirait devant eux. De cette hauteur, c’était beau, une route, surtout par une journée comme celle-là. Il était content de ce voyage, et il était content de sa destination.
Cette impression toute neuve de se trouver au bon endroit, et de faire ce qu’il fallait, lui donnait envie de chanter. Alors, il se laissa aller. C’était une chanson de Khaled appelée Bakhta :
Bakhta est la lumière d’Oran , fredonna-t-il. Sa beauté me brûle comme le soleil .
Sa mère aimait cette chanson, parce qu’elle avait une mélodie à l’ancienne. À la manière dont René l’écoutait, Kader se rendit compte qu’à lui aussi, ça lui plaisait.
Quand Kader se réveilla, il était tout seul dans la cabine du camion. À en juger d’après la lumière, l’après-midi touchait à sa fin. Des cris lui parvinrent par la vitre baissée. En ménageant son épaule douloureuse, il se redressa sur son siège pour regarder à l’extérieur, et constata que le camion s’était arrêté sur un terrain plat, de la taille approximative d’un stade de football. On voyait d’un côté un pont routier, noir de circulation, et de l’autre une voie ferrée. Les forains s’étaient regroupés à une cinquantaine de mètres du camion de Kader. Ça ressemblait à une bagarre. René gueulait en espagnol ; il dominait tout le monde de la tête et des épaules. Kader sentit des relents apportés par la brise, une odeur écœurante du genre légumes pourris. Jetant un coup d’œil à la ronde, il aperçut droit devant lui, avant de descendre du camion, une montagne d’ordures multicolores qui s’élevait au-dessous du toboggan. Il commençait à s’approcher de l’attroupement, lorsqu’il repéra deux silhouettes en uniforme qui faisaient face aux gens du cirque. Ces types portaient des uniformes bizarres : béret rouge incliné sur la tête, à un angle idiot ; étui de revolver blanc. Ils avaient peut-être l’air de petits soldats, mais il s’agissait bien de flics, pas de doute là-dessus ; et, quel que puisse être le sujet de la discussion, leur réponse était clairement non. Estimant qu’il avait intérêt à ne pas s’en mêler, Kader tourna les talons et reprit la direction du camion, d’une démarche paresseuse. Quelques secondes plus tard, il entendait le grondement étrangement féminin du chien. Kader pivota sur lui-même pour lui balancer un coup de pied, mais c’était déjà trop tard. Les crocs de l’animal se refermèrent sur son talon, une violente douleur lui remonta dans la jambe. Il sentit ses couilles se contracter, n’y vit plus rien, et s’entendit pousser un cri. La puanteur des ordures lui retournait l’estomac. Il recouvra la vue au moment où René ouvrait de force les mâchoires de Raoul. Kader eut l’impression que le chien résistait, il crut apercevoir les incisives dénudées de l’animal, et le sang qui commençait à suinter à travers sa chaussette blanche.
Je l’ai pas regardé, gémit-il. Je l’ai même pas regardé, ce con.
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