Le rêve de Castro

Lucy Wadham · Chapitre 11 sur 49

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Le rêve de Castro

Chapitre 10

 

La voiture du R.E.R. se remplissait rapidement. Lorsqu’une femme entre deux âges vint s’asseoir sur le strapontin voisin du sien, Kader s’écarta légèrement et s’appuya contre la portière, en faisant attention à protéger son épaule. Et, pour empêcher ses mains de trembler, il les enfonça plus profondément dans les poches de son survêtement.

Quand il avait envoyé le haut de son front contre l’arête du nez de Fabien, le type s’était effondré sous le choc avec une expression de stupeur laissant supposer qu’il n’avait pas l’habitude de se battre. Kader l’avait regardé se mettre à genoux, puis se relever, vertèbre par vertèbre, lentement, les bras pendants, comme une femme à un cours de gym, jusqu’à ce qu’il se retrouve nez à nez avec son agresseur pour le deuxième round ; mais cette fois, les petits yeux de Fabien ne reflétaient pas la surprise, juste un problème de vue. Le deuxième coup, un direct au plexus solaire, lui coupa le souffle ; il poussa un grognement qui fit réfléchir Kader. En y repensant, il se disait que c’était cette ingérence de la réflexion qui l’avait perdu. Car c’est à ce moment-là que la lame était apparue, en bordure de son champ de vision, et il l’avait vue étinceler comme un poisson d’argent avant qu’elle le morde à l’épaule et que ce soit son tour de s’étonner, en apercevant le sang qui commençait à teindre en rouge la manche de son T-shirt. Kader se rendit compte qu’il n’était plus seul avec Fabien, qui avait retrouvé sa voix. Et le patron du café n’appelait pas des renforts, il saluait leur arrivée, étant redevenu non seulement un homme, mais le membre d’une bande. Lorsque Kader bondit en arrière pour échapper au couteau, quelqu’un le ceintura par-derrière. L’abdomen de Kader esquiva de lui-même la lame, et il tournoya en agitant les bras pour se dégager, après quoi, tout en courant, il prit conscience de la lourdeur de ceux qui le poursuivaient. Alors que ces types donnaient surtout l’impression de frapper le sol du pied de plus en plus fort, Kader volait. Néanmoins, il n’y avait pas de quoi pavoiser. Cette bagarre avec Fabien n’avait rien eu de glorieux.

À une certaine époque, Kader avait rêvé de gloire. Gamin, il était le meilleur footballeur de Nanterre et son entraîneur lui promettait un grand avenir. À l’âge de douze ans, il avait commencé à se préparer pour le célèbre centre d’entraînement situé dans la forêt, à l’ouest de Paris. Six heures de foot par jour au programme. Mais il n’avait pas grandi comme les autres gosses. Leur voix avait mué, leurs muscles s’étaient développés, des poils noirs leur avaient poussé dans les narines. Le temps passa. Il restait le meilleur, techniquement, mais leurs coups de pied étaient tellement plus puissants que les siens qu’on le cantonnait au rôle sans panache de « piston », beaucoup plus exigeant au plan de la mobilité qu’à celui de l’efficacité. À quinze ans, la puberté n’étant toujours pas au rendez-vous, il en eut marre d’attendre et se mit à dealer ; et, lorsqu’elle arriva enfin, l’année suivante, Kader devint plus grand que tous les autres. Mais il était trop tard ; ça ne l’intéressait plus. Un soir, sa mère lui demanda pourquoi il rentrait déjà à la maison.

J’ai quitté l’équipe, répliqua-t-il. Je suis parti comme un prince.

Sa mère se prit la tête dans les mains.

Comme un prince, gémit-elle. Comme un prince.

Kader regarda par la fenêtre du R.E.R. À présent, des années plus tard, l’expression le faisait sourire. Comme un prince, c’était ce qu’on disait quand on sautait avant de se faire pousser. Ce que Kader aimait chez Amadou, c’est qu’il n’avait jamais besoin de ce genre de formule. Avec lui, pas de frime. Amadou se tenait droit, solidement campé sur ses jambes. Il ne se remontait pas les couilles en public, ni ne jouait au caïd devant les femmes ; il n’avait pas commencé à fumer à dix ans avec les autres gamins de la classe, et n’avait jamais racketté des petits. Et ceux qui avaient voulu le racketter lui-même avaient rapidement compris que le seul moyen d’obtenir sa montre serait de lui couper la main. Ce n’était pas qu’il risque de balancer ; il était simplement obstiné, il se suffisait à lui-même. Comme Thuram. Mais bon, qu’est-ce que Kader pouvait savoir d’un footballeur professionnel qui valait sans doute plus de trois cents millions de francs ? Qu’est-ce que je peux bien savoir d’un mec comme ça ? se demanda-t-il, tandis que la rame s’arrêtait à La Défense. Thuram était peut-être black, mais il venait d’une autre planète.

Les portières s’ouvrirent et Kader, livré à lui-même, sentit la peur l’envahir. Sans la présence d’Amadou à son côté, il craignait soudain sa propre nature. Amadou était à l’image de son nom, tout amour et douceur, tandis que Kader ne voyait partout que des occasions de conflit. Dans le Discman, Amadou lui avait laissé un CD. Du Bach. Il aimait la musique classique, et prétendait que c’était la dernière bonne chose que la civilisation des Blancs ait produite. Et qu’au bout de tout ce temps, c’était en quelque sorte tombé dans le domaine public. C’est pour tout le monde, affirmait Amadou. Et ce que font les gens comme nous en incorporant cette musique dans la nôtre, ajoutait-il, ça représente un bon dosage de gratitude et de vengeance. Gratitude et vengeance : ça avait bien plu à Kader.

Il mit le casque et alluma l’appareil. La femme assise à côté de lui le regardait fixement. Kader essaya de l’ignorer et d’apprécier la musique, mais la vieille sorcière le serrait de près. Il décrocha le casque de derrière ses oreilles.

Tu veux écouter ? C’est du Bach.

Mais la femme fit tss-tss et se détourna.

Qu’est-ce qu’y a, espèce de salope ? Ça te plaît pas, Bach ?

À cet instant, l’attention de Kader fut attirée par un type qui se tenait non loin de la portière. Lorsqu’il le vit plonger la main dans la poche de sa veste en cuir, son radar à flics lui fit oublier la bonne femme. Juste avant l’interruption du signal sonore indiquant que la portière allait se refermer, Kader se leva et bondit sur le quai.

La rame suivante arriva presque aussitôt. Ça lui paraissait miraculeux qu’il n’y ait pas plus d’accidents entre deux rames ; et tout aussi miraculeux qu’il n’y ait pas plus de gens qui se jettent sur la voie. Un jour, Amadou avait vu quelqu’un essayer. Il avait repéré le mec à quelques mètres de lui et avait deviné ce qu’il s’apprêtait à faire, aussi sûrement que si l’autre avait brandi un panneau. Heureusement pour ce type, ou malheureusement, Amadou s’était trouvé à son côté pour le soustraire, de son long bras, à une mort certaine et à la désintégration physique. S’il était catholique, ce détail ne devait pas le préoccuper, car le corps ne représentait à ses yeux qu’une enveloppe inutile. Pour un musulman, au contraire, la tête était nécessaire pour valider toute demande d’entrée au paradis. Kader tenait cette information de sa mère. Quoi qu’il en soit, que le mec ait été catholique ou musulman, il n’aurait pas eu tellement de chances de la récupérer intacte, sa tête.

Pour l’instant, Kader n’était décidément pas d’humeur à écouter du Bach. Son bras continuait à l’élancer, et El Niño lui manquait, et Amadou lui manquait. Après être remonté dans le R.E.R., il changea de ligne à Châtelet. Il avait oublié ce couloir interminable, et ce déprimant tapis roulant qui semblait avoir été conçu pour distinguer les gens actifs, ceux qui marchaient, des passifs, ceux qui se laissaient transporter. Kader, lui, marchait toujours : au cas où une femme séduisante arriverait en sens inverse, il voulait être vu en mouvement. À l’extrémité du tapis roulant, des musiciens péruviens jouaient de la flûte en frappant le sol du pied. Lorsqu’il passa devant eux, de la démarche souple que lui donnaient ses baskets neuves, le sac Adidas prêté par Amadou se balançait à son épaule, et son esprit se détournait déjà de cette ville qui, de toute façon, ne l’avait jamais accepté.

Sauf, se dit-il, pendant ce bref épisode de l’été précédent, le lendemain de la finale de la Coupe du Monde. Ce jour-là, Paris avait retourné sa veste, pour montrer enfin sa doublure bronzée. Kader se rappelait ce qu’il avait ressenti en prenant possession des Champs-Élysées. Quelle différence avec tous ces vendredis et ces samedis soir où, lui et sa bande, ils restaient assis sur le muret qui entourait l’entrée du métro, comme s’ils craignaient de s’aventurer trop loin de leur territoire souterrain.

Cette glorieuse journée qui avait suivi la finale avait déjà accédé au statut de phénomène social bien documenté. Les médias appelaient ça « l’effet Coupe du Monde ». Les journaux avaient annoncé que la joie collective partagée ce jour-là par la France, immigrants et enfants d’immigrants inclus, sonnait le glas du Front National. Pures conneries, évidemment. Kader savait bien que le monstre n’était qu’endormi.

Quand même, ç’avait été une belle journée. Kader se souvenait de la fille aux longs cheveux soyeux, couleur de blé, noués par-derrière en queue de cheval. Elle avait un teint laiteux, des yeux brun-vert. Tandis qu’elle bondissait souplement au rythme des cris de la foule, Kader savait qu’elle appréciait sa présence à son côté, qu’elle était consciente du moindre de ses mouvements ; et, lorsque les jeunes avaient commencé à taper sur leurs djembés et que tout le monde avait commencé à sauter, et qu’elle s’était retournée pour lui passer les bras autour du cou et le laisser danser avec elle dans un élan d’apparente spontanéité, il avait su à quel point c’était prémédité, et ça l’avait transporté de joie. Et plus tard, quand ils avaient flotté avec la foule jusqu’à la place de la Concorde et qu’ils avaient dansé le slow tous les deux sur We Are the Champions, il avait enfoui son visage contre le long cou blanc, en respirant l’odeur de cette chevelure qui lui faisait penser au blé, aux champs de blé de France, et Kader avait savouré cette victoire héroïque. Il souriait maintenant en se rappelant l’avoir regardée noter son nom, Françoise, sur un bout d’enveloppe, avec un numéro de téléphone. Qui devait par la suite se révéler bidon.

Après avoir émergé sur la place de la Porte d’Orléans, sous un soleil éclatant, Kader remarqua que sa blessure à l’épaule s’était remise à saigner. Il posa son sac par terre et jeta un coup d’œil autour de lui. L’entrée du périphérique se trouvait de l’autre côté de cette grande place. Kader chercha vainement une pharmacie où il aurait pu se procurer un bandage pour son épaule. De l’autre côté de la rue, à côté du dépôt d’autobus, il aperçut des bancs alignés devant un parterre de roses jaunes dépenaillées, retenues captives derrière une barrière métallique. Kader avait mal à la tête, et ses yeux refusaient de s’ouvrir normalement dans cette lumière éblouissante. Il traversa la chaussée pour aller s’allonger sur un des bancs, en se servant du sac d’Amadou comme oreiller. Ayant passé toute la nuit à regarder El Niño mourir dans ses bras, Kader était rompu de fatigue. Bien qu’il ait pris soin d’empoigner son épaule de la main opposée, le sang continua de couler longtemps après qu’il se fut endormi.

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