Le rêve de Castro
Chapitre 42
Astrid n’avait pas réussi à trouver le sommeil, et Kader avait lutté contre l’épuisement pour rester éveillé auprès d’elle. Étendus côte à côte dans leur chambre d’hôtel, ils avaient parlé jusqu’à ce que les rues deviennent silencieuses. Kader avait fini par réussir à la convaincre d’aller demander pardon à Lola, Il lui avait fait croire que ça pourrait être facile. Mais à présent, alors qu’elle marchait à travers le village désert, elle comprenait qu’elle avait détruit la vie de sa sœur et ne méritait pas le pardon. Elle comprenait que ce qu’elle avait pris pour de l’amour l’avait conduite à essayer de régenter tous les aspects de la vie de sa sœur, et que, pour cela, elle serait punie. Peut-être qu’à partir de maintenant, elle allait vraiment pouvoir aimer Lola. Mais de loin.
La journée précédente avait été longue. Ça lui avait rappelé les premiers temps, en prison. Une journée qui avait simplement passé, sans qu’Astrid puisse exercer sur elle aucune emprise. Ensuite, Kader l’avait tenue serrée contre lui toute la nuit, et elle s’était réveillée dans ses bras, le souffle coupé par le terrifiant contraste entre le confort de cette sensation et la conscience de sa solitude. Astrid se sentait tout aussi incapable de pleurer que de respirer. Pendant que l’adolescent était sorti chercher le petit déjeuner, elle était restée là, étendue dans la lumière aveuglante qui se répandait par la fenêtre, trop effrayée pour bouger.
Elle en voulait à leur mère. Margot les avait abandonnées ; elle s’était laissé submerger par son propre malheur et s’y était engloutie sans se soucier de ses enfants.
S’avançant dans une ruelle, Astrid parvint à la large voûte de pierre sous laquelle elle avait souvent joué aux cartes avec Lola, en été. Les deux sœurs aimaient cet endroit, autrefois, pour la fraîcheur de son air et la chaleur de la dalle sur laquelle elles s’asseyaient, dans le seul coin inondé de soleil. Au-delà de la voûte, il y avait un petit chemin, parcouru en son milieu par une crête herbeuse. Elle l’emprunta, attentive au bruissement des longues herbes jaunes qui lui fouettaient les mollets, à l’odeur du bétail apportée par la brise nocturne. Josu aussi, se dit-elle, les avait abandonnées.
C’est le chien, et non Mikel, qu’Astrid aperçut en premier. L’animal était en train de lever la patte sur la fontaine où un type avait un jour été noyé devant tout le village pour avoir volé la femme d’un autre. Un peu plus bas sur la colline, Mikel sifflait son chien. Lui aussi, il devait connaître l’histoire de cette fontaine ; s’il ne voulait pas que son chien pisse dessus, c’était peut-être par respect pour le mort. Il donnait une grande impression de solidité, debout sur cette colline, en train d’appeler son chien. Astrid se sentit un peu envieuse de le voir aussi à l’aise dans le monde, quelques jours seulement après sa libération. C’est alors qu’il découvrit sa présence.
Ils ne bougèrent ni l’un ni l’autre. Mais le chien perçut la relation qui existait entre eux, et parut un instant empêtré dans les fils invisibles qui les reliaient. Il tourna sur lui-même, bondit vers Mikel, puis s’immobilisa et se tourna vers Astrid, comme incapable de déterminer si c’était une amie ou une ennemie.
Mikel se mit à monter la colline dans sa direction. Parvenu si près qu’il aurait pu la toucher en dépliant le bras, il s’arrêta, tendit la main vers elle, puis se ravisa.
Mikel, dit-elle.
Puis Astrid baissa les yeux, honteuse de prononcer son nom. En voyant ses vieilles bottes sur l’asphalte, elle leur trouva quelque chose de rassurant et releva la tête.
On peut aller quelque part, pour parler ?
À peine eut-elle fini de poser cette question qu’elle regretta de ne pouvoir la retirer. Mais Mikel, après avoir jeté un coup d’œil à la ronde, allongea le bras avec précaution et, sans toucher Astrid, lui fit signe de l’accompagner vers le bas de la colline.
Parvenus devant la camionnette de Mikel sans avoir échangé un mot, ils restèrent là, dans la lumière crue d’un lampadaire. Il faisait traîner les semelles de ses bottes, d’avant en arrière, dans les gravillons.
C’est ton chien ? demanda Astrid.
Ouais. Il s’appelle Castro.
Astrid donna sa main à lécher à l’animal. Puis elle le caressa, et frotta ses oreilles moelleuses. Enfin, elle se sentit assez forte pour regarder Mikel en face. Ses yeux sombres étaient plus profondément enfoncés qu’autrefois, et moins brillants ; ses joues, marquées chacune par une unique ride verticale. Sa bouche, plus nettement dessinée, s’était amincie. Son épaisse chevelure était devenue toute grise. Elle sentit monter en elle une vague de tendresse qui, elle le savait, n’était pas réservée à la personne de Mikel.
Lola a appris que tu m’avais écrit.
Il la regardait, mais ne paraissait pas d’humeur causante.
Ce n’est pas moi qui lui en ai parlé, ajouta-t-elle. Je regrette de ne pas l’avoir fait ; mais je n’en aurais pas été capable. Ces lettres, il aurait mieux valu que tu ne les écrives jamais.
Mikel ne la quittait pas des yeux. Elle essayait vainement de déchiffrer son expression. Tout ce qu’elle discernait, c’était de la fatigue. Il avait l’air très fatigué.
J’aurais dû parler à Lola dès la première lettre, pour tout arrêter aussitôt, poursuivit-elle. J’étais cinglée. Je suis cinglée.
Se rendant compte qu’elle parlait toute seule, Astrid passa à l’attaque.
Pourquoi avoir fait ça ? C’était tellement égoïste. Tu ne m’aimais pas. Tu ne me connaissais même pas.
Il n’y a personne que je connaisse mieux que toi.
Ce n’est pas vrai. Tu connais Lola.
Mikel baissa les yeux vers ses bottes, qui recommencèrent à racler le sol. Astrid lui était reconnaissante de se taire, maintenant. Ç’aurait été choquant, de l’entendre parler de Lola.
Je ne te connais pas, lui reprocha-t-elle, en s’adoucissant un peu.
Non, répondit-il, en contemplant toujours ses bottes. J’ai mené une mauvaise vie. Astrid ne détectait dans sa voix aucun signe d’apitoiement sur lui-même.
Bonne et mauvaise, corrigea-t-elle.
Je ne vois pas ce qu’elle a eu de bon.
Tu as payé.
Mikel leva les yeux. Astrid tressaillit quand il tendit la main pour ramener soigneusement une de ses mèches folles derrière une oreille. Elle demeura pétrifiée, comme si elle avait affaire à un fou. À l’idée de s’être laissé entraîner dans ses fantasmes, elle se sentait furieuse. Le simple fait de les avoir tolérés prouvait qu’elle était aussi folle que lui.
La seule promesse que je puisse faire au monde, disait Mikel, c’est d’essayer de ne pas ajouter à la somme de ses souffrances. Et, pour commencer, je sais que je dois me tenir éloigné de Lola et de toi.
Pas de Lola ! Ce n’est pas le moment de l’abandonner.
Il la regardait avec une douceur qu’elle n’avait encore jamais aperçue dans ses yeux.
Est-ce que tu pourras me pardonner ? lui demanda-t-il.
Astrid avait l’impression que quelque chose lui glissait entre les doigts. L’ancienne colère de Mikel s’était évaporée. Il avait changé, et elle sentit la panique l’envahir.
Elle aurait dû tourner les talons et le planter là, dans ce fichu village. Au lieu de quoi, fidèle à son habitude de tout vouloir maîtriser, elle se mit à essayer de trouver une solution.
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