Le rêve de Castro
Chapitre 21
« Painfully thin » : d’une maigreur effrayante. Une expression anglaise que Lola avait apprise de Margot, qui l’employait toujours sur un ton impatient plutôt que compatissant. Et maintenant que sa mère y était réduite, à cette maigreur effrayante, Lola se surprenait à ressentir une exaspération similaire. Tout en prenant le plateau sur les genoux de la vieille dame, elle eut un haut-le-cœur en pensant aux jambes d’oiseau dissimulées sous les couvertures, aux genoux enflés. À leur peau écailleuse.
Tu n’y as même pas touché, maman.
En baissant les yeux vers la soupe verdâtre qu’elle avait confectionnée à partir d’un sachet, et servie à sa mère avec un yaourt nature et un verre d’eau, Lola se rendit compte à quel point l’ensemble était peu appétissant.
Qu’est-ce que tu aimerais ? Il n’y a pas quelque chose qui te fasse vraiment envie ?
Sa mère mettait un petit moment à répondre, maintenant, comme s’il lui fallait chaque fois s’arracher à un monde plus attrayant.
Maman ?
Sa mère la regarda enfin, et lui adressa un de ses sourires à bouche fermée. Quoi ? demanda Lola. Dis-moi.
Mais son impatience actionna un signal d’alarme quelque part, et la vieille dame battit en retraite vers ce monde mystérieux où elle avait l’habitude de se réfugier.
Après avoir posé le plateau sur le banc rembourré qui se trouvait au pied du lit, Lola alla s’asseoir à côté de Margot. D’une main, elle remit en place ses grands oreillers carrés, tandis que de l’autre elle la maintenait penchée vers l’avant, non sans remarquer l’odeur écœurante qui émanait du corps de sa mère, une odeur rappelant le beurre rance. Ensuite, Lola l’aida à s’appuyer de nouveau contre les oreillers.
Est-ce que je peux t’aider à prendre un bain, maman ?
Margot se mit à lisser les couvertures du plat de ses mains, en supprimant méticuleusement tous les plis, jusqu’à ce que ses jambes se trouvent enfermées dans un impeccable sarcophage d’étoffe. Lola vit dans cette réaction un signe de mécontentement. Elle attendit que sa mère ait terminé ; puis, prenant les mains de la vieille dame dans les siennes, elle baissa les yeux vers les veines violettes qui les sillonnaient, juste sous la surface de la peau nacrée.
Maman ?
Mais Margot Hamilton Arnaga était têtue comme une mule. Elle aurait très bien pu répondre si elle l’avait voulu, et Lola savait que ce n’était pas la peine de la harceler. Tout en lui tenant les mains, elle regardait la pendulette de la commode, dont le balancier oscillait. Ayant toujours détesté les objets dont sa mère aimait s’entourer, Lola, maintenant que celle-ci avait perdu la tête, les trouvait plus sinistres que jamais.
Ce qui avait le plus choqué Lola, cette fois-ci, ç’avait été de la voir aussi diminuée physiquement. Margot Hamilton avait toujours été grande ; elle avait dominé de sa stature son mari et ses deux filles. Lola la revoyait, jeune femme, au cours de cet intermède de bonheur qui avait précédé la mort de Josu. Elle pouvait l’apercevoir, profilée devant la fenêtre de la salle à manger de cette maison, en train de disposer des fleurs violettes dans un vase. Comme c’était le début de l’été, il s’agissait sans doute de lilas. À l’époque, sa mère fumait des cigares qu’Angus avait dû lui envoyer d’un quelconque endroit exotique. Ils étaient présentés dans des boîtes en bois blanchi que se disputaient Astrid et Lola. Lola n’avait jamais oublié cette image qui se découpait dans l’encadrement de la fenêtre, sa mère occupée à disposer les branches de lilas, un cigare entre les dents et la fumée drapée autour de sa tête comme un voile. Elle se souvenait d’être restée à l’entrée de la pièce pour s’imprégner de ce spectacle, submergée de joie à l’idée qu’elle aussi, un jour, elle serait belle. Finalement, pour surmonter ses imperfections physiques, Lola avait choisi la danse. Son espoir était d’accéder par le mouvement à la grâce dont témoignait sa mère sans avoir à lever le petit doigt.
Qu’est-ce qu’il y a de drôle, Béatrice ? lui demanda Margot.
Lola ne s’était jamais reconnue dans son vrai prénom. Lola, c’était le nom qu’Astrid lui avait donné dès que leur mère l’avait ramenée de l’hôpital, et tout le monde l’avait toujours appelée Lola. Sauf Margot.
Rien, répondit Lola.
Où est Astrid ?
Elle est à Paris, elle travaille. Un congrès important à préparer…
Quelle jolie fille, fit la vieille dame d’un air songeur. Mais quels cheveux difficiles.
J’en ai toujours été jalouse, avoua Lola.
Moi, j’ai donné une mèche de mes cheveux à Josu avant qu’il parte pour Madagascar. Il veut absolument l’avoir toujours sur lui.
Lola sourit.
Tu sais, je crois que je vais prendre un peu de saumon fumé, finalement.
Lola savait pertinemment qu’il n’y avait pas de saumon fumé dans la maison. Elle se leva néanmoins, soulagée d’avoir une excuse pour s’absenter.
Je vais voir si je peux te trouver ça.
Lorsque Lola s’éloigna de sa mère, celle-ci avait déjà commencé à feuilleter un numéro de Paris-Match d’avril mille neuf cent soixante-sept. C’était un de ses favoris, à cause des photos de la princesse Grace de Monaco au festival de Cannes, dans une robe noire et blanche de chez Dior. Lola s’émerveillait de la diversité des aspects sous lesquels se manifestait la démence de sa mère, aspects dont la fascination pour la famille Grimaldi était un des plus récents.
Lola détestait la cuisine de cette maison. Elle avait été décorée par sa mère au début des années soixante-dix, selon un principe directeur que sa mère avait défini d’un mot : la gaieté. Pour Lola, le résultat était tout le contraire de la gaieté, tout comme le film La Mélodie du bonheur représentait l’opposé du bonheur. La cuisine en pin verni, coquettement tapissée de vichy rouge et blanc, petits carreaux pour les rideaux, grands carreaux pour la nappe en toile de coton, lui avait toujours fait penser aux Nazis. Quand elle ferait venir Mikel ici, la première initiative de Lola serait de transformer cette pièce.
Elle jeta un coup d’œil à l’intérieur du réfrigérateur et en inspecta le contenu, tandis qu’une odeur de fromage pourri lui montait aux narines : une terrine de pâté, trois œufs blancs, enveloppés dans une serviette de table à damier rouge et blanc, un morceau de brie figé sur une assiette. Si seulement Astrid avait été là pour remplir ce frigo de denrées comestibles, et pour préparer les repas. Qu’est-ce que cette femme, Gachucha, pouvait bien venir faire tous les jours pendant deux heures ? Lola devrait peut-être lui demander de nettoyer le frigidaire.
Après avoir refermé la porte de l’appareil, elle alla s’asseoir à la table de la cuisine et se frotta les yeux, de la base des paumes. Elle essaya d’imaginer le visage de Mikel, tel qu’il devait être maintenant, mais ne parvint à se le représenter que tel qu’il était quand on l’avait mis en prison, avant que ses joues ne se creusent de profondes rides verticales, que sa bouche ne s’amincisse, que des ombres épaisses ne lui soulignent les yeux. La dernière fois qu’elle l’avait vu, Lola avait tendu la main pour passer les doigts dans ses cheveux raides, et il l’avait prise doucement par le poignet, et lui avait souri.
Je suis un vieil homme, avait-il déclaré.
J’aime tes cheveux blancs.
Ne dis pas ça.
Pourquoi ?
Mais Mikel lui avait lâché la main, et il avait croisé les bras et l’avait regardée comme il le faisait parfois, avec un détachement bienveillant qui donnait envie de pleurer à Lola. Elle savait qu’il était inutile d’insister pour obtenir une explication.
Les mains toujours appuyées sur les yeux, Lola se surprit à appeler sa sœur intérieurement, comme si Astrid pouvait l’aider cette fois encore.
Elle se leva soudain pour chasser ses pensées, la tête droite, le regard fixé sur un des carreaux du mur, au-dessus de l’évier. C’était un carrelage à damier rouge et blanc, évidemment, avec un motif de cerises. Lola leva les bras, en maintenant ses coudes un peu plus haut que ses mains, et en laissant ses doigts se recourber et s’ouvrir, se recourber et s’ouvrir, avec le lent mouvement des algues bercées par la marée. Puis, la moitié inférieure de son corps commença de s’animer, tandis qu’elle gardait la tête et la poitrine parfaitement immobiles. Parti des pieds, qu’elle avança doucement et lança en l’air l’un après l’autre, le mouvement gagna en complexité et se communiqua telle une vague à ses genoux et à ses cuisses, pour aboutir à l’ondulation de ses hanches, et de son dos, et de son cul.
Tout en dansant, Lola revit le visage d’Astrid attendant le verdict dans le box des accusés. Avant que le juge ne l’annonce, Lola savait qu’Astrid allait faire de la prison. Toutes les personnes présentes semblaient le savoir, moins grâce à une analyse rationnelle du procès qu’à cause de l’expression du visage d’Astrid, qui reflétait une résignation de martyre. Lola avait regardé sa grande sœur, assise à environ quatre pas d’elle dans le box surélevé. Elle avait observé les joues pâles, les calmes yeux noirs, les sourcils sombres au magnifique dessin que Lola, émerveillée, aimait caresser du doigt. C’était un visage tellement ravissant, mais tellement voué à la tristesse, que lorsque était tombé le verdict condamnant Astrid à cinq ans de prison par la faute de Lola, cela avait paru juste à maints égards. Quand on avait conduit Astrid hors de la salle d’audience, elle s’était retournée vers Lola pour lui jeter un regard anxieux. Elle s’inquiétait, non pour elle-même, mais pour sa sœur, qu’elle abandonnait. C’était déjà le regard que lui lançait Astrid, autrefois, après l’avoir accompagnée à l’école maternelle. Et Lola avait pleuré, non parce que Astrid allait en prison à sa place, mais à cause du sentiment de vulnérabilité que lui communiquait la sollicitude de sa sœur.
Lola continua de danser jusqu’à ce qu’elle sente les gouttes de sueur lui couler entre les seins. À l’instant où elle s’immobilisa, la grâce la déserta et elle redevint humaine, soumise aux lois de la gravité, promise à la putréfaction. Elle gagna la porte de la cuisine, l’ouvrit et sortit de la maison. C’était le soir. En marchant sur le chemin empierré qui longeait le vieux potager, elle longea l’écrin de verdure abritant le banc d’où sa mère aimait autrefois profiter de la belle vue sur les hautes collines ; le banc était maintenant couvert de ronces. Du jardin, il ne restait plus rien, que la bordure de buis irrégulière qui l’avait entouré jusqu’à la hauteur des genoux. Lola constata que son odeur lui rappelait Josu, qui avait planté des légumes, rangée après rangée, tout autour des parterres de fleurs de sa mère. À Josu, dont la mort avait signifié l’anéantissement de Margot en même temps que de cet endroit, Lola ne pardonnait pas ce qu’il avait fait, et elle restait persuadée que seule la naissance de son propre enfant pourrait enfin exorciser ce spectre.
Le loquet de la barrière était rouillé. La clenche refusait de se soulever, et Lola s’érafla les jointures de la main en essayant de la forcer. Elle renonça et, tenant sa main rougie de sang, contourna le potager jusqu’à la trouée qui s’ouvrait parmi les hortensias. Sa mère avait jadis semé de la poudre d’ardoise à leurs pieds pour qu’ils deviennent bleus, mais ils avaient maintenant retrouvé leur vilaine couleur rose. Alors qu’elle franchissait cette haie, une ronce lui griffa la cuisse, en arrachant un peu de peau.
Peu après, Lola pénétrait dans le bistrot de Txema et retrouvait Paco au bar. Elle se détendit après qu’il lui eut assuré que Txema ne risquait pas d’apparaître.
Il est à Donostia, ce soir, précisa Paco.
Comment tu le sais ?
Tout le monde sait toujours ce que Txema est en train de faire. Enfin, jusqu’à un certain point, ajouta-t-il en levant son verre. À ton retour ! Paco avala une gorgée, sans la quitter des yeux. Qu’est-ce que tu prends ?
Il lui commanda une bière et ils allèrent s’asseoir.
Le café était vide, à part deux jeunes garçons qui jouaient au flipper dans un coin.
C’est les neveux de Txema, indiqua Paco. Ils sont toujours là. Deux petits emmerdeurs.
Lola leur jeta un coup d’œil. Ils avaient tous les deux la même coupe de cheveux, qui leur faisait comme un casque noir, brillant. Le plus jeune devait avoir dans les dix ans. Le dos voûté de l’aîné, son regard de chien battu trahissaient la honte qui vient avec la puberté. Après avoir assené, du bas-ventre, des coups furieux à la machine, il s’écarta pour laisser la place à son frère.
Comment Txema a-t-il bien pu se payer cet endroit ?
Il exporte du linge de table basque en Argentine, répondit Paco en soulevant les sourcils.
Et ça rapporte ? demanda Lola.
Apparemment. Il a une maîtresse qui lui revient cher, et un quatre-quatre Mercedes.
Où tu veux en venir, Paco ? Il est corrompu ?
Paco leva de nouveau son verre.
Est-ce que Txema est vendu, Paco ?
Cette fois, Paco s’appuya contre le dossier de son siège.
Il y en a qui pensent qu’il touche du fric de l’organisation, mais j’en crois pas un mot. Tu sais à quel point les membres sont mal payés.
Comme ça, on est sûr qu’ils ne le font pas pour l’argent, commenta Lola.
Paco plaça ses grandes mains sur la table.
Tu as couru ? lui demanda-t-il. Tu as les joues rouges.
Dansé, répondit-elle.
C’est mignon.
Il contempla sa bière, avant d’en avaler une gorgée.
Je ne peux pas rester longtemps, le prévint-elle.
Bien sûr que non. Ce fut au tour de Paco d’avoir le rouge aux joues.
C’est parce que maman est toute seule. J’ai laissé Gachucha partir tôt. Lola lissa les plis de sa robe, sur ses cuisses. Paco, j’ai besoin de ton aide. J’ai demandé à Txema de m’aider à retrouver Mikel, mais il a refusé. Il m’a dit qu’à son avis, il fallait laisser un peu de temps à Mikel. Il a prétendu qu’il n’avait aucun renseignement à me donner. Pendant qu’elle marquait une pause, Paco garda un silence respectueux. Je crois qu’il pourrait être du côté français. En tout cas, ça m’étonnerait qu’il ait quitté l’Euskadi. Tu ne vois pas quelqu’un à qui il aurait pu aller demander du travail ?
Lorsque Paco se pencha en arrière, sa chaise grinça sous son poids. Il se tourna vers le comptoir et attira l’attention du barman, pour lui montrer son verre vide.
Un autre ? demanda-t-il à Lola.
Lola, qui était en train de sucer le sang perlant aux jointures de sa main, secoua la tête.
Je demanderai à un chauffeur que je connais en France.
Un de ses amis avait l’habitude d’aider les réfugiés à se loger.
Oh, merci, Paco.
Prends pas cet air désolé pour moi, Lola. Elle baissa les yeux. Je suis ton ami, Lola.
Je sais que tu l’es, dit-elle en levant les yeux vers lui.
Pendant qu’il buvait sa bière, Lola observa le battoir avec lequel il tenait son verre. Il avait les mains larges, mal équarries, d’un homme simple. Elle aurait voulu pouvoir aimer quelqu’un comme Paco.
Tu ne veux pas avoir d’enfants ? lui demanda-t-elle.
Si, bien sûr.
Maïté aurait fait une bonne mère.
Sûrement.
Les yeux noirs de Paco brillaient. Pour la première fois, Lola y découvrit de la colère. Des excuses auraient été déplacées. Elle se leva.
J’attendrai chez ma mère.
Je passerai demain soir, après le travail. Vers six heures.
Elle lui tendit la main. Il la porta à ses lèvres, sans quitter Lola des yeux.
Je suis coriace, Lola. Commence pas à t’en faire pour moi, maintenant.
Lola sourit.
Merci, Paco.
Au moment où elle sortait, les deux garçons éclatèrent de rire. Sur le perron du café, Lola se palpa le derrière. Elle avait déchiré sa robe dans les hortensias, et l’on apercevait sa petite culotte.
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