Le rêve de Castro
Chapitre 15
Kader regardait Astrid siroter son café. Ils étaient assis à une petite table carrée avec vue sur l’autoroute qui passait en contrebas du restaurant, tel un fleuve fatal. Elle restait silencieuse, et Kader commençait à se sentir mal à l’aise. Son esprit tournait en rond sans pouvoir s’arrêter. Tout ce qu’il arrivait à se dire, c’était : C’est toi, Kader. C’est toi. Cette femme a besoin de toi . Il avait compris qu’il était devenu quelqu’un aux yeux d’Astrid quand ils s’étaient soudain remplis de larmes. Kader savait qu’elle attendait quelque chose de lui, et il savait qu’il était prêt, mais il ignorait à quoi. Il se sentait empli d’une énergie formidable, comme s’il avait été un guerrier sur le point de partir au combat.
Pendant deux heures, il avait conduit et elle avait travaillé. En l’entendant parler dans un petit magnétophone à cassettes, Kader s’était dit qu’elle devait s’entraîner pour une espèce de discours ; mais, quand il avait essayé de l’interroger, Astrid avait levé une main et il n’avait pas insisté, tellement il était heureux de se retrouver là, au volant de ce tank équipé d’un moteur V6, avec cette femme à côté de lui, plongée dans son travail. Il pouvait à peine contenir sa joie : il conduisait et elle travaillait.
Cependant, elle n’avait pas prononcé un mot, et Kader, de son côté, n’aurait su que lui dire, même si sa vie en avait dépendu. Il voulait lui demander pourquoi elle était devenue subitement aussi triste en pensant au défenseur du Reál Madrid, mais il savait que c’était une question idiote.
Sentant quelque chose de gluant qui lui collait les coudes à la table du restauroute, il s’appuya contre le dossier de sa chaise et croisa les bras.
J’ai horreur de ça, grogna-t-il. J’ai travaillé au McDo, et je faisais toujours gaffe à ce que mon torchon soit propre. Kader désigna la table de la tête. Mon torchon pour essuyer les tables. C’est la moindre des choses.
Astrid posa sa tasse de café. Elle avait le visage rouge, les yeux brillants. Elle semblait attendre qu’il continue.
Quand j’étais gosse, poursuivit-il, j’avais l’habitude d’aller sur un pont au-dessus de l’autoroute avec mes potes. On montrait nos culs nus par-dessus le parapet pour pousser les caisses à se crasher.
Elle le regardait fixement, comme depuis un point très éloigné.
Vous avez l’air malade, annonça-t-il en ouvrant les bras. Si vous avez envie de vomir, faut pas vous retenir. Vous vous sentirez mieux après.
Je vais très bien. Je vais très bien.
Vous avez pas l’air bien du tout.
Elle parut soudain le découvrir. Il croisa les bras un peu plus étroitement, par crainte de sa réaction.
Tu as payé pour le café ? lui demanda-t-elle.
Non, c’est vous qui avez payé. Elle se repliait à nouveau sur elle-même. Quelque chose était en train de se produire autour de ses yeux. Écoutez, Astrid, lâcha-t-il soudain. Mon nom, c’est pas Karl. C’est Kader.
Pourquoi tu as dit que c’était Karl, alors ?
Il haussa les épaules, et fit un grand geste circulaire.
Karl. Je sais pas. Ça me plaît, c’est tout. Kaaaarl, déclama-t-il, en rejetant tous les autres noms d’un revers de la main. Vous aimez pas ?
Non.
Qu’est-ce que vous me suggérez ? Je veux changer de nom.
Carlos, répondit-elle.
Kader la dévisagea, puis il baissa les yeux vers le flot de circulation qui disparaissait sous leurs pieds, et attendit d’avoir digéré l’idée.
Non, protesta-t-il en agitant le doigt. Ça le fait pas. C’est pas sérieux. Qu’est-ce que je ferai d’un nom comme Carlos, une fois que je serai devenu vieux ? Soyez raisonnable.
Généralement, en vieillissant, on cesse de se préoccuper de son nom.
Karl, c’est mieux, insista-t-il.
C’est un nom de nazi, Karl.
C’est pour ça que ça me plaît. Ça me donne l’impression de voler quelque chose à un ennemi, comme un trophée.
Tu ferais mieux de t’en tenir à Kader, lui conseilla-t-elle. Pense à ta mère.
Astrid trouvait amusant de se laisser entraîner dans cette discussion ridicule.
Vous avez des enfants ? lui demanda-t-il.
La question la prit au dépourvu. Elle contempla sa tasse vide.
Non.
Pourquoi ?
Je suppose que je n’en ai jamais eu assez envie.
Il n’y a pas besoin d’en avoir envie, objecta Kader. Y a plein de gens qui ont des gosses sans en avoir eu envie. Et puis une fois qu’ils sont là, on s’y attache.
Tu ne me fais pas l’effet d’un enfant non désiré.
Cette remarque parut faire plaisir à Kader.
Je suis le prince de ma mère, proclama-t-il en se frappant la poitrine, dans ce geste qui devenait déjà familier à Astrid. J’avais un chien. Il s’appelait El Niño. C’est de l’espagnol.
Je sais.
Ça veut dire le gosse.
Ça veut dire aussi le Christ bébé, l’enfant Jésus.
Non !
C’est vrai.
Kader eut un grand sourire.
Cool. Un musulman avec un chien qui s’appelle Jésus.
Il était seize heures dix quand Astrid jeta un coup d’œil à sa montre. Elle pouvait voir Mikel au pied de ce ridicule kiosque à musique ; elle se le représentait toujours avec son visage de jeune homme et son corps de jeune homme, qui n’existaient plus ni l’un ni l’autre.
Astrid se leva.
Allons-y, lança-t-elle.
Où ça ? demanda Kader en se levant à son tour.
Elle se tenait devant lui. Pour une raison quelconque, il serrait sous son bras le sac à main d’Astrid, qu’elle ne se rappelait pas lui avoir confié. Tout en se rendant compte qu’elle aurait pu passer pour sa mère aux yeux d’un observateur extérieur, elle tendit la main vers le sac. Il le lui rendit.
Vous voulez que je conduise ?
Astrid secoua la tête.
Allez.
Donne-moi les clés, Kader.
D’un air sincèrement déçu, il sortit les clés de la poche de son survêtement. C’était vraiment un gosse.
Pourquoi les Blanches sortent avec des Arabes ?
Je ne sais pas.
Pour récupérer leur sac à main.
Il l’examina en soulevant les sourcils, avec une expression d’encouragement.
Astrid ébaucha un sourire, qu’un démon emporta aussitôt.
Elle se retourna et se dirigea vers la porte du restaurant. Sous leurs pieds, l’autoroute grondait. Kader rattrapa Astrid à grandes enjambées chaloupées pour lui tenir la porte battante.
Où on va ? lui demanda-t-il.
Astrid s’immobilisa en haut de l’escalier.
Je vais en Espagne. Et je crois que toi, tu devrais aller à Marseille. Tu as de la famille, là-bas ?
Ben, non.
Personne ?
Non.
Pourquoi Marseille, alors ?
J’ai connu quelqu’un qui est allé là-bas pour chercher du taf, et il est jamais revenu. Ça doit lui avoir plu, là-bas. C’est plein d’Arabes, pas seulement en banlieue, mais aussi dans le centre. Il marqua une pause en lançant des regards à la ronde, comme s’il cherchait de l’aide. Je sais pas. Le climat, le foot, les plages.
Astrid le regardait fixement. Dépouillée de sa joie, la figure de Kader était méconnaissable. Il soutint son regard. Elle remarqua qu’il avait l’œil gauche plus pâle que le droit. À l’endroit où une cicatrice rose lui barrait l’arête du nez, on distinguait encore les points de suture. Et il avait une coupure plus ancienne, tout en haut du front.
Regardez pas mes cicatrices, protesta-t-il en se couvrant le front de la main.
Comment tu t’es fait ça ?
En boxant.
Ce n’est pas une cicatrice de boxe. Les autres non plus, d’ailleurs.
Laissez-moi juste venir avec vous, insista Kader. Ils émergèrent dans la chaleur déclinante de l’après-midi. S’il vous plaît. En étudiant ses traits, elle constata que l’enfant était revenu. Vous pourrez bosser pendant que je conduirai, poursuivit-il. Ses traits s’éclairaient progressivement.
Astrid pressa le pas, afin qu’il ne voie pas son visage. Afin qu’il ne voie pas qu’elle avait déjà cédé.
Tu es sûr que tu as ton permis ?
Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? Évidemment que je l’ai. Filez-moi les clés.
Le parking jouxtait un champ de colza en pleine floraison. L’odeur écœurante, presque humaine, rappelait à Astrid ses premières autopsies.
Non, répondit-elle en lui tournant le dos pour ouvrir la portière de la voiture. Entre. J’ai une longue route à faire, et je n’aime pas conduire la nuit.
Elle perçut l’excitation de Kader tandis qu’il se détournait et faisait le tour de la voiture, avec sa feinte nonchalance, pour gagner la portière du côté passager.
Lorsqu’ils reprirent l’autoroute, la circulation s’était calmée. Kader tambourinait un rythme rapide et compliqué sur le tableau de bord ; Astrid avait baissé sa vitre, et conduisait le bras appuyé sur la portière. Elle avait décidé de s’avouer qu’elle avait besoin de la présence de ce garçon.
Qu’est-ce qui t’a fait partir de chez toi ? lui demanda-t-elle. Je suppose que tu vis toujours à la maison.
Kader tourna la tête afin de regarder par la vitre, en se suçant les dents pour toute réponse. En prison, les femmes arabes émettaient ce bruit quand elles étaient contrariées. C’était le bruit que produisait leur bouche en réprimant les injures qu’elles risquaient de regretter plus tard.
Vous avez la clim, l’informa-t-il en se tournant vers elle.
Je sais.
Pourquoi vous la mettez pas, alors ?
Ça ne me plaît pas.
Pourquoi ça ?
Ça me dessèche le mucus dans le nez et dans la gorge.
C’est dégoûtant.
Kader se racla la gorge, baissa sa vitre et projeta un crachat magistral vers l’accotement.
Pourquoi vous me laissez pas conduire ? Je sais que vous aimeriez mieux bosser, plutôt que de faire des manières comme ça avec moi. De toute façon, moi, j’aime pas faire des manières.
Elle lui jeta un coup d’œil. Son corps longiligne paraissait déplacé sur ce siège où il était obligé de se replier et ne cessait de s’agiter.
Le soleil commençait à brûler le bras d’Astrid, et elle releva sa vitre. Ils étaient encore à une demi-heure de Tours, et à sept heures au moins de la frontière espagnole. Même si elle l’avait voulu, il était trop tard pour aller retrouver Mikel, maintenant. Il n’allait pas tarder à se murer dans son désespoir.
Astrid mit son clignotant et s’arrêta sur l’accotement.
Avant même que la voiture se soit immobilisée, Kader avait ouvert sa portière. Il jeta un coup d’œil à Astrid, puis fut dehors d’un bond et contourna le capot au pas de course. Elle se glissa sur le siège du passager, en ramenant sa robe par-dessus ses genoux, mais Kader ne regardait pas, trop occupé à régler son siège puis le rétroviseur, avant d’agripper le volant, les bras tendus, comme un enfant attendant que le manège se mette à tourner.
Merci, fit-il sans la regarder.
Astrid devinait à quel point ça devait être difficile, pour lui, de témoigner de la gratitude. Elle se remit à travailler, c’est-à-dire à parler dans son magnétophone : Depuis la fin des années soixante, on situe le moment de la mort à l’arrêt de toute fonction cérébrale, plutôt que cardiaque ou respiratoire.
Astrid écouta ce qu’elle venait d’enregistrer.
Qu’est-ce qui te fait rire ? demanda-t-elle à Kader.
Votre accent.
Tu devrais entendre le tien.
Qu’est-ce que vous racontez ? J’ai pas d’accent.
Elle remit le magnétophone en marche. En général, jusqu’à une époque récente, l’approvisionnement en cadavres au cœur encore battant dépendait exclusivement des accidents de la route.
Vous pouvez pas dire ça.
Astrid arrêta le magnétophone.
Pourquoi pas ?
En général, ça dépendait exclusivement.
Et pourquoi donc ?
Il leva un instant les mains du volant.
Je sais pas. Ça sonne bizarre.
Astrid resta un moment silencieuse. Kader remuait la mâchoire, et elle voyait bouger les muscles sous la peau de son cou.
Elle reprit, en continuant à maintenir le magnétophone devant sa bouche. Aujourd’hui, la plupart des comas dépassés résultent d’hémorragies cérébrales, dont la fréquence croissante a compensé la diminution de nombre des accidents de voiture .
Quand elle arrêta l’appareil, il émit un petit bruit sec.
Là.
Vous ressemblez un peu à ma mère, vous savez, décida Kader. Un petit quelque chose du côté des yeux. Il reporta son regard vers la route. Regardez dans mon sac Adidas. J’ai mon portefeuille dedans. Sortez-le. Y a une photo d’elle. Il lui adressa un hochement de tête. Allez-y, regardez.
Astrid tendit le bras vers la banquette arrière et plongea la main à l’intérieur du sac. Dans le portefeuille, elle trouva une pochette en plastique contenant la photographie d’une femme coiffée d’un foulard rose bonbon. Les deux yeux noirs qui brillaient dans ce visage pâle, bien en chair, rayonnaient d’une tristesse et d’une pitié infinies. La photo rappelait à Astrid la lithographie de la Madone qui était accrochée au-dessus de son lit et de celui de Lola, quand elles étaient gosses. Elle avait toujours été effrayée par cette image d’une poitrine ouverte comme un placard pour révéler le cœur en flammes. Astrid se demandait si son aversion pour les chirurgiens cardiaques ne remontait pas à ce chromo.
Elle est pas belle ? demanda Kader.
Astrid le regarda, puis reporta son regard vers la photo. Dans l’éclair du photomaton, le visage de la femme luisait de transpiration.
Elle est encore mieux la tête découverte, expliqua l’adolescent. Mais elle met toujours le hadjib pour sortir. C’est pas du tout une fanatique religieuse, c’est juste que sans ça, elle se sent toute nue. Vous connaissez l’histoire du foulard ? Ça vient du Coran. Le but, c’est pas de couvrir les femmes et de les enfermer, comme les Français racontent. Je vais vous dire. Il y avait une jeune femme très belle, partie chercher de l’eau ou quelque chose, je me rappelle pas exactement, mais de toute façon, elle s’est fait violer. Quand elle est rentrée chez elle, son père lui a mis un beau tissu sur la tête, pour montrer que c’était toujours une princesse, que le viol pouvait pas effacer ça. C’était une marque de respect. Vous voyez ?
Astrid hocha la tête. Qu’aurait-elle pu objecter à une telle innocence ?
Elle replia le portefeuille et le rangea dans le sac. Puis, elle ralluma son magnétophone.
Il y a de la vie tant que les centres vitaux du tronc cérébral continuent à être irrigués par du sang oxygéné .
Astrid éteignit l’appareil. Ils passèrent devant un grand champ de blé convexe, pas encore fauché, au-dessus duquel flottait une brume de poussière incendiée par le soleil déclinant. Au milieu du champ se blottissait un minuscule bosquet, maigre concession à la nature inviolée. Elle eut soudain envie de revoir les grandes forêts de chênes qui entouraient son village.
Je rêve d’une vie simple avec toi, Astrid. Je veux te construire une maison .
Kader l’observait.
Vous vous sentez bien ?
Elle ralluma le magnétophone et se remit à parler : On peut en revanche affirmer que l’extinction de la conscience est inéluctable en cas de dommage bilatéral, irréversible, subi par le secteur paramédian de la calotte du tronc cérébral au niveau du mésencéphale et de la face antérieure de la protubérance annulaire.
Le mobile d’Astrid se mit brusquement à sonner. Elle sentit son cœur faire un bond dans sa poitrine ; mais ce n’était pas Lola.
Astrid.
Des années de chagrin étaient condensées dans ces deux syllabes. Astrid fut tentée de raccrocher, mais une vieille hantise du péché la retint. Il avait la voix plus grave que dans son souvenir.
Lola te cherche, répondit-elle. Et elle est allée chez ta mère.
Il y eut un long silence. Astrid entendait un bruit de respiration dans l’écouteur. Elle ferma les yeux, avala sa salive, ouvrit la bouche pour ajouter quelque chose, et finalement n’y parvint pas.
Où est-ce que tu es, Astrid ?
En remarquant que la voix de Mikel tremblait, elle serra les dents. Son poing crispé sur le téléphone lui faisait mal.
Astrid. Viens, s’il te plaît. J’ai besoin de toi.
Elle comprenait. Le monde du dehors était trop grand pour lui. Il était terrifié.
S’il te plaît, insista Mikel.
Astrid eut l’impression qu’un courant d’air frais lui traversait la tête. Elle se sentait calme.
Je ne peux pas. Appelle Lola. Je vais raccrocher.
Non ! s’exclama-t-il d’une voix rauque.
Elle raccrocha.
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