Le rêve de Castro

Lucy Wadham · Chapitre 36 sur 49

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Le rêve de Castro

Chapitre 35

 

Trônant au volant de son quatre-quatre Mercedes, juste en face du champ de blé fraîchement moissonné, Txema attendait Lorea. Les chaumes étaient incendiés par le soleil, dont l’énorme boule rouge se reflétait dans le rétroviseur extérieur. Lorea avait toujours voulu l’épouser, mais Txema n’était pas fou. Lorsque le sujet revenait sur le tapis, il lui déclarait volontiers qu’elle se retrouverait comme un puma en cage, si jamais ils se mariaient. En général, ça calmait le jeu.

Txema la vit apparaître, et se frayer un chemin à travers le champ. Pas de doute là-dessus : cette femme lui donnait un sentiment de puissance. Pourvu qu’il n’aille pas tout foutre en l’air, maintenant.

Elle ouvrit la portière, monta à bord et se pencha pour l’embrasser, comme elle le faisait toujours. Puis, elle s’appuya contre le dossier de son siège et abaissa le pare-soleil d’un geste vif pour examiner son reflet dans la glace, avant de se tourner vers Txema en souriant.

Il mit le contact.

Je croyais qu’on restait ici. Dans la voix de Lorea perçait une note de déception qui le transporta. Où va-t-on ?

On va faire une balade.

Où ça ?

Sans répondre, Txema engagea son véhicule dans la trouée de la haie, et prit la route des montagnes.

Lorea croisa les jambes et se mit à bouder.

J’ai quelque chose à te dire, Lorea.

Elle décroisa les jambes.

Quoi ?

Il lui jeta un regard. Elle portait une robe à bretelles, une petite robe bain de soleil, bleu pâle. Sa queue de cheval retombait entre ses épaules étroites. Txema avait envie de toucher son long cou.

Tu es allée à Saint-Sébastien, aujourd’hui ?

Bien sûr. C’est vendredi.

Lorea se rendait en ville tous les vendredis pour un soin complet du visage.

Tu t’es baignée ?

Oui.

Il lui sourit.

Qu’est-ce qu’il y a, Txema ? Je te trouve bizarre.

Je m’apprête à remettre ma vie entre tes mains, Lorea. Je veux être sûr de te connaître.

Mais de quoi tu parles ?

On se trouve en ce moment près d’une ferme qui appartenait à un type appelé Joakin, lui indiqua Txema. Il nous a cachés pendant une nuit, Mikel et moi, avant qu’on essaie de passer la frontière.

Chaque fois qu’il mentionnait Mikel, Lorea l’écoutait avec une attention particulière. Mikel lui paraissait un objet digne de haine. Il avait été un membre historique de l’organisation, et il était devenu indic. Elle n’avait jamais douté de ce revirement, probablement parce que son imagination était moins réceptive aux histoires héroïques qu’aux scénarios de trahison.

On n’a dormi ni l’un ni l’autre, poursuivit Txema. On a fumé et parlé toute la nuit. Le lendemain soir, Joakin nous a conduits dans son camion jusqu’au café du village, où on a rencontré les deux mugas qui devaient nous faire passer la frontière.

Lorea se tortillait nerveusement sur son siège.

Tu n’es pas obligé de m’en parler si tu n’en as pas envie, Txema.

Txema s’adossa contre sa portière pour mieux observer Lorea. En fait, il n’avait guère le choix. Cette femme était le seul être au monde qui puisse le délivrer de sa peur. Il avait volé une grosse somme d’argent à l’organisation. Le montant d’un mois d’impôt révolutionnaire, prélevé sur des entreprises basques. Et il ne se passait pas de jour que Txema n’imagine qu’on l’assassinait. Qu’il ne se représente un browning manié de main de maître, équipé d’un silencieux, lui expédiant une balle dans la nuque. On pouvait l’abattre n’importe où : dans son lit, dans sa voiture, dans son bureau. Un homme cagoulé de noir surgirait pour lui demander, Vous êtes Txema Egibar ? Et il hocherait ou secouerait la tête, et, quelle que soit sa réaction, qu’il se montre terrifié ou qu’il reste digne, le type sortirait son arme et lui tirerait dans la tête et dans le cœur. Lorea l’aimait. Lorea était une bête féroce. Elle attaquerait quiconque essaierait de lui faire du mal, au mépris de sa propre sécurité.

Je veux que tu sois ma femme, lui déclara-t-il.

Elle porta une main à sa bouche et le regarda fixement.

Je veux t’épouser, insista Txema.

Et il tendit le bras, et lui prit la main. Elle tremblait. Cette femme ne pleurait jamais. Incapable de le regarder dans les yeux, consciente de tout le mal que Txema pouvait lui faire, elle examina la main qu’il venait de saisir et qu’il pressait maintenant contre ses lèvres pour l’empêcher de trembler.

Je t’ai amenée ici pour tout te raconter.

Txema…

Il lui embrassa de nouveau la main.

L’argent que tu as transporté en Suisse appartient à l’organisation. C’était un impôt révolutionnaire.

Lorea arracha sa main à l’étreinte de Txema et le dévisagea, les yeux agrandis par la peur.

Quand le commando de Donostia est tombé, nous avons été identifiés tous les deux, Mikel et moi, et nous avons reçu l’ordre de disparaître. Quelques mois plus tard, on nous disait de passer la frontière française, en emportant l’argent avec nous pour le remettre à quelqu’un vivant à Biarritz, un type surnommé « le Belge ». Quand nous sommes partis, c’est moi qui portais le sac. Joakin nous a conduits au village, un vendredi soir, dans son camion. On est arrivés vers dix heures trente. Je ne connaissais aucun des deux mugas qui devaient nous faire passer la frontière. Ils étaient frères. Mikel avait rencontré l’un d’eux à un rassemblement, à Guernica. Txema désigna du menton un étroit pont de bois qui franchissait le ruisseau. À partir de là, on a continué à pied. C’est un sentier public, maintenant, mais à l’époque il s’agissait à peine d’une piste. Et ce pont n’existait pas encore. On a sauté par-dessus le ruisseau. Le fric pesait une tonne. À part le mot de passe, on n’avait pas échangé un mot avec les deux frères depuis qu’on les avait rencontrés. C’était une nuit d’octobre claire et froide ; on pouvait voir notre haleine dans le clair de lune. On a escaladé un chemin raide, à travers ce bois de chênes que je connais depuis que je suis gosse, et qui est censé être hanté. Les troncs étaient tout tordus, couverts de mousse et de lichens. Il avait plu récemment et le sol était trempé, ça rendait l’escalade plus difficile. L’aîné marchait en tête, ensuite Mikel, ensuite moi, et puis le jeune frère. Tous les quatre, on était armés.

Lorea ne tremblait plus. Txema découvrit sur son visage une expression qu’il n’y avait jamais vue. Elle l’écoutait de tout son être, et n’était plus qu’attention pure. Toute trace de vanité l’avait temporairement désertée.

On se trouvait sur un plateau vaguement boisé, juste à quelques minutes de l’entassement de rochers où nous devions retrouver deux autres réfugiés qui, eux, faisaient le chemin en sens inverse. Il était prévu que nos mugas les conduisent jusqu’à Joakin. Au début, j’ai cru qu’il y avait un sanglier qui déboulait dans le sous-bois. Les autres se sont dispersés, et moi je suis resté là, paralysé. C’était un homme, et il se tenait là, à quatre pas de moi, en pointant un pistolet automatique dans ma direction. Il était en treillis ; le blanc de ses yeux ressortait sur sa figure noircie. On a entendu un coup de feu, et le type a eu un instant d’hésitation. J’en ai profité pour courir vers lui. Il aurait dû me descendre, mais il ne l’a pas fait. Quand je me suis jeté sur lui, je me rappelle avoir pensé qu’il devait être très jeune. Il est tombé en arrière, comme s’il avait été fabriqué avec des allumettes. Sa tête a cogné contre une pierre. Je n’ai pas pensé à l’argent, alors. J’ai pensé à Mikel.

Txema regarda Lorea, dont les yeux s’étaient emplis d’une expression de peur et de pitié, et il sut que jamais elle ne lui paraîtrait plus belle.

Pendant que je courais vers la frontière, j’ai entendu deux autres détonations derrière moi. Il y avait environ cinq cents mètres de terrain découvert à franchir, avec juste un arbre çà et là, trop mince pour que je puisse me planquer derrière. Le clair de lune illuminait le paysage. Tout en courant, je m’attendais tellement à recevoir une balle que j’en avais mal à la nuque. Mais j’ai continué à dévaler la colline, jusqu’à ce que j’arrive à une forêt de pins qui poussait sur une pente raide. Je me suis jeté dedans. Pendant que je reprenais mon souffle, en m’appuyant contre un arbre, j’ai pensé au fric. Ça m’a redonné de l’énergie. Ça m’a rendu courageux. J’ai mis des heures à creuser une fosse au pied de ce pin, avec un caillou. Il y avait des racines partout. Quand j’ai eu fini, j’avais les doigts en sang. Après avoir enterré le sac, je suis retourné chercher une grosse pierre sur le plateau, pour pouvoir marquer l’endroit où j’avais planqué le magot. Je suis parti au moment où l’aube se levait. L’argent était à moi. Txema pressa la main de Lorea. Il est à nous, maintenant, ajouta-t-il.

Elle baissa les yeux vers ses cuisses. Et Txema sut qu’il resterait avec elle, uniquement à cause de ce qu’il ressentait pour elle à cet instant précis.

Ce que je veux maintenant, Lorea, c’est me sentir en sécurité. Après la disparition de l’argent, l’organisation a mené une enquête. Mais tout ce qu’elle avait comme informations, vu que les deux mugas avaient été descendus par la Guardia Civil, là-haut dans la montagne, c’était d’une part le rapport de Mikel sur son arrestation, d’autre part le témoignage que j’avais fourni aux gendarmes français. À ce jour, je ne sais toujours pas ce que pense Mikel. Personne, à ma connaissance, n’a jamais pu se procurer une copie de sa cantada. Quand j’ai été interrogé en France par Inaki, le gars qui m’avait formé, et Koldo, que j’avais formé moi-même, je leur ai répondu que l’un des mugas portait le sac. J’ai déclaré que la Guardia Civil devait avoir gardé le fric. Je ne sais pas ce que Mikel leur a dit.

Pourquoi tu ne le lui as pas demandé ?

Perdu dans la contemplation du petit pont, Txema ne l’écoutait pas. Il y a une chose que je sais, en tout cas, murmura-t-il, c’est qu’Astrid Arnaga nous mènera jusqu’à Mikel.

Les yeux de Lorea avaient perdu toute trace de tendresse. Elle était redevenue elle-même.

Anxton a pris la moto pour lui filer le train, dit-elle. Cette fille est descendue à l’hôtel Lagunekin, et elle n’a pas bougé de la journée. Lorea fit un sourire. Je m’occupe du reste.

Soudain vaincu par le désir, Txema tendit le bras et la saisit par la nuque.

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