Le rêve de Castro
Chapitre 14
Il portait un complet noir, et Lola l’avait d’abord pris pour un prêtre. Quand elle reconnut Txema, elle se dit que quelqu’un avait dû mourir. Mais non, il arborait un grand sourire. Il héla le barman, puis traversa la salle. À cinquante ans, il avait encore l’aisance d’un jeune homme qui vient tout juste d’entrer en possession d’un corps splendide. Lola le regarda saluer les trois types qui se tenaient au bar et leur serrer chaleureusement la main, en tournant vers chacun d’eux, à tour de rôle, son regard investigateur. De leur côté, ils observaient le moindre de ses mouvements avec une sorte de fascination réticente. Txema commanda une tournée générale de vin rouge, et leva son verre à leur santé. Lola était partiellement dissimulée à sa vue par le flipper ; mais qu’il tourne seulement un peu la tête vers la gauche, et il l’apercevrait dans la glace placée derrière le bar. Il vida son verre de vin. Et voilà, il l’avait repérée. À la réaction de Txema, elle comprit qu’il était déjà au courant de sa présence dans le village. Il lança aux trois clients et au barman une remarque dont le sens échappa à Lola. Le barman se mit à rire, puis les autres en firent autant.
Déjà, Txema s’asseyait devant elle, se penchait par-dessus la table, prenait les deux mains de Lola dans les siennes et les serrait fort. Elle trouva ça beaucoup plus dérangeant qu’une simple bise. À la manière dont il la dévisageait, on aurait cru qu’il voulait faire un levé topographique de son visage.
Tu es toujours aussi ravissante, Lola.
Ce n’était pas le genre de remarque qu’elle était habituée à entendre.
Comment vas-tu, Txema ?
Il hocha lentement la tête.
Tu m’as l’air un peu fatiguée, remarqua-t-il.
C’est le voyage.
Quand il retira ses mains, Lola fut consternée d’observer que leur pression lui manquait. Elle s’appuya contre le dossier de sa chaise, comme pour se protéger de Txema.
Tu es venue de Paris. Comment c’est, là-bas ?
Eh bien… Tu sais. Ne trouvant pas ses mots, Lola se sentit rougir comme si elle avait de nouveau dix-sept ans, et baissa les yeux vers ses genoux.
Je ne sais pas, répliqua-t-il. Je n’y suis jamais allé. Tu me connais. Je m’éloigne d’ici le moins possible.
Elle leva les yeux.
J’ai vu ton assistante. Lorea Molina.
Ce n’est pas mon assistante. Elle s’occupe des Affaires culturelles, et elle dépend du gouvernement, pas de moi. C’est mieux comme ça. Tu sais l’intérêt que je porte à la culture.
Lola était perplexe. Pourquoi est-ce qu’il lui parlait de cette façon ? Il posa ses mains sur la table, dans un geste d’apaisement.
Tu bois quelque chose ?
Ses mains à la paume large, aux doigts courts, n’avaient pas la beauté des mains de Mikel.
Je vais prendre une bière, merci.
Txema lança la commande d’une voix claire, experte. Avant de revenir au village pour y entamer sa vie de personnage public, il avait été serveur à Donostia.
Il se retourna vers Lola et l’examina. Txema avait toujours eu un regard interrogateur ; non pas qu’il ait douté de lui-même, mais il se méfiait beaucoup d’autrui. Un véritable inquisiteur.
Je cherche Mikel, hasarda Lola.
Txema l’observait toujours, en gardant un silence cruel.
Puis il se recula, pour permettre au barman de leur servir les bières. Le soleil du soir qui brillait derrière la vitre faisait rougeoyer le liquide doré. Txema avala une gorgée. Il prenait son temps pour répondre, ça l’amusait de la faire lanterner. Elle comprit alors qu’il buvait trop. Le blanc de ses yeux était jaune ; la couperose marquait ses joues. Aux reflets indigo de ses cheveux, elle sut qu’il les teignait. Les épaules de son costume étaient poudrées de pellicules.
Je me rappelle, finit-il par dire, quand je lui ai appris à tirer. Les mains les plus fermes que j’aie jamais vues, ajouta Txema en essuyant sa lèvre mousseuse. Il posa sa bière et regarda Lola. Elle se sentait salie, de l’entendre parler de la fermeté des mains de Mikel. Elle pria pour qu’il ne sache pas où Mikel se trouvait.
Tu n’as pas une idée de l’endroit où il aurait pu aller ?
Txema examina son verre.
Il m’a appelé ce matin, d’une cabine téléphonique. Il voulait du boulot…
Mikel t’a appelé ? Qu’est-ce qu’il a dit ?
Il avait l’air fatigué, Lola. Très fatigué. Il faut que tu comprennes.
Elle sentit ses joues s’enflammer de nouveau. Ses oreilles étaient brûlantes.
Que je comprenne quoi ?
Il croit qu’il n’a rien à t’offrir.
Pardon ?
Mikel n’a rien, Lola. Après avoir été enfermé pendant vingt ans, il a l’impression de ne rien avoir à donner à personne. Il faut d’abord qu’il guérisse.
Elle sentit des larmes de rage lui monter aux yeux.
Je peux le guérir.
Personne ne peut le guérir, Lola. À part lui-même.
Lola se sentit piégée. Elle souleva son verre et but une gorgée de bière, avant de reporter vers Txema un regard brouillé de larmes.
Tu dois être forte pour lui, Lola. C’est le destin d’une femme, d’attendre.
Qu’est-ce que tu peux raconter comme conneries, Txema. Lola regretta aussitôt cette remarque ; elle aurait voulu la retirer. Elle percevait bien l’agitation intérieure de Txema, les mécanismes de calcul et de vengeance à l’œuvre dans son esprit. Grâce à cette démonstration d’hostilité, elle pouvait dire adieu à son aide, car il savait désormais qu’elle ne pourrait rien lui donner en échange.
Lola appuya ses coudes sur la table et couvrit son visage de ses mains. Elle espérait qu’il allait se lever et s’en aller, mais il se contenta d’attendre, en continuant à l’observer. Enfin, elle le sentit poser une main sur son front.
Ne pleure pas, Lola. Il viendra te rejoindre.
Elle leva les yeux.
S’il te plaît, Txema. Dis-moi où il est.
Il retira sa main.
Je ne sais pas où il est, Lola.
Oh, Txema, s’il te plaît. J’ai peur qu’il se tue, ou quelque chose.
Il ne se tuera pas, Lola. Mikel n’est pas du genre à faire ça.
Qu’est-ce que tu en sais ? Comment tu pourrais le savoir ?
Mikel est comme un frère pour moi. Je le connais. Nous avons passé six semaines ensemble dans la montagne. Il n’y a rien dans une relation entre un homme et une femme qui puisse s’approcher de ce genre d’intimité. On ne connaît pas l’âme d’un homme à moins d’avoir frôlé la mort avec lui, Lola.
Txema prit sa bière et avala une gorgée. Une telle cruauté était peu commune. En quelques minutes, il venait de mettre en pièces les illusions de Lola et de les étaler devant elle, comme s’il lui mettait ses propres boyaux sous le nez. Il y avait en fait quelque chose de fascinant dans la précision de cette cruauté. Mais le plus étonnant, c’était qu’autant de gens prennent cette aptitude pour de la compassion.
Quand elle réussit enfin à parler, ce fut d’une voix un peu étouffée.
Dis-moi où il est, Txema.
Je ne sais pas où il est, Lola, et même si je le savais, je ne te le dirais pas. Mikel te rejoindra quand il sera prêt.
Lola scruta le visage de Txema, pendant ce qui lui parut un long moment. Il soutint son regard. Elle finit par se lever, passa lentement devant le billard électrique et sortit du bistrot d’un pas mal assuré.
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