Le rêve de Castro
Chapitre 34
Lola, couchée sous ses draps, n’avait qu’une envie : que Paco, qui était assis tout nu au bord du lit, sorte de sa chambre. À la vue des larges épaules penchées en avant, elle sentait l’irritation la gagner. Il se retourna vers elle et lui demanda, Comment on a fait pour en arriver là ?
C’est de ma faute, répondit-elle.
Paco détourna un instant la tête, comme s’il avait reçu un coup de poing.
Qu’est-ce que tu veux dire, de ta faute ?
J’avais besoin que quelqu’un me prenne dans ses bras.
Te prendre dans mes bras, j’aurais pu le faire, Lola. Pourquoi tu m’as pas simplement demandé ça ? Son ton était implorant.
Je ne peux pas t’expliquer, Paco. Je suis sans doute différente de ce que tu crois.
Il secoua la tête.
Je te juge pas, Lola. J’essaie de comprendre.
J’avais besoin de m’anesthésier, expliqua-t-elle, en essayant de ne pas laisser la colère percer dans sa voix. J’ai mal.
À cause de Mikel ?
À cause de ma vie.
Mikel a juste besoin de temps, Lola.
C’est aussi ce que m’a dit Txema.
Paco lui tourna de nouveau le dos. Les couvertures, tendues par son poids, emprisonnaient les jambes de Lola.
Je vais y aller, maintenant.
Lola le regarda se lever. Elle regarda ce pauvre colosse nu se pencher pour ramasser ses vêtements avec des gestes de jeune fille.
Je repasserai demain, après le boulot, promit-il.
Incapable de soutenir son regard, elle hocha la tête. Sa douceur et sa lenteur lui donnaient envie de le frapper. Elle se força à lever les yeux et à lui sourire, sans ouvrir la bouche.
Une fois qu’il eut refermé la porte de la chambre derrière lui, Lola s’abandonna à la contemplation du ciel bleu qui se déployait de l’autre côté de la fenêtre ouverte. Paco, dont l’odeur de la salive lui parfumait le visage, s’écoulait encore de son corps. Le froid la gagnait, pourtant elle se sentait incapable de bouger. Une phrase isolée lui tournait dans la tête : Je suis Lola et j’ai une chatte. Elle remonta le drap par-dessus ses épaules.
Le bruit de la sonnette la réveilla. Lola avait dormi avec la tête inclinée à un angle inconfortable, et son cou lui faisait mal. Elle ne bougea pas. Un étranger qui sonnait à la porte d’entrée principale, quasiment condamnée. Le carillon retentit de nouveau, cette fois avec insistance. Sachant que le porche l’empêchait d’apercevoir les visiteurs, Lola se rendit dans la chambre voisine, celle d’Astrid, et regarda par la fenêtre. Un adolescent était en train de descendre les marches de pierre moussues et fissurées, en s’appuyant sur ses béquilles.
Qu’est-ce que vous voulez ? lui demanda-t-elle en espagnol.
Le jeune homme rejeta la tête en arrière et leva les yeux vers elle.
Je parle pas espagnol, répondit-il en français. Il lui fit un grand sourire. Vous devez être Lola.
Et vous, vous êtes qui ?
Carlos, répondit-il. Je suis un ami de votre sœur.
Elle n’est pas là.
Où est-ce que je peux la trouver, alors ?
Elle est partie je ne sais où. Et Lola referma la fenêtre.
Kader s’appuya de tout son poids sur la sonnette.
Et fut pris au dépourvu, quand la porte d’entrée s’ouvrit en grinçant, par le spectacle qui s’offrait à lui. Lola ne portait qu’une chemise de nuit rose, soyeuse, à travers laquelle on distinguait le bout de ses seins. Ses cheveux blonds étaient emmêlés, complètement décoiffés, et son maquillage lui avait coulé autour des yeux. Le poing sur la hanche, elle le fusillait du regard. Il crut reconnaître quelque chose du vieil Arnaga dans son port de tête, ferme et altier.
Et merde ! Vous êtes qui ?
Kader. Je suis un ami d’Astrid.
Je croyais que vous aviez dit Carlos.
Vous pouvez m’appeler Carlos, si vous préférez.
Après l’avoir dévisagé comme si elle essayait de se faire une opinion, elle secoua la tête et claqua la porte.
Se servant comme heurtoir du bout caoutchouté d’une de ses béquilles, Kader cogna fortement, jusqu’à ce que Lola vienne rouvrir.
Qu’est-ce que vous voulez ?
J’arrive de loin. Je peux entrer pour un café, ou quelque chose ?
Elle lui tourna le dos et rentra dans la maison, en laissant la porte ouverte. Kader boitilla derrière elle le long d’un vestibule obscur, aux murs ornés de bois de cerf. L’odeur de poussière lui donnait envie d’éternuer. Toujours à la remorque de Lola, il passa devant un large escalier de bois, avant de pénétrer dans une cuisine brillamment éclairée.
De sa démarche féline, Lola se dirigea vers l’évier. À chacun de ses pas, ses pieds nus faisaient un petit bruit, comme s’ils se décollaient du linoléum. Kader contempla son cul pendant qu’elle remplissait une casserole et la plaçait sur le gaz.
Puis il prit un tabouret glissé sous la table et, après s’être assis dessus, entreprit d’arracher de sa blessure à l’épaule le vieux bandage scellé par du sang coagulé.
Alors comme ça, vous êtes Lola, fit-il.
Elle vint se planter devant lui.
Et vous, qui vous êtes ? Et d’où vous venez ?
Je suis de Nanterre. À la sortie de Paris. Mais je suis né à Trappes, comme Anelka. Vous aimez regarder le foot ?
Non, répondit Lola. Comment vous avez connu Astrid ?
Elle m’a pris en stop. Kader tendit le bras. Et elle s’est occupée de ma blessure. Mais j’ai pas changé le pansement, alors c’est en train de s’infecter.
Vous êtes venu ici pour faire changer votre pansement ?
Mais elle ne souriait pas.
Comme Kader continuait de dérouler son bandage, Lola s’avança.
Ce n’est pas infecté, décida-t-elle en observant la plaie.
Cette fille répandait une odeur de sexe.
Vous êtes médecin ? lui demanda-t-il.
Non, danseuse. Je suis prof de salsa.
J’ai un pote, lui confia Kader. Un Black qui s’appelle Adel. Il adore ce genre de connerie latino, il va dans tous les clubs de Paris. Au début, il s’y était mis pour draguer les Blanches qui kiffent la salsa, et puis après, il a continué d’y aller pour la danse. Adel, il connaît tous les pas.
Une lueur de curiosité venait d’apparaître dans le regard de Lola.
Adel comment ?
Je connais pas son nom de famille. Il vient de Mauritanie.
Adel Kamara, décréta Lola. Quel emmerdeur. Il voudrait coller des rythmes africains dans toutes les passes. Et il me traite de fasciste parce que je m’en tiens à la salsa cubaine. Mais je l’aime bien, Adel. Il me fait rire.
En attendant, elle n’avait toujours pas souri une seule fois.
C’est guéri, l’informa-t-elle en reculant d’un pas, mouvement qui raviva son odeur. Vous aurez une jolie cicatrice pour vous rappeler l’événement. C’est un coup de couteau ?
Non, répondit Kader.
Lola prit le bandage sur la table et, tout en le roulant en boule, alla ouvrir un placard au-dessous de l’évier pour le jeter dans la poubelle. Elle prit l’eau qui bouillait sur la cuisinière et, après avoir rempli les deux tasses dans lesquelles elle avait placé les sachets de thé, posa celle de Kader devant lui et enveloppa la sienne de ses mains. Kader détourna les yeux des traces qui maculaient sa chemise de nuit.
Tu ferais mieux de t’en retourner à Trappes, lui conseilla-t-elle. Si c’est par amour que tu t’es lancé à la recherche d’Astrid, tu vas droit dans le mur. Elle est incapable d’amour.
Nanterre, rectifia Kader.
Astrid est incapable d’aimer, parce qu’il faut toujours qu’elle maîtrise la situation.
Tu peux pas me dire où je peux la trouver ?
Non, je ne peux pas, répliqua Lola. Sur quoi elle se leva, et sortit rapidement de la pièce.
Après son départ, Kader se dirigea vers le placard qui se trouvait sous l’évier. Il souleva le couvercle de la poubelle, en sortit son bandage souillé, le seul souvenir qui lui restait, et le fourra dans la poche de son survêtement en loques. Ensuite, il jeta le thé dans l’évier, resta debout un moment à regarder autour de lui, ramassa ses béquilles et s’en alla par la porte de la cuisine.
Une fois remontée dans sa chambre, Lola se mit à genoux pour attraper la boîte en bois rangée sous son lit. Le couvercle était décoré d’une décalcomanie de bobtail. Elle s’assit et, la boîte posée sur les genoux, commença à fouiller parmi les souvenirs qu’elle y avait rangés, comme en prévision de ce moment. Comme autant de clés pour le comprendre.
D’abord, une photo du lycée anglais, en noir et blanc. Le troisième trimestre mille neuf cent soixante et onze. Lola avait neuf ans ; Astrid, quatorze. Elle examina soigneusement la petite fille qu’elle avait été, dos droit, sourire avenant, quelques dents manquantes, debout à côté de sa meilleure amie, Angela Sharpe. Lola essaya de se souvenir. Oui, elle avait aimé Angela, ses taches de rousseur, son cheveu sur la langue, sa robe de chambre rose, moelleuse. Ensemble, elles avaient fabriqué du parfum en broyant des pétales de fleurs. Plus tard, Lola et Angela étaient allées fumer sur les toits. Et plus tard encore, les deux amies avaient pratiqué, dans le village situé derrière l’école, la chasse aux garçons. Elles les entraînaient dans la forêt, et ça plaisait à Lola de savoir qu’Angela se trouvait là, tout près, au fond d’un fossé, si près qu’elle entendait parfois son rire résonner dans le sous-bois clair-obscur. Astrid trouvait Angela un peu simple. Je préfère Georgina Fiennes, affirmait-elle. Elle est intéressante.
S’étant mise en quête de Georgina Fiennes sur la photo, Lola la découvrit dans la rangée du fond : une grande fille dont la stricte raie au milieu faisait retomber ses cheveux de lin, comme des rideaux, de chaque côté de sa figure. Astrid avait raison, Georgina était plus intéressante qu’Angela. À l’âge de treize ans, elle dessinait sur ses jeans, au crayon feutre, des symboles antinucléaires ; et elle avait lu La République , de Platon. À partir du moment où Lola l’avait délaissée au profit de Georgina, Angela avait commencé à décliner. Ayant renoncé aux garçons, passant désormais tout son temps dans l’atelier de poterie, elle était devenue dodue, quelconque, et incapable de soutenir le regard de ses interlocuteurs. Lola promena le bout de son doigt sur la face de lune rayonnante d’Angela.
Astrid se tenait sur la même rangée que sa sœur, tout au bout. Son regard avait déjà cette expression triste.
Lola puisa dans la boîte une des coupures de journaux consacrées à la campagne pour la libération de sa sœur. Il y avait une photo prise à la conférence de presse, une photo d’Astrid assise derrière un micro, l’air hébété. Lola roula l’article en boule dans son poing et le jeta à l’autre bout de la pièce. Elle l’avait payé trop cher, le sacrifice d’Astrid. Pendant tout ce temps, Lola avait cru que c’était bien de ça qu’il s’agissait, d’un sacrifice. Maintenant, elle n’en était plus aussi sûre. Astrid était allée en prison à sa place ; cela, c’était indéniable. À l’âge de dix-sept ans, Lola avait emprunté la carte d’identité d’Astrid pour aller voir un film interdit aux mineurs. Ça semblait absurde, mais elle ne pouvait pas se rappeler de quel film il s’agissait. Quand les flics avaient fouillé l’appartement de Mikel, après que le commando donosti était tombé, ils y avaient trouvé la carte d’identité. Arrêtée et accusée de soutien logistique, Astrid était convenue avec leur père de ne pas révéler que Lola lui avait emprunté cette carte. Il fallait que la cadette soit protégée à tout prix. À ce jour, elle n’avait pas encore compris pourquoi.
Elle sortit ensuite la seule photographie sur laquelle elle apparaissait en compagnie d’Astrid et de leur père. Lola savait que Margot devait l’avoir prise avec son antique Hasselblad, parce que l’image était carrée. C’était par un jour d’hiver, dans leur jardin, à Donostia. Il y avait de la gelée sur le sol. À l’arrière-plan, Lola reconnaissait les platanes brutalement taillés. Son père, Eugenio, portait son chapeau à bord étroit et son manteau raide en poil de chameau, entre les revers duquel se croisaient les pans d’une écharpe. Lola se rappela que, plus tard, c’était lui qui avait choisi l’avocat chargé d’assurer la défense d’Astrid. Un choix qui devait se révéler malheureux. Astrid avait certes été accusée de soutien logistique, mais il n’y avait aucune preuve de son implication, à part la présence de sa carte d’identité parmi les affaires de Mikel. Au lieu de démolir les thèses de l’accusation, l’avocat avait échafaudé toute une argumentation idéologique selon laquelle on persécutait Astrid pour la bonne et simple raison qu’elle était issue d’une famille ne faisant pas mystère de son engagement politique. Évidemment, rien n’aurait pu faire plus enrager le juge que cette accusation de partialité, et Astrid en avait pris pour cinq ans.
Sur cette vieille photographie vers laquelle Lola reporta son regard, elle n’était encore qu’un bébé engoncé dans un manteau écossais, et tenu de manière un peu raide entre les bras de son père, Eugenio Riano Arnaga. Astrid aussi portait un manteau écossais, apparemment trop court pour elle ; ses bas faisaient des poches aux genoux. Il y avait un espace entre Astrid et Eugenio, qui semblait esquisser un geste de la main pour la rapprocher de lui. Cet espace déséquilibrait la composition de la photo. Contrairement à sa sœur et à son père, Astrid ne regardait pas le visage de leur mère, mais directement l’objectif du vieil appareil. Lola eut la nette impression que cette photographie fournissait la clé de la trahison d’Astrid.
Lola était le lien d’Astrid avec le monde extérieur. Ça, c’était clair. Astrid n’avait jamais eu de vraie relation avec leur mère ni leur père. Elle était venue au monde, et l’avait trouvé hostile, et avait essayé de soustraire sa petite sœur à ses aspérités. La voie que Lola avait empruntée lui avait été tracée par Astrid. Chaque fois qu’elle avait essayé de s’écarter de cette voie, Astrid l’avait persuadée d’y revenir. Seul Mikel avait jamais menacé d’éroder cette influence exercée par Astrid. Lola inclina la tête contre le lit. Elle éprouvait pour sa sœur une pitié inattendue. Astrid n’avait jamais eu de mal à se sacrifier ; c’était vivre, qui lui faisait peur.
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