Le rêve de Castro

Lucy Wadham · Chapitre 12 sur 49

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Le rêve de Castro

Chapitre 11

 

Un ictus survient généralement à l’improviste, parfois à la suite d’une émotion violente, d’un bain chaud ou froid, d’un effort physique ou encore d’un coït.

 

Astrid sourit en repensant au chapitre de son manuel diagnostique intitulé « Troubles mnésiques ». Le jour de l’ictus, elle avait fait son jogging autour du lac qu’elle était à présent en train de longer, au beau milieu de ce bois de Boulogne où elle venait d’entrer dans l’espoir d’éviter les embouteillages. Au lieu de quoi, elle se retrouvait coincée dans ce secteur lugubre au sol jonché de capotes, et cernée de conducteurs fébriles eux-mêmes bloqués par des touristes sexuels dont rien ne semblait pouvoir altérer la nonchalance. Elle se rappelait maintenant avoir repensé, en courant autour de ce lac, à une histoire que sa mère avait l’habitude de leur raconter. Afin de se venger d’un fermier sanguinaire, une bande de canards avait roulé son lac comme un tapis avant de l’emporter dans le ciel.

 

Pendant la durée de l’ictus amnésique, le sujet demeure capable d’effectuer des activités complexes : il peut conduire, faire son travail normalement, jouer aux échecs… La mémoire sémantique est intacte, de même que toutes les fonctions cérébrales supérieures.

 

Astrid ne se souvenait de rien d’autre que d’avoir pensé à ces canards.

Il y avait maintenant une semaine qu’elle n’avait pas couru. Quand elle arrêtait le jogging, ça ne tardait pas à se traduire par une sérieuse perte d’endurance en salle d’opération. Privée d’entraînement, elle avait mal aux jambes au bout d’une heure au lieu de trois.

Elle alluma la radio. Le Concerto pour deux violons, de Bach, joué au pas de charge, l’irrita à tel point qu’elle finit par éteindre le poste. Un transsexuel latino-américain en bustier bleu électrique et minijupe de P.V.C. écarlate émergea de derrière un massif de frênes. Il régla la courroie de son sac à main et défroissa sa jupe, dont le plastique rouge lui moulait le pénis. Astrid détourna les yeux. Cette époque de transplantations d’organes et de changements de sexe représentait dans l’histoire de la médecine une phase décidément barbare. On la considérerait un jour, Astrid en était persuadée, comme une ère d’obscurantisme. Alors qu’elle venait de dépasser un groupe de Portugais, jeunes et vieux, qui jouaient aux boules dans une clairière, son mobile sonna, et elle le sortit vivement de son sac à main.

Colette, du service de coordination des greffes, voulait savoir si Astrid était de garde pour les prélèvements. Prélèvement d’organes : cette expression avait toujours fait l’effet à Astrid d’un délicat euphémisme, compte tenu du pillage auquel ils se livraient.

Je suis désolée, docteur. Le tableau de service est pas clair. Vous êtes de garde, oui ou non ?

Colette avait toujours eu une attitude un peu agressive, mais Astrid, en général, ne lui en tenait pas rigueur. C’est à elle qu’incombaient les délicates négociations avec les familles, en vue d’obtenir leur accord pour un don d’organe, puis la supervision de toute l’intervention. Notamment, elle devait veiller en cas de prélèvement d’os à ce que le corps soit rendu à sa rigidité antérieure ; ou, en cas de prélèvement de cornée, à ce que celle-ci soit remplacée par une cornée de verre, « de la même couleur que celle d’origine » ; plus généralement, elle devait s’assurer que le corps soit recousu « de façon hermétique et esthétique », conformément aux dispositions de l’article L771/11. Astrid n’ignorait pas à quel point cette question de l’accord des familles était arbitraire. Elles pouvaient rarement anticiper ce que ça représentait, de donner son consentement pour que le corps d’un être cher soit ouvert et vidé de ses organes. Souvent, Astrid s’en rendait compte, les gens ne disaient oui que pour ne pas faire d’histoires, ou bien de crainte de décevoir le chirurgien. Il arrivait qu’une mère, hantée par des images du corps de son fils en train de se faire soigneusement débiter en morceaux, revienne voir Colette et s’asseye pour boire un café dans son bureau, juste à côté de la salle d’opération. Et qu’elle se montre incapable de seulement commencer à formuler les questions qui auraient pu la soulager.

Votre nom est toujours sur la liste, expliquait Colette à Astrid. Mais quand j’ai appelé le labo, votre assistant m’a dit que vous étiez partie en vacances.

Chastel n’avait pas supprimé son nom de la liste. Soit pour la punir, en lui mettant sur le dos une faute professionnelle lourde. Soit, tout simplement, parce qu’il ne l’avait pas crue. Parce qu’il n’avait pas cru Astrid capable de défier sa volonté. Le fait est qu’il s’agissait d’une première.

Je pourrais appeler le docteur Phung, mais ça risque de me causer des problèmes par la suite, comme il n’est pas officiellement de garde et tout ça…

Je vais appeler le professeur Chastel pour lui demander de vous rappeler.

Désolée, docteur Arnaga. C’est juste que je ne peux pas prendre cette responsabilité…

Oui, je comprends.

Astrid appela Chastel sur son portable.

Ici Chastel.

Je suis en train de quitter Paris.

Tu n’es pas partie, alors.

Elle imagina son sourire, la dent de devant cassée qu’il n’avait pas fait refaire, parce que ça lui donnait un air canaille.

Je viens d’avoir un appel de La Pitié, lui annonça-t-elle. Ils ont une mort cérébrale. Ça remonte déjà à une heure. L’équipe des reins doit arriver dans deux heures. Si tu n’envoies pas Phung, tu peux renoncer à l’organe.

Phung est à Lille.

Dans ce cas-là, tu as intérêt à prendre les choses en main.

Astrid, je ne suis pas en mesure de discuter de ça maintenant.

Chastel avait de la visite.

Je suis désolée, Jacques. Tu vas devoir t’en occuper toi-même.

Comme il restait sans voix, elle lui facilita les choses en raccrochant.

En arrivant sur l’autoroute, Astrid jeta un regard à l’horloge du tableau de bord. Il fallait compter huit heures pour atteindre Saint-Jean-de-Luz. Elle serait en avance de quelques heures. Mikel avait écrit :

 

On fera comme tu voudras, on en parlera à Lola ou bien on le lui cachera. C’est toi qui décideras. Je serai au kiosque à musique de Saint-Jean-de-Luz à 22 heures, le mardi 22, le lendemain de ma libération. On prendra le train de nuit pour Paris.

 

C’était le ton assuré, entendu de cette dernière lettre qui avait fini par convaincre Astrid de ne pas aller rejoindre Mikel. Elle avait sincèrement cru sa décision arrêtée, jusqu’à l’instant où elle avait vu le train de Lola s’éloigner en ondulant.

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