Le rêve de Castro

Lucy Wadham · Chapitre 27 sur 49

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Le rêve de Castro

Chapitre 26

 

Castro était un bâtard mince au poil lisse, couleur de miel, au museau brun foncé, aux sourcils minutieusement dessinés. Il portait une chaussette sale, jadis blanche, à l’une de ses pattes de devant, la droite. Le précédent propriétaire de l’animal, un musicien des rues séropositif nommé André, avait été admis à l’hôpital de Bayonne pour pneumonie. N’ayant ni famille ni amis susceptibles de recueillir Castro, André avait demandé à son infirmière, avant qu’elle le mette sous respirateur, de s’assurer que le chien trouve un bon foyer. Elle lui avait répondu que son mari était vétérinaire.

Pas de fascistes, l’avait implorée André. Je vous en prie. Castro est un animal politique. Je veux pas qu’il se retrouve chez un facho.

Si Mikel se sentait attiré par Castro, c’est précisément parce que ce clébard n’était pas politisé, ça crevait les yeux.

Assis, mon gars, lui ordonna son maître avant d’entrer dans la maison de la presse.

Castro commença par s’asseoir sur le trottoir, puis s’allongea devant la boutique, d’où Mikel ne tarda pas à émerger avec un petit paquet de tabac et un exemplaire d’El País daté de la veille. Il avait hâte d’aller s’asseoir sur le banc, près du mur du cimetière, afin de lire les nouvelles en fumant une cigarette. Par-dessus ce mur, un vieil if se penchait sur le banc, qu’il abritait du soleil comme du vent.

Mikel avait quelques minutes devant lui, après quoi ce serait l’heure d’ouvrir la camionnette pour le marché.

Une fois confortablement installé devant le cimetière, il baissa les yeux vers son nouveau compagnon, qui haletait à ses pieds. Castro ne tourna pas la tête ; néanmoins, Mikel eut l’impression que l’animal se savait observé.

Voyons un peu cette patte, fit Mikel en posant son journal sur le banc.

Le chien se tourna et s’assit, et son maître tendit une main pour qu’il lui donne la patte. Castro se laissa examiner en regardant autour de lui, la langue pendante.

Au-dessous de la chaussette, il y avait un pansement. Mikel s’assura qu’on ne voyait pas de pus suinter au travers, mais non, le tissu ouaté était bien propre. Deux semaines plus tôt, le vétérinaire Pascal Pasqua avait retiré une seringue cassée de l’abcès qui suppurait entre les coussinets de la patte.

On pourra bientôt te l’enlever, cette chaussette à la gomme, annonça Mikel à l’animal.

Il reprit son journal et alla droit à la page des sports. L’équipe d’Astrid, le Reál, était en tête du championnat. L’Atlético de Bilbao se retrouvait à la cinquième place.

La chambre de Saint-Jean-de-Luz s’était révélée inadaptée pour Castro. Hortense Tuya, la propriétaire, avait reçu Mikel dans son vestibule ; et, le visage luisant de crème de nuit, elle lui avait aimablement déclaré qu’elle adorait les chiens, mais pas dans sa maison, qui était remplie de bibelots et de mobilier en bois soigneusement verni. Elle voulait bien réserver un coin du garage à Castro. Mikel avait alors décidé de chercher une chambre quelque part à la campagne, de préférence dans une ferme. En attendant, il dormirait dans la camionnette avec son chien.

En examinant la fourrure sombre qui poussait entre les oreilles de Castro, Mikel se sentit envahi par la gratitude. La nuit précédente, il avait dormi sur le côté, tandis que l’animal se pelotonnait contre lui. Il avait constaté que ce chien n’avait pas besoin d’être dressé ; s’il obéissait, c’était sans doute parce qu’il en avait envie.

Je rêve d’une vie simple avec toi .

Castro se tourna vers son maître pour l’observer.

C’est l’heure d’y aller ? lui demanda Mikel.

L’animal se redressa et agita la queue.

Après avoir jeté son mégot, Mikel roula son journal et le fourra dans la poche arrière de son jean.

Lorsqu’ils revinrent à la camionnette, une grosse poissonnière était en train de verser de la glace pilée dans des plateaux de polystyrène, à deux places de là. Elle portait un tablier à carreaux bleus et blancs ; son visage et ses mains étaient rouges, comme à vif. Mikel ouvrit le côté de la camionnette et déplia l’auvent orange pour aménager un stand. Une fois qu’il eut achevé de disposer les marchandises, il s’assit sur une marche, à l’arrière, et fuma encore une cigarette. Castro vint se coucher à ses pieds, la tête placée entre les pattes.

Tout en fumant, Mikel contemplait les couleurs changeantes du ciel de l’aube, au-dessus du haut clocher carré. À mesure que les teintes fonçaient et s’intensifiaient, il s’efforça d’isoler les étapes de leur évolution ; et, de la vanité de ses efforts, il dut conclure au miracle. Il avait un jour écrit à Astrid une lettre contenant le mot fantasmagorie. Le mot lui était venu à l’esprit quelques jours auparavant, et il avait attendu une occasion de l’utiliser. Elle s’était présentée tout naturellement, pendant la rédaction de cette lettre :

 

Ma vie quotidienne m’apparaît comme une vaste fantasmagorie. Tu es la seule chose qui soit réelle à mes yeux.

 

Mikel avait toujours trouvé que la lumière et l’espace paraissaient plus abondants du côté français de la frontière. Il admira l’église blanche et propre, aux fenêtres de pierre, aux lignes pures, au portail magnifiquement proportionné.

Par comparaison, les villages basques situés en Espagne paraissaient recroquevillés, sur la défensive. Son intuition ne l’avait pas trompé, pour une fois, en lui soufflant que le côté français ne serait jamais entraîné dans un conflit déclaré. La pacification remontait à des siècles. Ça se sentait dans la somnolence de l’air.

Delbos, le boulanger, arriva dans une fourgonnette beige marquée de caractères gothiques. Mikel jeta son mégot et monta à bord de sa camionnette pour attendre les premiers clients. Le terme français de quincaillerie, qui désignait son commerce, lui plaisait particulièrement ; mais, ne vendant malheureusement que des ustensiles d’entretien, il n’était pas un vrai quincaillier. Il n’avait pas été étonné d’apprendre par Etcheberry que cette branche des affaires de Lamarck, son employeur, prospérait. Mikel avait toujours su que les femmes de son pays étaient obsédées par l’ordre et la propreté ; apparemment, elles n’étaient pas différentes de ce côté-ci de la frontière, et il leur vendait tout ce qui était susceptible de les aider à préserver leurs illusions : seaux (avec ou sans essorage) en fer galvanisé ou en plastique, balais, balais à franges, éponges (végétales et synthétiques, abrasives ou autres), lingettes, torchons à vaisselle, serpillières, peaux de chamois, balais-éponges (avec ou sans essorage)…

Il fit un sourire à la première cliente de la journée, une adolescente dont les boucles d’oreilles en or tremblaient à l’extrémité des lobes. Son bébé, endormi dans une poussette au fond troué, avait l’air d’être sur le point de glisser par la déchirure de l’étoffe, mais la jeune maman ne manifestait aucune inquiétude. Même lorsqu’elle restait immobile, constata Mikel, ses boucles d’oreilles tremblaient. Elles lui rappelaient celles qu’Astrid avait portées à la conférence de presse. La jeune maman, avant de s’éloigner, acheta un paquet d’éponges abrasives.

Mikel voyait bien que le monde avait un peu changé en son absence, mais il aurait été en peine de préciser en quoi. Il savait que ça s’était produit, comme la modification des couleurs du ciel, mais il ignorait de quelle manière. Ce changement expliquait sans doute cette impression qu’il avait, que tous ceux qu’il rencontrait participaient à un jeu auquel il n’était plus capable de jouer. Pourtant, à l’intérieur de sa camionnette, il se sentait bien. Mikel aimait le plaisir que l’achat d’éponges neuves pouvait procurer à une femme ; et aussi, il aimait son chien.

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