Le rêve de Castro
Chapitre 29
Astrid préparait le petit déjeuner dans la cuisine pour Lola et pour leur mère. Elle avait pensé à Mikel, et prié pour qu’il décide de s’effacer. C’était facile de prier, dans son ancienne chambre. Étendue sur le vieux lit au couvre-lit imprégné de cette odeur de poussière si familière, avec ces éternelles ombres découpées sur le mur par le clair de lune, elle pouvait prier, sinon Dieu, du moins le souvenir d’enfance qu’elle en gardait. Astrid avait pensé à Kader, et souri dans le noir en repensant au genre d’énergie qu’il dégageait ; et elle avait prié pour son succès.
Vêtue de sa chemise de nuit nacrée, Lola apparut dans l’encadrement de la porte, encore ruisselante de sommeil.
J’allais te le monter, la gronda Astrid.
D’accord, je retourne au lit, alors.
Lola fit volte-face, et Astrid l’entendit s’éloigner dans le hall d’un pas lourd et irrégulier.
Tandis qu’elle chargeait ses plateaux, Paco frappa à la porte de la cuisine. Astrid sourit et lui fit signe à travers la vitre. À peine entré dans la pièce, il la serra très fort dans ses bras.
Astrid ! s’exclama-t-il.
Lorsqu’il s’écarta, elle remarqua qu’il sentait la sueur.
C’est bon de te voir, ajouta-t-il en regardant autour de lui. J’aime cette famille. Ça me rend heureux, que tu vives dans cette maison.
Je ne vais pas rester, Paco. Lola non plus, je crois.
Paco sourit.
On verra.
Tu veux un petit déjeuner ? Je vais te faire des œufs.
J’ai déjà mangé, merci. Paco jeta un coup d’œil aux plateaux. Il y en a un pour Lola ?
Oui.
Je peux le lui monter ?
Astrid hésitait.
Je connais le chemin, trancha-t-il en s’emparant du plateau.
Elle le regarda sortir de la cuisine. Paco était d’une douceur étonnante, comme s’il avait honte de sa force. Astrid se souvenait de lui dans la cour de récréation, un grand gamin fort comme un bœuf mais qui marchait les pieds en dedans, les mains dans les poches, déjà marqué par la honte. Paco avait fait partie de la petite bande d’Astrid, sa cuadrilla. Ils avaient été six, six amis jurés, à la vie à la mort ; une fois grands, seuls Paco et Astrid n’étaient pas devenus membres de l’organisation. Le dernier à s’enrôler, Paxti, le plus doux du groupe, s’était révélé l’un des plus impénitents, des plus implacables. Il avait été descendu par la Guardia Civil lors de son arrestation, en mille neuf cent quatre-vingt-un. Son meilleur ami, Kepa, qui l’accompagnait, avait reçu une balle dans le genou, avant d’être envoyé en prison. Astrid croyait savoir que les deux autres, des fausses jumelles, étaient parties pour le Venezuela.
Astrid prit le plateau de sa mère et monta à l’étage. En passant devant la chambre de Lola, elle entendit la voix de basse de Paco, et puis le rire de Lola. Il lui vint à l’esprit, et ce n’était pas la première fois, que Lola aurait peut-être une chance d’être heureuse avec Paco.
Leur mère, assise dans son lit, la tête contre l’oreiller, paraissait profondément endormie. Astrid savait qu’elle faisait semblant, à cause du tremblement autour de ses yeux. La dominant de toute sa hauteur, elle songea avec étonnement qu’elles étaient restées de parfaites étrangères, toutes les deux, comme si Margot avait toujours estimé qu’Astrid pouvait se passer de son amour. Sur un dernier coup d’œil aux œufs qui refroidissaient, elle déposa le plateau près du lit de sa mère, sur la desserte, et quitta la pièce.
Alors qu’elle descendait l’escalier, sa sœur déboucha en trombe sur le palier.
Astrid !
Elle se retourna et leva les yeux vers Lola, qui avait de l’œuf sur sa chemise de nuit.
Quoi ?
Si quelqu’un peut m’apprendre où il est, d’après Paco, c’est un type qui vit dans le vieux Bayonne. Il tient un magasin de boutons qui s’appelle le Bouton d’Or !
Formidable.
Tu viens avec moi ?
Maintenant ?
Oui.
Astrid hésita.
Et maman ?
Gachucha doit passer à midi.
Le cœur d’Astrid se mit à battre plus vite.
Je te retrouve en bas dans une demi-heure ! s’exclama Lola.
Lola…
Mais sa sœur était repartie dans sa chambre. Astrid entendit claquer la porte. Tout en imaginant Lola qui se déshabillait et se rhabillait devant le pauvre Paco, elle remonta l’escalier. Elle avait juste le temps de donner un bain à Margot.
Peu après le départ de Paco, Lola était en train de laver sa vaisselle du petit déjeuner dans l’évier, lorsque Lorea Molina, la responsable des Affaires culturelles, frappa à la porte de la cuisine. Personne ne se frottait plus à la porte d’entrée principale, visiblement condamnée, avec son perron couvert de mousse et balafré par une grande fissure. Lola s’essuya les mains sur un torchon imprimé à motifs de cerises, en regrettant que ce ne soit pas Astrid qui se trouve à cet instant à sa place. Elle aurait mieux aimé donner un bain à leur mère que de parler avec cette femme. Décidée à ne pas lui rendre son sourire, elle se contenta de hocher la tête.
Entrez.
Merci. Quelle maison ravissante.
Lorea Molina serrait dans sa main un petit porte-documents en cuir, dépourvu de poignée. Sa robe rouge, décorée de dés, était parfaitement assortie à cette cuisine nazie.
La décoration aurait besoin d’être refaite, répondit Lola.
Lorea balança la tête de manière équivoque.
Elle a beaucoup de charme.
Vous voulez du café ?
Non, merci. Je ne bois pas de café.
Du thé ?
Merci. D’accord.
Je vous en prie, asseyez-vous, dit Lola en se mettant à la recherche du thé.
Dès qu’elle eut tourné le dos à sa visiteuse, elle se sentit en danger, comme si cette femme était un chien d’attaque au repos.
Vous n’êtes pas d’ici, lui lança-t-elle en se retournant. Votre accent, c’est catalan ?
Lorea Molina sourit en défaisant la fermeture à glissière de son porte-documents, mais son sourire ne s’adressait qu’à elle-même. De la serviette de cuir, elle sortit une mince chemise verte, qu’elle plaça sur la table et retourna avant que Lola ait eu le temps d’apercevoir ce qui était écrit dessus.
Je suis née à Valence, mais j’ai été élevée ici. Personne ne m’a jamais accusée d’être catalane.
Ce n’était pas censé être une accusation, précisa Lola en souriant à son tour, avant de poser la grande tasse de thé sur la table. Lait ? Sucre ?
Rien, merci. Lorea but une gorgée. Ma mère était basque, ajouta-t-elle sur un ton indiquant que le chapitre était clos.
Après s’être versé du café froid, Lola resta debout, appuyée contre l’évier.
Lorea Molina appuya ses paumes sur la chemise verte posée devant elle.
Je veux vous parler de Mikel, annonça-t-elle.
De crainte que sa voix ne la trahisse, Lola se contenta de hocher la tête.
Je sais que vous êtes à sa recherche.
Mais Lola ne disait toujours rien.
Ce que je vais vous apprendre va vous causer un choc. Il est possible que vous n’arriviez pas à me croire. Tout votre être va se révolter contre cette information. Vous allez refuser de l’accepter. Pourtant, je suis en possession de la preuve.
Refusant de se laisser impressionner par le cinéma de cette bonne femme, Lola secoua la tête et posa sa tasse de café sur l’égouttoir.
Vous n’en faites pas un peu beaucoup, là ? demanda-t-elle. Mais elle se sentait malade, et le tremblement de sa voix révélait sa frayeur.
Nous pensons que Mikel a été retourné pendant son séjour en prison.
Lola sentit tout son corps envahi par une colère salutaire.
Nous ? demanda-t-elle, le visage brûlant. C’est qui, ce nous ?
Il vous avait écrit une lettre qui a été interceptée.
Quelle lettre ? Qu’est-ce qu’elle disait ?
Lorea Molina ouvrit le dossier vert et en sortit une feuille de papier qu’elle tendit à Lola. C’était la photocopie jaunie d’une lettre que Lola connaissait bien. On distinguait les ombres correspondant aux plis de l’original, car Mikel pliait ses lettres en douze pour que son avocat puisse les sortir facilement de prison, enfouies au fond d’une poche. Lola relut les phrases familières :
Je ne peux pas dire comment je serai, quand je sortirai d’ici. J’ai changé, Lolita. Je ne suis plus l’homme dont tu étais tombée amoureuse. Pour commencer, je ne m’aime plus. Ton héros a perdu l’amour de lui-même qui faisait de lui un héros. C’était peut-être ce qu’on entendait par le terme d’honneur. C’est un mot démodé, mais c’est ce que j’avais, et que j’ai perdu. Je ne crois pas que ce soit quelque chose que l’on puisse retrouver.
Lola se retourna vers Lorea Molina avec une expression de triomphe.
Ça ne veut strictement rien dire !
Quand Lorea tendit la main pour récupérer la lettre, Lola la plia en quatre et la glissa dans la poche arrière de son jean.
C’est à moi que c’était destiné, fit-elle observer.
Lorea Molina sourit de nouveau.
On aimerait que vous nous teniez au courant, s’il vous contacte.
C’est ça, oui, ironisa Lola, qui sentait que la colère vibrant en elle commençait à devenir toxique. Elle voulait que cette femme fiche le camp de chez elle.
Vous devez bien ça au mouvement.
Quoi ? demanda doucement Lola. Je vous demande pardon ?
La commission des réfugiés a financé les visites que vous avez faites à Mikel en prison pendant toutes ces années. Vous aviez des fonds, vous n’étiez pas obligée d’accepter le dédommagement de ces voyages.
Et maintenant, il faudrait que je le trahisse, à titre de remboursement ? Vous êtes cinglée ! s’exclama Lola en se tapotant la tempe du bout du doigt.
Si je suis cinglée, Mikel l’est aussi, puisque c’est un des nôtres.
Vous venez de me dire qu’il était devenu mouchard. Vous avez un petit problème de logique, là.
Lorea souriait toujours, mais jaune. Les coins de sa bouche bien dessinée retombèrent, et son regard perdit de sa détermination. Lola pouvait lire son complexe d’infériorité à livre ouvert sur son visage. Lorea Molina n’était pas intelligente. Ç’avait été le drame de son existence. Elle avait essayé de dissimuler sa stupidité derrière son engagement politique. Sentant qu’elle devait continuer à parler pour dissimuler sa découverte, Lola s’assit à table en face de Lorea.
C’est impossible que Mikel soit une balance, reprit-elle. Après son arrestation, il a été torturé par la Guardia Civil pendant quatre jours. Et il n’a pas parlé.
Tout le monde n’est pas d’accord là-dessus.
Est-ce que des commandos sont tombés après son arrestation ? demanda Lola. Est-ce que quelqu’un a été arrêté ?
Eh bien, il y a eu Txema Egibar, riposta Lorea.
Mikel n’a pas donné Txema. Txema le sait parfaitement.
Et il y a eu votre sœur.
Ça, c’était différent. C’était de ma faute. Ça n’avait rien à voir avec Mikel.
Je trouve ça étonnant.
Un léger sourire aux lèvres, elle fixa son regard vitreux sur Lola, qui se dit que cette femme avait l’air à moitié défoncé.
Qu’est-ce qu’il y a d’étonnant à ça ?
Je trouve ça étonnant, compte tenu de la relation qu’il a eue ensuite avec votre sœur.
Quelle relation ?
Lorea Molina retourna la chemise verte.
Cette fois, Lola put déchiffrer : Mikel Angel Otegui / Astrid Hamilton Arnaga. Après avoir tendu la main pour toucher le dossier du bout des doigts, elle reporta son regard vers Lorea Molina, qui semblait l’examiner à travers les barreaux d’une cage invisible.
Qu’est-ce que c’est que ça ?
Ouvrez donc, répondit doucement Lorea. Lisez.
Lola prit la chemise et l’ouvrit. Tout de suite, elle reconnut l’écriture furieuse de Mikel, serrée, penchée, qui couvrait la première page. Astrid … La poitrine, les bras et les mains de Lola étaient comme engourdis ; elle avait une sensation d’étouffement dans la gorge. Elle se tourna de nouveau vers Lorea.
Lisez, répéta Lorea.
Je ne peux pas. Lola se sentait mal. Sortez d’ici, ordonna-t-elle, mais sa voix était sans force. Elle joignit les mains sur la table, appuya son front sur ses mains. Sortez, répéta Lola d’une voix ivre. Et elle entendit Lorea lui répondre en s’en allant, Vous pouvez garder ces copies. On en a d’autres.
En entendant le cri de Lola, Astrid laissa tomber l’éponge avec laquelle elle était en train de frotter le dos de sa mère, à l’étage. Elle se redressa d’un bond, laissant la pauvre Margot dans l’eau du bain qui refroidissait déjà, les mains sur les oreilles, terrorisée. Astrid dégringola l’escalier.
Non. Mon Dieu, s’il vous plaît, non.
Lorsqu’elle se rua dans la cuisine, sa sœur était agenouillée sur le sol au milieu des lettres éparpillées.
Astrid s’immobilisa, en regardant fixement l’écriture de fou de Mikel. Sachant que ce n’était pas la peine d’essayer de s’approcher de Lola, elle demeura près de la porte.
Soudain, Lola leva la tête et cria son nom. Astrid vit que ses traits étaient déformés par la rage. Elle savait que Lola criait, mais ne pouvait entendre ce qu’elle disait. Astrid tremblait de tout son corps, et la cuisine tombait silencieusement autour d’elle, comme de la neige rouge et blanche.
Par un bel après-midi d’été, Astrid est assise sur le canapé du salon. Toutes les fenêtres sont ouvertes ; profondément enfoncées dans les épais murs de pierre, elles encadrent un paysage verdoyant illuminé d’un ciel bleu. Malgré la chaleur, Astrid est enveloppée dans une couverture. Elle souffre d’une forte fièvre. Assise à côté d’elle, sa mère, vêtue d’un kimono de soie orange brodé d’oiseaux de paradis vert émeraude, lui caresse la main. Margot Hamilton Arnaga ignore ce qui tourmente ses filles, mais elle pense que ça doit avoir un rapport avec Eugenio. Il n’essaie pas de cacher sa préférence pour la plus jeune des deux sœurs. Béatrice s’est enfermée dans sa chambre, et elle refuse d’en sortir. Astrid, en larmes, claque des dents .
Là, là, répète Margot. Maman est là.
Astrid recouvrit Margot d’une couverture et hissa ses jambes malingres sur le canapé, afin qu’elle puisse dormir confortablement. Ça avait épuisé la vieille dame, de sortir toute seule de son bain puis de descendre au rez-de-chaussée. Après s’être éloignée du salon à pas de loup, Astrid s’attarda dans le hall en essayant de retirer les échardes plantées dans sa mémoire, mais il ne fallait pas espérer la retrouver intacte : elle se revit en train de descendre l’escalier en courant, et elle revit Lola assise par terre dans la cuisine au milieu des lettres de Mikel. La suite manquait.
Elle remonta l’escalier, s’avança dans le couloir de l’étage et s’arrêta devant la chambre de Lola. Appuyée contre la porte pour écouter, elle entendit seulement le bruit des feuilles que tournait sa sœur, sans doute occupée à les lire une par une, ces lettres envoyées au cours des cinq dernières années. Lola allait découvrir l’obsession de Mikel, elle allait apprendre comment cette folie lui était venue et avait pris ces proportions monstrueuses. Est-ce que Lola possédait aussi les lettres d’Astrid à Mikel ? Astrid n’avait pas reconnu sa propre écriture dans le fatras de papiers répandu par terre.
Lola ?
Astrid appuya son front contre la porte.
S’il te plaît, Lola. Laisse-moi entrer.
La porte s’ouvrit. Le visage de Lola était ravagé par les larmes.
Je rêve d’une vie simple avec toi, cita Lola. Je veux te construire une maison.
Son expression s’adoucit brusquement, et elle tendit une main pour la poser sur la joue d’Astrid. C’est si triste. On a gâché notre vie, gémit-elle en prenant Astrid dans ses bras. On l’a tous gâchée.
Tandis que Lola la serrait dans ses bras, Astrid eut l’impression de sentir s’évaporer toute la honte et la peur qui s’étaient accumulées en elle au fil des années. Elles restèrent longuement accrochées l’une à l’autre. Mais, lorsque Lola s’écarta et qu’Astrid put contempler son visage, ce fut comme si les deux sœurs avaient été déposées sur les deux rives opposées d’un torrent. Astrid comprit qu’elle avait perdu Lola.
En la regardant s’écarter, elle se rendit compte qu’elle n’éprouvait plus de souffrance, seulement une sorte de fascination pour les moindres gestes de sa sœur. Attentivement, en notant le mouvement de sa jupe, Astrid regarda Lola se courber, ramasser les lettres sur le plancher, les remettre avec soin dans la chemise verte. Se redresser, se diriger vers son lit. Se retourner vers elle.
Il voudrait avoir des enfants de toi.
Je ne peux pas avoir d’enfants, répondit Astrid.
Tu n’en sais rien. C’est des histoires que tu te racontes.
Je le sais.
Lola posa la chemise sur sa table de chevet et examina Astrid, comme si elle espérait déceler dans son visage quelque chose qui lui aurait échappé jusque-là, un détail avertisseur. Sentant que Lola venait d’acquérir une nouvelle autorité, Astrid craignait de l’interroger. Quand elle s’y risqua, ce fut en baissant les yeux.
Qui t’a donné ces lettres ?
Ça n’a pas d’importance, répondit Lola.
C’est Txema ?
Non, ce n’est pas lui. Pourquoi tu ne m’as rien dit, Astrid ? demanda Lola d’un ton léger, curieux.
Astrid secoua la tête.
Pourquoi tu n’as rien dit ?
J’ai essayé.
Ce n’est pas vrai.
Astrid n’était plus qu’une enfant, essayant de retrouver un objet égaré.
J’avais peur de te perdre, finit-elle par répondre.
Tu m’as perdue en ne me disant rien.
Je sais.
Laisse-moi tranquille, maintenant.
Astrid commença de s’éloigner. Elle se figea après avoir passé la porte, soudain persuadée que si Lola la refermait, elles ne se reverraient plus jamais.
Est-ce que tu es allée le voir ? demanda Lola.
Astrid la regarda fixement.
Lola se mit à crier.
Réponds-moi !
Oui.
Quand ?
Une fois. J’y suis allée une fois.
Quand ?
C’était en été. Il y a quatre ans.
Lola vint lui claquer la porte au nez.
Astrid demeura sur place, à contempler un nœud du bois. Quelque chose l’empêchait de bouger, une crainte archaïque d’être punie si elle le faisait. Elle demeura immobile tandis que la porte se rouvrait. Lola était défigurée par une émotion qu’Astrid ne lui avait encore jamais vu exprimer.
Elle essaya d’en faire abstraction, pour retrouver les traits qui lui étaient familiers.
Je me rappelle, grondait Lola. Tu m’as menti ! Tu m’as raconté que tu allais au Maroc, c’est ça ? À un congrès avec Chastel. C’était cette fois-là ? Astrid examina la veine qui se gonflait sur le front de sa sœur. C’était ça ? rugit Lola.
Astrid hocha la tête.
Il y avait un parloir intime, dans sa prison. Vous avez fait l’amour.
Astrid avait perdu sa langue. Elle avala sa salive, baissa les yeux. La voix de Lola était maintenant monocorde.
Je te déteste. Tu m’as volé ma vie. Sors de cette maison.
Mais Astrid ne pouvait toujours pas remuer le petit doigt.
On n’a pas fait l’amour, répondit-elle. Et je n’y suis pas retournée.
Eh bien, tu aurais dû. Tu es un monstre. Tu aurais dû lui faire l’amour, à ce malheureux.
Astrid contempla sa sœur et crut, pendant quelques instants, qu’elle allait peut-être pouvoir la retrouver. Mais elle ne tarda pas à comprendre que Lola avait pris sa décision.
Va-t’en de cette maison, lui dit doucement sa sœur. Va retrouver Mikel, ou bien n’y va pas.
Je n’irai pas, répondit Astrid.
Je me fous de ce que tu vas faire. Tout ce que je veux, c’est ne plus te revoir.
Et Lola, cette fois, referma consciencieusement la porte de sa chambre, en laissant retomber le loquet.
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