Le rêve de Castro

Lucy Wadham · Chapitre 3 sur 49

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Le rêve de Castro

Chapitre 2

 

Étendue sur le côté droit, Lola surveillait les chiffres rouges du réveil ; et pourtant la sonnerie, quand elle retentit, vint percer son pauvre cœur. Elle sortit un bras de dessous le drap, pour interrompre ce vacarme. Le cœur de Lola était son point faible. D’après Astrid, il émettait un bruit de souffle et, de ce fait, ne serait jamais parfaitement fiable. Astrid lui avait fait cette remarque tout en maintenant le froid stéthoscope contre sa poitrine constellée de taches de rousseur, et Lola avait baissé les yeux vers les longs cils sombres de sa sœur, avec un demi-sourire. C’était le premier diagnostic d’Astrid et Lola était fière de son aînée, même si on ne lui apprenait rien en lui annonçant que son cœur était plus faible que fiable.

Oui, c’est un souffle au cœur, avait repris Astrid, en éloignant son visage de la poitrine de Lola et en enroulant son stéthoscope flambant neuf autour de sa main. Ne t’en fais pas, Lolita. C’est à surveiller, mais ce n’est pas grave.

Et Lola, après avoir reboutonné son chemisier, était allée chercher des bières dans le réfrigérateur, et elles avaient trinqué avec les bouteilles comme pour célébrer l’inauguration de leur nouvelle tâche commune, la surveillance de son cœur.

Le réveil indiquait 06:31.

Mikel était libre depuis maintenant une minute. Il lui avait bien fallu ça, rien que pour découvrir le grand ciel de l’aube, le bleu d’un papillon exotique voletant au-dessus de sa tête, pour se retourner vers l’horizon d’une blondeur de bière, pour sortir un paquet de cigarettes de sa poche et tirer une bouffée en homme libre, la première depuis vingt ans.

En fermant les yeux, Lola aperçut son bien-aimé qui se tenait debout sur cette plaine aride, là-bas, le dos tourné aux grands murs de la prison, les jambes écartées, comme toujours. Comme si la terre risquait de se mettre à trembler sous ses pieds à tout moment.

Fume ta cigarette, Mikel. Aspire, l’approuva-t-elle à voix haute. Et elle se retourna sur le ventre et enfouit son large sourire dans l’oreiller.

Allons, elle était stupide. Lola se retourna sur le dos et leva les yeux vers le plafond. Où avait-elle donc la tête ? Il allait falloir un peu de temps à Mikel pour gagner la cabine téléphonique la plus proche. D’abord, il serait obligé d’attendre au bord de cette route peu passante qu’un routier se rendant de Ciudad Reál à Cuenca veuille bien l’emmener. Mikel monterait à bord et saluerait le chauffeur, et dans ce seul salut il y aurait quelque chose d’à la fois chaleureux et impérieux qui donnerait envie au chauffeur de se faire aimer de ce passager. Tous les hommes voulaient que Mikel les aime. Lola se retourna pour jeter un coup d’œil au réveil : 06:46.

Bien sûr : la première cabine téléphonique avait été vandalisée. Peut-être par un détenu fraîchement libéré, aigri par sa captivité et déterminé à gâcher la liberté du prochain type relâché. Mais Mikel reposerait doucement le combiné et ressortirait de la cabine et remonterait dans le camion sans prononcer un mot. Le mystère de cet homme qui avait été enfermé pour crimes de sang, c’était qu’il se montrait doux et paisible dans tous les domaines, sauf dans celui qu’il avait coutume d’appeler le Travail.

Mais ça, Lola n’aimait pas y penser.

Appelle-moi, appelle-moi, appelle-moi, psalmodia-t-elle.

Lola plaça sa main entre ses jambes pour se distraire, et elle ferma les yeux, mais le téléphone allait forcément sonner d’un instant à l’autre et Mikel la prendrait sur le fait après toutes ces années, et il la taquinerait, en lui disant qu’elle ne pouvait pas laisser son bizcocho tranquille pendant une seule minute. En attendant, le téléphone restait muet, et Lola sut que c’était l’ancien Mikel qu’elle était en train d’imaginer. Il ne la taquinerait plus, maintenant. Elle ne pouvait pas se rappeler la dernière fois qu’elle l’avait vu rire. Au cours des visites, il n’essayait plus de la sauter ; et, même dans la dernière prison où on l’avait transféré, un établissement modèle où avaient été prévues des chambres destinées aux relations intimes, il ne l’avait pas désirée. Pour ne pas le faire fuir, elle avait renoncé à pleurnicher et à supplier. Lola avait peur de la vie sans Mikel.

Elle rejeta les draps d’une ruade. Après toutes ces années, elle pouvait encore imaginer le poids exact des mains de Mikel sur son corps, et sentir la légère odeur moite qui émanait de sa peau. Lola se souvenait que lorsque Astrid avait évoqué un certain dérèglement sexuel bien connu, elle avait cru se reconnaître dans la description de cette régression pathologique. Ça avait un rapport avec l’expérience sexuelle originelle, et l’incapacité à la dépasser. Et ça portait un nom que Lola avait oublié.

De nouveau, elle vérifia l’heure : 07:15.

Lola avait envie de téléphoner à Astrid, mais elle n’osait pas, au cas où Mikel essaierait de l’appeler juste à ce moment-là. Elle sortit du lit et s’approcha de la fenêtre, dont elle tira les rideaux. Astrid avait horreur que sa sœur se tienne ainsi, toute nue, devant sa fenêtre.

Et s’il y a un pervers quelconque qui te regarde ?

Je m’en fiche pas mal.

Astrid ne se mettait jamais toute nue.

Lola porta son regard au-delà des voies de chemin de fer et de la verrière de la Gare du Nord, qui luisait d’un éclat orange dans la lumière de l’aube. D’habitude, elle n’était jamais réveillée à pareille heure, et elle savait bien pourquoi. Ça suait la tristesse. Astrid, elle, n’avait pas le choix, il fallait qu’elle se plonge là-dedans tous les matins. Lola imagina l’écho trop bruyant de ses talons sur le trottoir tandis qu’elle parcourait les rues désertes pour se rendre à son travail, croisant les zombies levés de bonne heure auxquels le monde, malgré le dicton, n’appartenait assurément pas.

Offrant son magnifique derrière à l’aube ingrate, Lola se détourna de la fenêtre, jeta un nouveau coup d’œil vers le téléphone, et se dirigea vers la cuisine. Elle se rappela qu’en fait, Astrid était parfois nue. Cependant, sa nudité avait quelque chose de désolant, de vulnérable, quelque chose qui se situait aux antipodes de l’érotisme : nue comme un ver, disait leur mère. Lola ouvrit le frigo, mais il était trop tôt pour manger, alors elle retourna dans sa chambre, alluma le lecteur de cassettes et se mit en place pour la première mesure, tandis que la bande magnétique commençait à défiler.

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