Le rêve de Castro

Lucy Wadham · Chapitre 48 sur 49

Pages du PDF

Le rêve de Castro

Chapitre 47

 

Mikel s’était mis à chantonner. Astrid devina qu’il s’agissait d’une vieille manie, tellement enracinée qu’il n’en avait sans doute même pas conscience. Ils roulaient sur un tronçon de route qu’on avait dépouillé de son bitume. Excédé par les secousses, Castro finit par bondir de la banquette pour s’installer aux pieds d’Astrid. Mikel inspectait le rétroviseur.

Cette moto, marmonna-t-il.

Astrid se dit que Mikel devait être tellement habitué à sa solitude qu’il pouvait s’y enfermer même lorsqu’il n’était pas seul.

Il lui jeta un bref coup d’œil, avant de reporter son regard vers le rétroviseur.

Mets ta ceinture de sécurité.

Astrid chercha vainement la ceinture.

Il n’y en a pas.

Alors baisse-toi, planque-toi devant le siège, ordonna-t-il.

Astrid aperçut le phare aveuglant dans le rétroviseur extérieur.

Qu’est-ce qui se passe ?

Baisse-toi.

Elle entendit l’ordre à l’instant même où elle voyait arriver la moto devant la vitre de Mikel. Silhouettes sinueuses assises sur deux plans légèrement décalés, le motard et son passager, dont les casques noirs se touchaient presque, avaient l’air de deux insectes en train de copuler. Astrid se laissa glisser de son siège et s’accroupit sur le plancher, à côté du chien. Mikel accéléra en faisant rugir le moteur, puis il freina brusquement, et la moto disparut du champ de vision d’Astrid. Observant Mikel à la lueur du tableau de bord, elle fut pénétrée de l’obscur sentiment que sa vie était entre les mains de cet homme aux mâchoires serrées, aux veines du cou saillantes. Elle le regardait telle une enfant, libérée de toute responsabilité comme de toute crainte, à part une vague anxiété : est-ce que le barrage qui la séparait du danger allait tenir ? La tête tournée à se dévisser, Mikel faisait maintenant marche arrière à toute vitesse. Astrid eut l’impression que leur sécurité dépendait de la note de plus en plus aiguë émise par le moteur. À nouveau, Mikel freina très fort et le choc la catapulta contre le siège, sa tête fut projetée vers l’arrière, puis vers l’avant, et elle se pressa plus étroitement contre le chien, qui haletait. Son corps, elle en était plus consciente que jamais, n’était qu’une fragile membrane.

Puis il y eut un coup de feu, et le fracas du pare-brise qui volait en éclats. La camionnette effectua une embardée, puis une autre, et Astrid s’entendit hurler. Castro aboyait. Mikel était en train d’essayer d’éjecter la moto de la route.

C’est qui, ces gens ? s’écria-t-elle.

Planque-toi ! ordonna Mikel.

Il n’a pas changé, se dit Astrid en serrant le chien contre elle. Mikel se retrouvait dans son élément, cet élément dont elle avait tenté de protéger Lola au cours de toutes ces années.

Un bref instant de calme, suivi d’un vrombissement. Astrid leva les yeux. La motocyclette était revenue au niveau de la vitre de Mikel. Castro se mit à aboyer comme un fou. Astrid plaça ses paumes contre ses oreilles et regarda le flingue. Mikel fit un nouvel écart pour essayer de percuter la moto, et Astrid couvrit sa tête de ses bras et elle entendit une sorte de grognement, un son si primitif, si désespéré, qu’elle sut que Mikel venait d’être touché. Elle leva de nouveau les yeux. En voyant Mikel affalé sur son siège, elle se redressa comme un ressort et s’empara du volant, tout en essayant de repousser le corps inerte contre la vitre pour s’en servir comme d’un bouclier, mais le verre fracassé avait l’opacité du givre, on ne distinguait rien au travers, et l’impitoyable grincement du moteur lui vrillait les tympans. Astrid entendit le coup de feu et sentit le choc de la balle et la chaleur du filet de sang qui lui coulait dans le cou, et elle eut le temps de se demander à quel endroit elle avait été touchée, et d’imaginer un instrument de précision en train d’extraire la balle ensanglantée, puis elle découvrit le tronc de l’arbre blanchi à la peinture, tout près, aussi près que la délivrance, et la camionnette sembla se déporter une fois encore mais Astrid ne la maîtrisait plus, elle avait lâché le volant et se sentait flotter, pleinement consciente du flingue pointé sur elle, et elle pouvait percevoir la concentration des tueurs, leur intense détermination, et elle entendit la seconde détonation, si violente et si proche que ses yeux se fermèrent, et puis tout se ralentit et elle ne comprit plus rien.

OceanofPDF.com