Le rêve de Castro

Lucy Wadham · Chapitre 7 sur 49

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Le rêve de Castro

Chapitre 6

 

En jetant la première pelletée sur le cadavre d’El Niño, Kader Benmassoud fut choqué par le son de tambour que rendit le ventre lorsque la terre tomba dessus. La langue de l’animal lui pendait de la gueule, dont les coins se redressaient dans un sourire. T’as raison de te marrer, mon pote, songea Kader. L’autre con perd rien pour attendre.

Kader envoya des pelletées de terre jusqu’à ce que le corps de son chien adoré soit complètement recouvert. Puis il fit une pause, appuyé sur le manche de sa pelle. On apercevait, de l’autre côté de la vallée, le pont de Bezons et, au-delà, la tour Eiffel. Au premier plan étincelaient les tours blanches du grand ensemble où vivait Kader, la cité Pablo Picasso. Elle devait sans doute son nom à un bourgeois bien intentionné, qui avait voulu apporter l’art au peuple dans les années soixante-dix. La magnificence du ciel faisait du bien à l’adolescent, même s’il savait que c’était la pollution qui rendait l’aube aussi belle.

Après avoir tapoté la terre avec sa pelle, en utilisant le plat du fer, il inscrivit les initiales E. N. sur la tombe au moyen de graviers qu’il avait ramassés sur le chemin, au bord du canal. Puis, sans se retourner, il rampa sous la clôture grillagée et se retrouva dans la décharge publique. Au milieu des tas d’ordures qui se consumaient çà et là, il se serait cru sur une planète volcanique. Les déchets enflammés dégageaient une odeur de suie et de caoutchouc qui lui brûlait les narines. Il entendit, dans le lointain, la première sirène de flics de la journée.

El Niño avait été tué par une balle de flashball, cette arme inventée aux États-Unis pour la répression des émeutes. Vers le milieu des années quatre-vingt, la police française en avait acheté quelques modèles à bon marché au FBI, qui ne s’en servait plus depuis une note de service indiquant que le flashball ramassait trop souvent la poussière dans les râteliers. Aux yeux des flics américains, apparemment, c’était un jouet de pédés ; mais les Français avaient trouvé cette arme utile pour agrafer les chefs de bandes. Propulsée à toute vitesse par un tube de métal, la balle de caoutchouc pouvait jeter un type à terre à vingt mètres de distance, et ce sans lui infliger trop de dégâts, à part peut-être une ou deux côtes cassées. Tirée contre un chien à bout portant, la même balle risquait de causer une hémorragie interne entraînant la mort à plus ou moins longue échéance.

La barrière de la décharge était maintenant ouverte. Kader alla remettre la pelle dans le tas de sable, derrière le bâtiment préfabriqué, près de l’entrée. Ensuite, il enfonça ses mains dans les grandes poches de son survêtement et passa devant la barrière au pas de course. Un cri lui parvint, mais Kader continua de descendre la colline d’un pas léger, en se faufilant entre les tas de gravats. Parvenu à la voie ferrée, il entendit le TGV, sans l’apercevoir. Courant toujours, il traversa la voie et sentit son estomac se nouer lorsque le train surgit de nulle part. Le souffle d’air soulevé au passage du bolide lui rabattit la capuche de son survêtement sur la figure. Après avoir dégagé sa tête d’une secousse, Kader se remit en marche, d’un pas normal. Un jour, quelqu’un avait placé des parpaings en ciment sur cette voie. Au lieu de dérailler, le train avait roulé droit dessus et les avait réduits en miettes. Kader se demanda quel genre de cinglé avait pu faire un truc pareil. La police avait harcelé les barbus de la cité pendant des mois, mais Kader savait que les imams n’y étaient pour rien. Ce n’était pas leur genre.

Il s’avançait maintenant le long de la haute clôture grillagée qui entourait le dépôt de Renault. Que des Twingo, des caisses moches conçues pour donner l’air idiot aux meufs, par un bouffon quelconque qui ne s’était jamais remis de l’école maternelle. Des souvenirs de la maternelle remontèrent à la mémoire de Kader. Il se souvenait de mademoiselle Anne. Elle avait le teint mat, elle aurait même pu être arabe, mais ce n’était pas le cas. Mademoiselle Anne était bretonne, et catholique. Mademoiselle Anne souriait tout le temps, même lorsque Kader pleurait. Et lui, à l’époque, il pleurait tout le temps. Il pleurait dès que sa mère le quittait, et puis il restait assis toute la journée, le visage barbouillé de morve, à regarder les portes battantes en attendant son retour. Quand sa mère, enfin, franchissait ces portes en sens inverse pour venir le chercher, Kader se levait d’un bond et allait se dissimuler derrière ses jambes pendant qu’elle bavardait poliment avec mademoiselle Anne, qui continuait à sourire comme si de rien n’était. Après l’école maternelle, lorsqu’il lui avait fallu renoncer aux pleurs, tout était toujours allé de travers et sa mère avait continué à parler poliment aux maîtres, année après année, comme si ça suffisait qu’elle se montre polie, même si son fils était un délinquant.

Parvenu au niveau de la centrale de recyclage, Kader longea d’énormes tas de dérivés indéterminés, arborant diverses nuances de gris ; ça faisait une sorte de vase. De temps en temps, des engins à chenilles venaient arracher des blocs à ces monticules, au flanc desquels ils laissaient des marques ressemblant à celles d’une fourchette dans du beurre. Un ami de Kader avait travaillé dans cette usine, à une époque ; il aurait dû lui demander ce que c’était que cette substance. Il y avait plein de questions comme celle-là, que Kader aurait voulu poser et pourtant ne posait pas.

C’était une des premières choses qu’il avait apprises, ne jamais poser de questions. Jamais. Pas plus à l’école que dans la rue.

El Niño avait mis trois jours à mourir. Le vétérinaire avait refusé de l’opérer. Quand il avait refusé l’argent de Kader, celui-ci l’avait menacé.

Écoute, mec. Si tu sauves pas mon chien, j’irai chercher ta fille à l’école demain.

Vous savez, jeune homme, je pourrais l’opérer. Je pourrais vous prendre votre argent, mais ça n’empêcherait pas votre chien de mourir. Je vous conseille de le ramener chez vous et de lui faciliter les choses. De l’aider à supporter ça.

Ce vétérinaire était un type bien.

Kader accéléra le pas en approchant de l’immeuble de son ami. C’était une tour comme la sienne, mais tournée vers l’est au lieu de l’ouest, de sorte que le pauvre Amadou recevait le soleil le matin. Les rayons traversaient ces fenêtres moches et nulles qu’on était censé pouvoir ouvrir en les faisant glisser, et qui ne glissaient jamais. Chaque fenêtre comportait deux carreaux, l’un transparent et l’autre en verre fumé, de sorte que la tour avait l’air d’avoir des centaines d’yeux au beurre noir. Comme la mère de Kader nettoyait sa chambre dix fois par jour, il avait planqué le flingue sous le matelas d’Amadou. La vieille d’Amadou gagnait sa vie en nettoyant les chiottes de l’aéroport de Roissy, alors forcément, ses exigences en matière d’hygiène n’étaient pas aussi rigoureuses.

Pendant que Kader grimpait l’escalier quatre à quatre jusqu’au dixième étage, une image lui revint à l’esprit. Fabien Leman entre ses deux copains, sur le seuil de son café. Ce type avait employé le père de Kader comme plâtrier, dans le temps, et ne l’avait jamais payé. On le voyait souvent à la fête annuelle du Front National. Kader avait détesté ce patron de café longtemps avant qu’il ne tue son chien ; il se rendait compte maintenant que Fabien devait avoir emprunté le flashball à son frère flic, avec une seule idée logée sous son crâne rasé, tester cette arme sur le pitbull de Kader. Celui-ci se rappelait avoir souri d’un air incrédule en entendant Fabien et ses bouffons se moquer de ses nouvelles baskets. Kader, à l’instant où il avait lâché El Niño, avait remarqué l’expression de triomphe de Fabien et flairé le piège. Trop tard. Son chien s’était rué en avant pour bondir, les pattes de derrière repliées sous son petit corps compact. Fabien avait déjà sorti son arme, comme par magie, et visé. Kader croyait encore entendre le glapissement d’El Niño, brutalement interrompu lorsque l’animal avait roulé au sol.

Amadou attendait Kader dans sa chambre, étendu sur son lit, les mains derrière la tête, en écoutant son Discman. Au-dessus du lit, sur le mur, il y avait une grande photo de Lilian Thuram prise pendant la demi-finale de la Coupe du Monde, France-Croatie. Thuram venait de marquer un but, après avoir traversé tout le terrain à la vitesse d’une gazelle, et il s’était mis à genoux, le doigt sur les lèvres dans un geste de feinte perplexité. Thuram représentait l’idéal d’Amadou : un homme supérieur, fort, intelligent, spirituel, toujours maître de lui.

Amadou fit un large sourire à Kader et lui tendit la main. Kader assena une claque sur sa paume rugueuse et s’affala dans le fauteuil poire en plastique blanc placé à côté du lit. Tandis qu’Amadou retirait son casque, Kader se frotta les yeux.

Je suis crevé.

T’as dormi ?

Kader secoua la tête.

T’aurais dû.

Tu bosses ce soir ?

Ouais.

À quelle heure ?

De dix heures à six heures du mat’.

Comment il va, le vieux Turc ? demanda Kader.

Amadou se souleva sur les coudes.

J’ai rêvé que je m’étais barré. Tout à l’heure, avant que tu débarques, j’ai rêvé que je quittais ce taf de con. Le mec, il se mettait à chialer. Sa gueule de Turc dégoulinait de larmes, je te jure.

Amadou parlait avec les mains. Il avait de grandes mains aux longs doigts, et souriait en parlant ; par contraste avec sa peau noire, ses dents paraissaient d’un blanc éclatant. Kader n’était pas étonné qu’il plaise à toutes les femmes. Enfin, sauf une, son grand amour, qui n’était autre qu’Aïcha, la sœur aînée de Kader, une garce bêcheuse. Intégriste, en plus. Pourtant, Amadou n’avait pas tort, Aïcha était dans une catégorie à part. Dans tout Nanterre, on n’aurait pas pu trouver une seule femme qui lui arrive à la cheville. Mais il y avait de quoi se sentir seul, à soupirer après la reine de Saba, et Kader essayait d’encourager Amadou à renoncer à son vœu de chasteté, parce qu’il avait peur que ça nuise à sa santé.

Tu laisses tout béton ? lui demanda-t-il.

Amadou répondit par la négative, en faisant claquer sa langue. Puis il balança ses jambes par-dessus le bord du lit et se frotta les cuisses. Il portait un short Adidas en satin noir. Amadou se fringuait exclusivement chez Adidas. C’était l’homme d’une seule femme, et d’une seule marque.

Non, mais c’était pas mal comme rêve, insista-t-il. On était là, dans l’entrepôt, et il y avait toute une flopée de pommes de douche à charger. Quatre-vingt-quatre caisses. J’ai enlevé mes gants et je les ai tendus au vieux, et il s’est mis à me gueuler dessus. Tu sais, comme il fait.

Kader s’en souvenait. Il n’y avait pas plus éloquent que ce Turc.

Et puis soudain le son a été coupé, et je regardais bouger ses lèvres au-dessous de sa moustache, et je me souviens que j’ai pensé dans mon rêve, j’aimerais que ça se produise dans la vraie vie, et alors je suis juste parti. Et alors que je me tirais au milieu de toutes ces caisses, je savais que j’avais un endroit où aller. Un endroit bien.

Les sourcils de Kader se soulevèrent.

Ah, ouais ?

Je peux pas me rappeler où, fit Amadou.

C’est ça, ouais…

Amadou dissimula son sourire, en tendant la main vers un mégot de joint qui se morfondait dans le cendrier, près de son lit.

J’ai gardé ça pour toi. Je me disais que t’en aurais peut-être besoin.

Il tendit le joint à son ami. Kader l’alluma et prit une grande bouffée.

T’es sûr que tu veux pas que je vienne ?

Kader avala la fumée. Les yeux humides, la bouche envahie par un goût amer, il regarda Amadou.

Pas question. Moi, je compte me casser d’ici, après. Pas toi. Ce sera déjà assez chaud pour toi comme ça. J’ai peur que tu te retrouves en calebard au comico de son reuf.

Amadou l’observait. Kader reprit une bouffée et lui tendit le joint.

Tu peux le finir, déclara Amadou avant de s’humecter les lèvres. Au fait, tu prends toujours le flingue ?

Kader secoua la tête, tout en emmagasinant la fumée dans ses poumons, et Amadou eut un sourire de soulagement.

Pendant que j’enterrais El Niño, j’ai pigé qu’un flingue, c’est pas la solution. J’étais en train de lui balancer de la terre dessus, le petit gars, et puis j’ai vu sa face. Tu sais comme il a l’air de sourire, des fois ? Eh ben, il souriait, et j’ai capté que ça m’avancerait à rien de descendre l’autre connard. Mais je peux te dire qu’après la branlée que je vais lui mettre, il va plus reconnaître Le Pen.

Je vais venir avec toi.

Non. Si tu viens, t’es un nègre mort. Faut que quelqu’un veille sur Aïcha.

Tu vas être parti combien de temps ?

J’en sais rien. Mais si c’est bien, là-bas dans le sud, je t’appellerai et tu pourras venir me rejoindre.

Amadou avait l’air tout ému.

Il fait beau, là-bas, non ? demanda-t-il.

Ouais. Il fait beau à Marseille. Peut-être pas toute l’année. Pas en janvier. Mais au moins, il tombe pas des cordes, d’après ce que j’ai entendu dire. Le ciel est bleu presque tout le temps. Quand même, ça peut cailler. Comme à Casa à Noël, disons.

Comme Casablanca ?

Ouais, genre.

T’y as été, à Casa ?

Non.

Mais tu connais, non ?

Kader fit un signe de tête résolu.

Tu veux dire la mer et le soleil et le foot ?

Et le cul, Amadou. Oublie pas le cul.

Amadou fit un grand sourire et Kader se leva pour partir.

Tiens, s’exclama Amadou en enlevant le casque passé autour de son cou. Il lui tendit son Discman. Prends-le pour ton voyage.

Non, gars. Je vais pas te piquer ça. T’en as plus besoin que moi. Pour pas entendre ta reum, déjà.

Prends-le, mec.

Amadou lui fourra le Discman sous le nez. Kader le prit.

Je peux en avoir un autre, fit Amadou en souriant.

Soudain, Kader ressentit le besoin de s’éloigner du sourire d’Amadou, parce que ça lui pompait ses forces.

Amadou leva la main et Kader la claqua de sa paume, qu’il plaça ensuite sur son cœur. Ils se firent face un instant, tels deux chevaliers avant une bataille. Ensuite, Kader se retourna et quitta la pièce où il avait passé presque tous les après-midi depuis sa douzième année. Tandis qu’il dévalait l’escalier de béton, une envie de pleurer lui revint, comme une émotion fossile et néanmoins toujours capable de lui flanquer le cafard. Tout en descendant parmi les miasmes de pisse, il se dit que c’était pour eux tous qu’il partait. Pas seulement pour lui-même, mais aussi pour son ami, et pour sa mère, et pour sa garce arrogante de frangine. Aïcha avait autant de neurones que c’était possible pour une meuf mais le seul avenir qui l’attendait ici, c’était d’épouser un barbu. Un fanatique qui l’enchaînerait à sa machine à coudre et la ferait bouffer jusqu’à ce que ses jeunes formes soient dissimulées à jamais sous les plis de sa graisse. Sans parler de sa djellaba d’un rose brillant. À Marseille, Aïcha pourrait être une de ces belles Arabes qui portaient des tailleurs. Comme cette femme avec une petite veste et une jupe et des chaussures à hauts talons que Kader avait aperçue une fois, bloc-notes à la main, dans le hall de l’hôtel Mercure où il était allé effectuer une livraison pour le Turc. Il partait au nom de sa sœur et d’Amadou, pour leur trouver un endroit où ils seraient libres de s’aimer.

Kader sortit en trombe dans le soleil et ne cessa plus de courir. Le café de Fabien n’était qu’à deux rues de là. Il tourna le premier angle à toute vitesse. Ses fantastiques nouvelles chaussures de course lui donnaient des ailes. Il était un tourbillon, un orage du désert, un simoun, un sabre de Bédouin…

Parvenu au second coin de rue, il inclina son corps dans le virage avant de sprinter sur la dernière ligne droite, en levant haut les genoux et en fendant l’air des minces pales de ses mains. Et il fondit sur Fabien qui, le dos tourné, un torchon glissé dans la poche arrière de son jean, était en train de mettre les couverts sur les tables, en terrasse. Et Kader, une fois encore, revit El Niño qui bondissait vers le raciste, mais il avait tout son temps, cette fois.

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