Le rêve de Castro

Lucy Wadham · Chapitre 20 sur 49

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Le rêve de Castro

Chapitre 19

 

Il était plus de deux heures du matin, et le barman de L’Amiral avait fermé les portes à clé, empilé toutes les chaises en aluminium et appliqué d’un bout à l’autre du comptoir un produit de nettoyage à fort pouvoir de dissuasion ; néanmoins, les trois hommes buvaient toujours. Mikel savait que le barman s’appelait Jean-Louis, mais le petit bonhomme qui se tenait à sa droite n’avait pas encore révélé son identité. À plusieurs reprises, l’idée était venue à Mikel qu’il pouvait s’agir d’un flic, mais il avait conclu que non, à tort ou à raison, parce que ce type fumait des Lucky Strike. En tout cas, il n’était pas bavard, et c’était surtout le barman qui faisait les frais de la conversation, tout en remplissant leurs verres de Pastis 51. Jean-Louis avait des problèmes avec sa femme, qu’il trouvait trop belle pour lui. Cidalia, qu’elle s’appelait, et elle était portugaise. Par ailleurs, Mikel apprit qu’elle avait un dauphin tatoué sur la hanche. Le barman avait soulevé sa chemise et dévoilé son volumineux ventre blanc, afin d’essayer de leur indiquer l’endroit exact. Mikel aurait voulu dire à Jean-Louis de cesser de s’imaginer que cette fille lui était supérieure, et que c’était ça, la source de tous ses problèmes ; mais il était trop ivre pour trouver ses mots. Le temps que Jean-Louis soit prêt à partir, Mikel était tellement raide qu’il eut besoin de l’aide de ses deux compagnons pour pouvoir mettre un pied devant l’autre.

Ils quittèrent le café par la porte du fond. Dehors, dans la rue, l’odeur du jasmin flottait dans l’air, et Mikel se sentit de nouveau au bord des larmes.

Il essaya de tendre la main au barman.

Mikel Angel Otegui. Ravi d’avoir fait votre connaissance.

T’es sympa, lui répondit le barman en le soutenant fermement. D’habitude, je m’entends pas avec les Basques, ils sont trop susceptibles. Mais toi, t’es sympa.

Mikel essaya de saisir la main de l’autre gars, mais celui-ci était trop occupé à le soutenir. Deux fois plus petit que Jean-Louis, c’était pourtant sur lui que semblait reposer tout le poids de Mikel, qui avait apparemment perdu l’usage de ses jambes, car elles traînaient derrière lui.

Je t’appellerai monsieur Lucky, l’informa Mikel, si tu permets. Monsieur Lucky, ou alors monsieur Strike. Qu’est-ce que tu préfères ? T’es vachement costaud, pour un mec de ta taille. Ici ! s’écria soudain Mikel. Laissez-moi ici ! C’est bien.

Il voulait dormir dans le kiosque à musique.

Monsieur Lucky n’avait pas l’air tellement d’accord.

Faut que je dorme ici, mon pote, insista Mikel. Laissez-moi ici, c’est bon.

Le petit homme lui tendit quelque chose qu’il tenait à la main, mais Mikel n’arrivait pas à fixer son regard. Il remarqua que ce type répandait une forte odeur de poisson. Ça doit être un pêcheur, se dit Mikel avant de tomber à genoux.

 

Lorsque Mikel se réveilla, il faisait encore noir, et il était encore saoul, et un grand matou au poil roux était couché sur ses pieds. Il regarda le chat, et le chat le regarda. Mikel ne voulait pas bouger, parce que l’animal lui réchauffait les pieds.

Je voulais un chien, déclara-il à voix haute.

À ces mots, le chat se leva, s’étira et s’en alla.

Non ! Mikel eut beau essayer de le persuader gentiment de revenir, l’animal se mit à trottiner et disparut dans la nuit.

Mikel se trouvait au milieu du kiosque. La tête lui tournait toujours. Il se recoucha et ferma les yeux. Son rêve de prendre Astrid entre ses bras dans le train de nuit pour Paris lui semblait maintenant dérisoire. Elle n’était venue le voir qu’une fois en prison, et ils n’avaient pas fait l’amour. Il avait passé les mains sur le corps d’Astrid, poussé par une force irrésistible, comme s’il se livrait à un complexe processus de scanographie, destiné à l’approvisionner en souvenirs. Et, en effet, il était devenu dépendant de ces souvenirs. Celui du corps d’Astrid contre ses mains, qu’il avait glissées sous l’étoffe glissante de cette robe verte. Le souvenir de son odeur, qui lui revenait parfois la nuit avec une telle violence qu’il se réveillait. Ils n’avaient pas fait l’amour pendant la visite d’Astrid, bien qu’il ait eu le droit de bénéficier de cette « commodité », comme les autorités appelaient la possibilité d’accouplement sous surveillance vidéo. Mikel avait voulu attendre d’être devenu un homme libre. Quand il avait constaté qu’elle ne revenait pas, il s’était maudit de s’être montré aussi sentimental.

Pour une raison ou pour une autre, en voyant s’éloigner ce chat roux, il comprit que la visite d’Astrid avait été un geste de charité impersonnel accompli envers un être humain privé de sa liberté. C’était une femme d’une compassion infinie, mais elle ne pouvait pas plus l’aimer que Jésus-Christ n’aurait pu aimer Marie-Madeleine.

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