Le rêve de Castro
Chapitre 4
Lola prit le téléphone dès qu’il se mit à sonner.
Oh, Astrid. Où es-tu ?
Sa sœur lui répondit d’une voix calme, mais Lola se rendit compte qu’elle était contrariée. Astrid n’avait jamais été très douée avec les types grossiers. Sa vertueuse indignation les incitait à en rajouter dans l’obscénité.
Tout va bien, Astrid. Je n’ai pas l’intention de sortir. Oh, ne pense plus à cet incident. Tu es chirurgienne, ma chérie.
Lola aussi était capable d’envoyer un type ramper vers les abris sous une grêle d’insultes.
Je viendrais bien, seulement je ne peux pas quitter l’appart. Tu n’as qu’à prendre le métro. Ne parle à personne.
Après avoir raccroché, Lola s’allongea sur son lit défait. Elle avait le dos encore humide d’avoir dansé. Un peu plus tôt, pendant vingt-cinq minutes d’affilée, elle avait tourbillonné autour de son salon en ruisselant de sueur et de larmes, pour finir par se jeter sur le téléphone, toute pantelante, et appeler sa sœur au laboratoire. Lola savait qu’elle avait intérêt à faire le lit, sinon Astrid se mettrait à tout ranger dès son arrivée. Elle se leva et commença par débarrasser sa couche des décombres de ce début de matinée : le plateau, avec sa tasse de café et son bol de céréales Spécial K encore à demi plein, le magnétophone, la pile de catalogues de voyages. Elle en possédait des tonnes, de ces catalogues : ceux de Jet Tours sur la Tunisie, Malte, la Sicile, le Viêt-Nam, ceux de Frantour avec des photos des Antilles et des Seychelles. Chaque fois que Lola passait devant une nouvelle agence de voyages, elle y entrait pour demander des catalogues, afin de pouvoir rêver aux hôtels dans lesquels elle aurait aimé emmener Mikel. Elle lissa de la main le drap du dessous, en faisant le lit aussi soigneusement que sa sœur elle-même aurait pu le faire. Pauvre Astrid. Pour autant que Lola puisse en juger, son aînée n’avait jamais été capable de rêver à quoi que ce soit. Même quand elle se rendait à des congrès de médecins dans des endroits exotiques, elle ne s’éloignait jamais beaucoup de la machine à café de son hôtel moderne, invariablement situé à la périphérie de la ville. Enfant, Lola aurait voulu être Astrid, avoir ses cheveux noirs et la fossette qui se dessinait sur sa joue gauche lorsqu’elle souriait ; elle avait été jalouse des qualités d’Astrid et du respect qu’elles lui valaient. Ces qualités qui ne semblaient aujourd’hui servir qu’à l’isoler d’autrui.
Pendant toute leur enfance, elles s’étaient beaucoup battues. Astrid avait un côté cruel, à l’époque, dont le souvenir choquait encore Lola. Elle se rappelait s’être cachée sous les trois marches du perron de pierre de leur maison, en écoutant Astrid l’appeler d’une voix câline.
Montre-toi, Lolita. Je ne te ferai pas de mal. S’il y a des œufs, apporte-les. (Depuis que leur mère avait décroché du réel, les poules s’étaient mises à pondre n’importe où.) Mais Astrid tenait à la main l’aiguillon de Josu, capable, avait-elle expliqué à Lola, de lui faire frire la cervelle à l’intérieur du crâne.
Lola contempla le lit bien fait, enveloppé dans le couvre-lit mauve réalisé par leur mère. Une vraie mocheté, néanmoins ce couvre-lit lui plaisait, parce que le crochet était à peu près la seule activité à laquelle Margot soit encore capable de se livrer. Ignorant tout de la vie de ses filles, elle leur envoyait des dessous-de-verre au crochet et des têtières au crochet.
C’était un lit chaste, toute masturbation de routine mise à part. Au cours des dix années qu’elle venait de passer dans cet appartement, Lola n’y avait pas fait l’amour une seule fois. La seule personne avec qui elle avait partagé cette couche, c’était Astrid, qui, lorsqu’elle ressentait le besoin de prendre un peu de recul par rapport à Chastel, venait parfois dormir chez sa cadette. Aux yeux de celle-ci, Jacques Chastel était le principal obstacle au bonheur d’Astrid. Sous l’éperon de la colère, une notice nécrologique commença à prendre forme dans son esprit.
À l’âge de vingt-trois ans, Astrid Hamilton Arnaga vint habiter la capitale, où vivait sa jeune sœur, Lola, alors en dernière année de formation à l’Opéra de Paris. Contre toute attente, Astrid venait de boucler les deux premières années d’un diplôme de médecine dans la prison espagnole où elle purgeait une peine de cinq ans pour soutien logistique de l’E.T.A., la branche armée du mouvement séparatiste basque. (Lola ne parvenait toujours pas à les qualifier de terroristes.) Lorsque Astrid avait été libérée, au bout de deux ans, il régnait un climat de camaraderie euphorique entre les nouveaux gouvernements socialistes de France et d’Espagne. Ce bref intervalle d’idéalisme politique avait encouragé la commission d’examen de l’École de Médecine de Paris à accepter en deuxième année Astrid Hamilton Arnaga, prisonnière politique basque. La beauté d’Astrid et son passé romantique ne tardèrent pas à faire d’elle la coqueluche du milieu médical. C’est lors d’un dîner organisé par un cardiologue de très petite taille, connu pour la voracité de son appétit sexuel comme pour ses remarquables talents de pédiatre, que le professeur Jacques Chastel, célèbre chirurgien du foie, avait fait la connaissance de la ravissante Astrid Arnaga. Elle avait entendu parler de lui, bien sûr, et admirait profondément son travail… (Lola revoyait encore Astrid en train de lui lire des extraits d’un vieil article de Chastel sur la différence magique entre le sang des veines caves et celui de la veine porte. Elles étaient assises toutes les deux, par un beau dimanche d’hiver, sur un des sièges en S du jardin du Luxembourg. Je jure que je travaillerai un jour pour ce type, avait déclaré Astrid, en tambourinant des doigts sur l’article. C’est un poète de la médecine.) Jacques Chastel avait dû sentir qu’Astrid Arnaga ne risquait pas d’essayer de lui voler la vedette. Avec un tel passé, elle se contenterait toujours de rester dans son ombre. Leur longue liaison débuta à l’issue des six mois d’internat d’Astrid dans son service, avant qu’elle n’aille travailler en réanimation à La Pitié. C’est à partir de ce moment-là qu’elle devint son éminence grise. Elle quitta l’appartement qu’elle partageait avec sa sœur sur la place de Clichy pour aller s’installer dans un studio atrocement fonctionnel, à proximité de l’hôpital de Chastel, dans le huitième arrondissement. Astrid passait de longues heures au laboratoire pour Chastel, à tester de nouveaux médicaments ou de nouvelles techniques chirurgicales, ou à connecter des souris à des instruments de sa propre invention ; il lui arrivait de rédiger pendant des nuits entières, pour The Lancet et The New England Journal of Medicine, des articles que Chastel n’aurait plus qu’à signer. Bientôt, elle se mit à l’accompagner à des congrès dans des villes étrangères ; dans la chambre d’hôtel de Chastel, Astrid vérifiait s’il avait bien retenu les idées qu’elle lui avait exposées, afin qu’il puisse briller le lendemain matin devant les plus éminents de ses pairs…
Lola entra d’un pas rageur dans sa cuisine et leva le store ; le soleil se déversa par la fenêtre poussiéreuse. Le vieux exploitait l’esprit d’Astrid et, de façon plus sommaire, son corps, en la baisant sporadiquement. Et mal, soupçonnait Lola, qui rêvait de vengeance ; mais Chastel était intouchable. Il leur arrivait de dîner ensemble, tous les trois, et Lola le regardait manger. Elle regardait ses puissantes mâchoires broyer la nourriture, les veines de sa grosse tête de lion qui se gonflaient tandis qu’il mastiquait et qu’elle cherchait les mots susceptibles de le démolir. Chastel la trouvait pittoresque et idiote, Lola le savait. Mais Mikel lui aurait rabattu son caquet. Mikel n’avait peur de personne. Quelqu’un qui n’avait peur de rien, pas même de la mort, pouvait rabattre son caquet à un type comme Chastel par sa simple présence.
Appelle-moi, implora Lola à voix haute.
Appelle-moi, s’il te plaît.
Elle ouvrit le placard à temps pour apercevoir un petit cafard qui se faufilait par une mince fente du bois, derrière le Nesquik. Un jour, elle avait fait venir un service de fumigation. Plus jamais ça. Pour une raison ou pour une autre, les insectes avaient cru bon de sortir de leurs cachettes par milliers, et de venir trépasser en masse sur le carrelage de la cuisine. Lola avait trouvé ce spectacle insupportable. Elle avait appelé Astrid, qui était accourue pour tout nettoyer.
Il n’y avait plus de café ; néanmoins, Lola se refusait à quitter l’appartement. Elle se rappela qu’il en restait un peu depuis la veille au soir, au fond d’une casserole posée sur la cuisinière, et qu’elle l’avait déjà réchauffé ce matin. Après avoir inspecté le ménisque nacré, qui se morcelait en plaquettes, Lola alluma le gaz et réchauffa de nouveau le breuvage. Alors qu’elle était en train de le transférer dans le broc en verre de la machine à café, Astrid sonna à la porte. Lola faillit sauter au plafond, à cause du petit tour de passe-passe auquel elle était en train de se livrer, et, plus généralement, de son sentiment habituel de culpabilité.
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