Le rêve de Castro
Chapitre 27
Kader parcourut la ville pendant des heures à la recherche du premier des deux avocats nommés Arnaga. Son bureau était situé sur une certaine rue Loyola, mais personne ne semblait comprendre la prononciation du Français. Il finit par se résoudre à montrer l’adresse à un jeune policier, qui sortit un plan de sa poche de poitrine et l’examina longuement d’un air songeur. En voyant que c’était un type simple et consciencieux, Kader se sentit soudain désolé à la pensée de toutes les merdes que sa vie de flic allait forcément lui apporter. Finalement, ce dernier lui annonça qu’il allait l’accompagner jusqu’à l’adresse en question. En clopinant, Kader le suivit de rue en rue jusqu’à ce qu’ils soient parvenus devant un bâtiment qui ressemblait à une banque. On accédait à ses portes de bois sculpté par un escalier spacieux.
Il serra la main du flic, boita jusqu’en haut des marches et pénétra dans le hall de marbre. À sa gauche et à sa droite, des escaliers de marbre blanc lançaient leurs courbes à l’assaut du premier étage. Des talons cliquetèrent le long du balcon, au-dessus de la tête de Kader. Le bruit s’interrompit, et une porte s’ouvrit, puis se referma. Le mur, à sa gauche, portait des plaques noires gravées de lettres d’or, et Kader comprit qu’il s’agissait d’un repaire d’avocats : abogados. Il lut, Élisegui, Lopez, Lopez ; Fernandez, Garcia, Sepel ; Abberribat, Garcón, Ortega ; Borges, Arnaga, Fando. C’était au premier étage.
Parvenu à l’étage, il attendit un moment devant la porte en verre cathédrale du bureau d’Arnaga, le temps que son talon douloureux se remette de l’ascension. Après avoir pris une profonde inspiration, en laissant l’air s’échapper lentement de ses poumons comme le lui avait enseigné son professeur de karaté, il frappa fermement à la porte, qui s’ouvrit avec un bruit sec. Une jeune femme très pâle, lunettes cerclées d’acier, cheveux noirs ramenés en queue de cheval, leva les yeux vers Kader puis se contenta de le dévisager sans sourire, ni prononcer un mot.
Je suis venu voir monsieur Arnaga, déclara-t-il en français.
Il est à l’étranger, répondit-elle. Elle était trop cool, cette nana. Peut-être même encore plus cool que sa sœur Aïcha.
Vous pouvez peut-être m’aider, poursuivit-il.
Peut-être.
Kader lui fit un sourire niais.
Je cherche un avocat qui s’appelle Arnaga, il défend un groupe de terroristes. J’ai oublié leur nom. C’est des Basques.
La femme continua de l’observer, sans répondre. Ses yeux, derrière les lunettes, étaient petits et très bleus. On aurait dit qu’elle essayait de parvenir à une immobilité parfaite.
Je suppose que je me suis trompé d’Arnaga, finit par marmonner Kader. Je vais vous laisser.
Pourquoi cherchez-vous ce monsieur ?
En fait, il connaît quelqu’un que je cherche. Une amie. C’est perso, ajouta-t-il.
La femme le scrutait toujours, comme si elle avait pu en apprendre plus de ce qu’il taisait que de ce qu’il disait.
Kader se laissa docilement regarder. Il commençait à s’y faire.
Si vous pouvez pas me donner l’adresse de ce gars, vous pourriez peut-être me dire où trouver un médecin. J’ai été mordu par un putain de chien ce matin, et ça me fait mal, je vous dis pas.
Faites-moi voir.
Il s’avança jusqu’au bureau de la femme, qui se leva en lissant les plis de sa jupe. Elle portait un tailleur marron, d’un genre qui serait bien allé à Aïcha. Kader essaya d’apercevoir ses jambes, mais il se trouvait trop près. La femme sentait le citron.
Montrez-moi, lui dit-elle en se penchant.
Kader se tourna sur le côté et remonta la jambe de son survêtement. La morsure était rouge, vilaine, enflée.
La femme aspira de l’air entre ses dents.
Allez voir un médecin tout de suite. Avant de faire quoi que ce soit. Vous pourrez aller à la recherche de votre avocat ensuite.
Elle se redressa, retourna s’asseoir derrière son bureau et ouvrit un tiroir, d’où elle sortit une feuille de papier blanc.
Vous écrivez vite, remarqua-il en la regardant faire.
La femme leva les yeux en souriant presque. Presque. Elle plia la feuille avant de la lui tendre.
La première adresse est celle du médecin, la seconde celle de l’avocat.
Kader glissa le papier dans sa poche. Puis, après avoir observé la femme pendant quelques instants, il tendit le bras et lui prit la main pour y déposer un baiser, en se disant que ça ne pouvait pas faire de mal.
Merci, déclara Kader en lui lâchant la main.
Il n’y a pas de quoi, répondit-elle d’une voix qui semblait parvenir de très, très loin.
Ayant préféré se rendre d’abord à la seconde adresse, il regretta ce choix en constatant que l’avenue, non contente de monter, se prolongeait sur des kilomètres. Un autobus le dépassa en trombe. Quand il le vit freiner à l’arrêt suivant, tous clignotants allumés, Kader se mit à courir en boitillant, puis ralentit lorsque le bus redémarra. Il avait la gorge sèche, il avait mal, et il décida de s’asseoir sur le trottoir pour griller une cigarette. Tout en fumant, il essaya de se rappeler la femme pour laquelle il faisait tout ça. Les yeux fermés, il s’efforça de visualiser son visage, mais en vain. Tout ce qu’il arrivait à distinguer, c’étaient des barres rouges horizontales.
Quand il atteignit sa destination, le soleil était en train de se coucher. Une Mercedes noire était garée sur le trottoir, devant la grande demeure en pierre jaunâtre. Assis derrière le volant, un type costaud au crâne rasé écoutait une musique de danse dont la ligne de basse lancinante s’échappait par les vitres baissées pour se mêler au ronronnement du moteur. Kader s’arrêta au bas des marches de la maison pour lire le numéro inscrit sur la façade : 1277. Un drapeau dépassait du balcon, au-dessus de l’entrée, comme s’il s’agissait d’une espèce d’ambassade. Un drapeau rouge, vert et blanc, que Kader n’avait jamais vu à une Coupe du monde ; il se dit que ça devait être basque.
Après avoir monté l’escalier, il appuya sur la sonnette. Sur une plaque de bronze fixée au mur, à côté de la porte, était gravé en lettres incurvées le nom d’Eugenio Riano Arnaga. La femme qui vint ouvrir la porte avait des cheveux noirs coupés court, et des cernes si profonds sous les yeux que l’on aurait dit des bleus.
Elle l’accueillit d’une voix douce et lasse, en espagnol.
Je cherche monsieur Arnaga, lui répondit Kader en français. Cette femme entrouvrait juste assez la porte pour montrer son visage fatigué. Je suis un ami de sa fille. Et elle regardait fixement Kader. Un ami d’Astrid Arnaga.
Enfin, elle ouvrit la porte et le laissa entrer.
Vous pouvez vous asseoir ici, déclara-t-elle en français, en lui montrant un fauteuil trapu. Kader se rendit compte qu’il aurait du mal à s’en extraire s’il avait le malheur de s’y installer.
Je vais rester debout, répondit-il.
Elle s’éloigna et disparut, à l’autre bout du hall, par une porte à deux battants. Les murs de ce hall étaient couverts de portraits de vieux bonshommes, certains portant perruque, d’autres non. Le plus moderne représentait un type vêtu d’un costume de tweed et arborant le genre de lunettes carrées, à monture noire, que portaient souvent les D.J. blancs. Il tenait un livre à la main. Kader trouvait l’arrière-plan bâclé.
La femme était déjà de retour.
C’est pas terminé, l’informa Kader au sujet du tableau.
Après avoir jeté un coup d’œil à l’objet, elle décida de ne pas répondre.
Il va vous recevoir.
Ça craint pas, de laisser ça ici ? demanda-t-il en désignant son sac.
Bien sûr que non.
Il franchit la porte à battants derrière elle, et se retrouva dans une grande pièce brillamment éclairée, aux murs ornés de miroirs poussiéreux. Un chandelier pendait du plafond. Derrière un grand bureau blanc aux décorations dorées était assis un petit vieillard en costume trois-pièces de couleur bordeaux. Kader lui tendit la main, en se disant que ce mec devait être bourré de thune.
Kader Benmassoud. Heureux de vous rencontrer.
Le vieux d’Astrid avait une drôle de figure ; le teint jaunâtre, l’air malade, on aurait dit un masque trop grand pour lui. Sans prêter attention à son visiteur, il s’adressa à la femme, en espagnol. Sa voix était une sorte de chuchotement, mais tonitruant. Kader regarda la femme quitter la pièce, puis il se retourna vers le vieil homme.
Je vais pas vous prendre votre temps, lui annonça-t-il. Je veux juste vous demander quelque chose.
Même si c’est pour me demander quelle est ma couleur favorite, répliqua Arnaga dans un français impeccable, il faut prendre un rendez-vous.
Kader hocha la tête. Est-ce que c’était censé être drôle ? Ce type n’était pas facile à jauger, parce que sa voix n’avait aucune expression. Kader avait beau scruter ses yeux noirs, humides, ses joues affaissées, sa bouche mince et molle, il n’y retrouvait pas la moindre trace d’Astrid. Néanmoins, il se jeta à l’eau.
C’est au sujet de votre fille.
Arnaga se carra dans son fauteuil.
Laquelle ?
Astrid.
Et alors ?
Kader regarda autour de lui.
Est-ce que je peux m’asseoir ?
Je vous en prie.
Deux fauteuils étaient placés en face de celui d’Arnaga. Comme le vieux regardait celui qui se trouvait à gauche de son visiteur, Kader décida de s’y asseoir.
Elle est en danger, lâcha-t-il.
Pendant un moment qui lui parut très long, Arnaga ne répondit rien. Kader n’arrivait pas à se détendre.
Pourriez-vous m’indiquer qui vous êtes ? lui demanda enfin le vieil homme.
Kader Benmassoud, un ami d’Astrid. Elle m’a opéré du foie, et on est devenus amis. Astrid m’a appelé avant-hier soir, à Paris, en disant qu’elle devait quitter la capitale. Qu’elle avait reçu des menaces par téléphone.
Quel genre de menaces ?
Il n’avait pas répété son histoire. L’examen auquel le soumettait ce type le mettait mal à l’aise.
Astrid m’a dit qu’elle allait passer prendre sa sœur et rentrer avec elle dans leur village, en Espagne, et puis elle a raccroché. Je l’ai tout de suite rappelée, mais c’était occupé. Quand j’ai rappelé le jour suivant, toujours occupé. D’après la standardiste, le téléphone était décroché. Alors j’ai pris le train, et me voilà. Je savais qu’Astrid était au Pays basque, mais je savais pas où.
Arnaga se pencha en avant et joignit les mains sur son bureau.
Qu’est-ce que vous voulez ?
Kader se demanda si le vieux n’avait pas la cervelle ramollie.
Je veux le nom du village.
Pourquoi ?
Pour aller retrouver Astrid, voir si elle va bien.
Je ne vous connais pas.
Je suis son ami. Je sais tout sur elle. Je sais qu’elle avait une chèvre en pierre dans son jardin. Je sais que sa mère picolait…
Votre degré d’intimité avec ma fille m’est parfaitement indifférent, l’interrompit Arnaga de sa voix rauque. Elle raconte sa vie à qui elle veut, ça ne me regarde pas.
Kader le regarda fixement. Il y avait quelque chose chez ce type qui l’intimidait salement.
Écoutez, reprit-il. Y a rien de compliqué là-dedans. Dites-moi juste où je peux la trouver.
Il n’y a aucune raison pour que vous la trouviez. Je sais où sont mes filles. Si elles étaient en danger, je le saurais et je ferais le nécessaire pour les protéger.
Sur quoi, Arnaga baissa les yeux vers une grande chemise rouge posée sur son bureau, l’ouvrit, et commença à feuilleter des papiers.
Kader le regardait toujours, les yeux ronds. Il avait l’impression d’être redevenu un gamin.
Filez-moi juste son téléphone.
Non, répondit Arnaga sans lever les yeux. Maintenant, laissez-moi, je vous prie. J’ai du travail.
L’homme paraissait essoufflé.
Kader se sentit rougir jusqu’aux oreilles. Il se leva. Lorsqu’il sortit de la pièce, il avait l’impression de s’observer lui-même. Ce n’était pas beau à voir.
Dans le hall, il aperçut son sac Adidas et s’arrêta. Reprenant courage à la pensée d’Amadou, il s’assit dans le fauteuil court sur pattes.
Je vais attendre, lança-t-il à la femme, qui était déjà en train d’ouvrir la porte d’entrée.
Vous ne pouvez pas. Vous feriez mieux de vous en aller.
Si, je peux, riposta Kader. Je vais rester assis là tout le temps qu’il faudra.
La femme poussa un soupir, referma la porte principale, puis entra dans une des pièces qui donnaient sur le hall. Bientôt, il entendait le crépitement d’une machine à écrire.
Après que Kader eut rejeté la tête en arrière et fermé les yeux, une idée lui vint soudainement : Aïcha Benmassoud, faut que tu te libères. Il fallait qu’elle se libère d’eux tous, y compris de lui-même. Amadou était peut-être la personne la plus indiquée pour l’aider dans cette entreprise ; peut-être pas. Kader se dit que la prochaine fois que sa sœur le verrait, elle ne le reconnaîtrait pas. Elle l’aimerait, le respecterait.
En se réveillant, il vit le chauffeur baraqué s’approcher de lui à grandes enjambées à travers le hall. Ce type portait un blazer bleu marine, un déguisement de bouffon. Il était trop tard pour réagir, et Kader ne put que se préparer, plutôt mal que bien, à la collision. Le gorille le souleva de son fauteuil par son survêtement. Au moment où Kader, suspendu dans les airs, passait devant la secrétaire d’Arnaga, il nota l’expression inquiète de ses yeux tristes et fatigués. Transporté par l’ogre à l’haleine fétide, il put anticiper de quelques instants le sort qui lui était réservé lorsqu’il aperçut la porte d’entrée, grande ouverte, et qu’il sentit chez le chauffeur la détermination et la concentration du lanceur de disque. Lorsque le type le lâcha, Kader sentit son estomac se contracter. C’était comme si tous ses organes internes se ratatinaient en prévision de l’impact, qui fut long à venir. Il eut le temps de humer l’air chaud, chargé des poussières de la circulation, et de remarquer que l’obscurité était tombée, et de distinguer les marches blanches au-dessous de lui, et, là-haut, la cime des arbres tout illuminée par les projecteurs d’un petit stade de football, et les gaz d’échappement de la Mercedes qui s’élevaient en panaches dans cette magnifique lumière, et c’est alors, seulement alors, qu’il entra en contact avec le trottoir.
Kader n’avait pas la moindre idée du délai qui s’était écoulé avant que son sac Adidas ne traverse les airs pour venir le rejoindre. Étendu sur le côté, une moitié du corps sur la chaussée et l’autre sur le trottoir, il avait la tête en plein dans les gaz d’échappement de la Mercedes, mais était incapable de faire un geste. Il pensait à son vieux, Adel Benmassoud. Pas moyen de se rappeler une époque à laquelle la vue de son père ne lui ait pas tapé sur le système. Tout, chez lui, son visage, ses yeux en particulier, donnait envie à Kader de crier, Putain, mec, comment tu veux que quelqu’un te donne un jour un boulot correct, avec des yeux pareils ? Rien que de te regarder, ça donne envie de pleurer. Et pourtant, Adel avait les mêmes yeux que son propre père, le grand-père de Kader, qui avait réussi comme maquignon à Oran. Mais c’est parce que les yeux tristes vont bien aux maquignons, comme les longs bras aux boxeurs. Enfin, pas vraiment comme ça. Kader s’entendit gémir tandis que la Mercedes s’éloignait. C’était à l’idée qu’il s’était peut-être remis à saigner. La perspective de perdre encore du sang lui paraissait intolérable. Il avait l’impression de sentir ce truc lui dégouliner du corps pour se répandre dans le caniveau et descendre la colline, avant de disparaître par une grille d’égout.
Quand Kader s’éveilla, la douleur était là. La douleur était partout. Elle le pénétrait, tel un froid glacial. Il leva les yeux vers le ciel où régnait encore l’obscurité, bien que l’on puisse déjà deviner le jour. Les oiseaux chantaient. En se tournant sur le côté, il constata que son sac Adidas avait disparu. Avec le Discman d’Amadou. Mais il sentait encore son portefeuille dans la poche arrière de son pantalon ; ses voleurs ne l’avaient pas retourné. Il n’y avait pas de sang. Kader ferma les yeux.
De nouveau, il se réveilla, harcelé cette fois par une douleur intolérable, qui l’obligeait à jurer et à grimacer comme un de ces cinglés qu’on voit dans les rues. Elle était entièrement localisée dans un endroit précis, à présent : sa hanche gauche. Et pas moyen de se lever ; sa jambe gauche refusait de se mouvoir, et la douleur privait de forces tout le haut de son corps. Kader passa une main sur sa hanche. En sentant quelque chose de dur, il comprit que c’était son os qui pointait à travers la peau. Il poussa un cri. La souffrance fut submergée par des vagues de nausée, et il perdit connaissance.
Lorsqu’il revint à lui, il était entouré de visages. Tout le monde lui parlait en espagnol.
Français, bredouilla-t-il.
Une femme rousse, avec des taches de rousseur sur toute la figure, y compris sur les lèvres, bombardait d’instructions les deux types qui étaient en train de le soulever pour l’allonger sur un brancard. Il s’aperçut qu’ils avaient découpé une ouverture dans son survêtement.
Enculés, grogna Kader.
On avait dû lui donner quelque chose, parce que non seulement il n’avait plus mal, mais un sourire lui fendait la bouche jusqu’aux oreilles sans qu’il puisse s’en empêcher. Il reconnut instantanément cette odeur. L’hôpital.
Quel pied, murmura-t-il.
Le jour bleu flottait derrière la fenêtre de sa chambre.
Une infirmière entra en produisant ce bruissement qu’il aimait tant. Il garda les yeux clos pour l’écouter se déplacer à travers la pièce. Pssshhh pssshhh pssshhh pssshhh…
Plus tard, un médecin en blouse blanche vint se pencher sur lui, en inclinant la tête de côté d’un air bienveillant. Ses lunettes en demi-lune étaient perchées bêtement sur son front.
Je suis le Dr Ribeiro, déclara-t-il à son patient en lui tendant la main.
Kader, terrorisé, resta immobile, dans l’attente de sa sentence.
Vous vous êtes démis la hanche, poursuivit le médecin, qui avait un accent à couper au couteau. D’habitude, il n’y a pas de problème, ça se remet en place d’une poussée. Il assena un coup de poing contre la paume de son autre main. Facile. Mais là, vous êtes resté plusieurs heures sans soins, alors les contusions et l’inflammation se sont aggravées. On a été obligés de vous endormir.
Les yeux de Kader se remplirent de larmes.
Je pourrai encore marcher ?
Le docteur sourit. Kader lui cria, Rigole pas, Ducon !
Le sourire du médecin s’évanouit.
Je suis désolé, fit-il. Vous allez très bien. Il vous faudra des béquilles pendant quelques semaines, jusqu’à ce que la blessure guérisse. Évitez de faire porter le poids du corps dessus, c’est tout. Vous allez très bien. Il serra son bloc-notes dans ses bras.
Kader sourit et lui tendit la main.
Merci, docteur.
Mais le médecin avait perdu son enthousiasme.
N’oubliez pas de passer prendre votre facture à la réception, au rez-de-chaussée.
Kader hocha lentement la tête. Compte là-dessus, mon pote, se dit-il. En France, l’hosto c’est gratos.
Docteur, vous connaîtriez pas une chirurgienne du coin qui s’appelle Astrid Arnaga ?
De nom, pourquoi ?
Je la cherche.
Je crois qu’elle est à Paris.
Non, elle y est pas. Elle est en vacances. J’ai juste besoin de savoir de quel village elle est.
Navré, je n’en ai aucune idée. Je suis nouveau, ici.
Qui ne l’est pas ?
Je vous demande pardon ?
Un vrai blaireau, ce type.
Qui n’est pas nouveau ? insista Kader. Et qui pourrait connaître Astrid Arnaga ?
Le médecin souleva le menton pour mieux réfléchir, et ses lunettes lui retombèrent sur le nez.
Demandez à la surveillante. Elle saura peut-être.
La surveillante ?
La dame dans le bureau, au bout du couloir. Et, sur un dernier hochement de tête, le médecin quitta rapidement la pièce.
Kader glissa une main sous les couvertures pour se tâter la hanche. L’os ne dépassait plus. Il remonta les couvertures. On lui avait enlevé survêtement et sous-vêtements, pour l’affubler d’une tenue blanche. Il garda le doigt appuyé sur la sonnette jusqu’à ce que fasse irruption dans sa chambre une femme énorme, au menton animé d’un mouvement pendulaire.
Je parle pas espagnol, proclama-t-il.
Mais elle s’en fichait. Elle continua de le saouler avec sa voix de travelo.
Je veux mes fringues. Où il est, mon portefeuille ? Mon putain de survêt avec un trou dedans.
Il essaya de sortir du lit. La femme dégoisait toujours.
Merde, ta gueule. Ta gueule !
Elle se tut enfin, lèvres hermétiquement closes.
S’il vous plaît, fit Kader en levant une main. Et il entreprit de mimer ce qu’il voulait.
Ils firent la paix. La grosse dame l’aida à s’habiller. Il l’interrogea au sujet d’Astrid Arnaga, dont il prononça le nom à plusieurs reprises, mais ça ne paraissait rien lui dire, à cette femme, et elle secoua la tête. Pendant qu’elle l’aidait à la façon d’une mère, sans dire un mot, il écouta le sifflement de l’air qui s’échappait de ses narines, et respira la délicieuse odeur de talc qui émanait de sa chair. Après être allée lui chercher une paire de béquilles, la femme l’emmena dans le couloir pour lui montrer comment s’en servir. Elle l’accompagna jusqu’à l’ascenseur, devant lequel Kader déposa un baiser sur sa joue veloutée.
Pour retourner au bureau d’Arnaga, il prit un taxi, qu’il regarda s’éloigner après avoir réglé la course. Kader n’avait aucun plan en tête ; mais, se sentant brusquement furieux à l’idée d’avoir perdu le Discman d’Amadou, il monta les marches en clopinant.
Il pressa la sonnette jusqu’à ce que la femme fatiguée vienne lui ouvrir. Et il lui adressa un grand sourire.
No està , dit-elle.
Mais il se força un passage avec ses béquilles, alla droit au bureau d’Arnaga, ouvrit la porte. L’avocat était assis à son bureau, une lime à ongles à la main. Le lanceur de disque n’était nulle part en vue.
Kader s’assit dans le même fauteuil que lors de sa précédente visite, brandit ses béquilles, les laissa retomber bruyamment par terre.
Regardez ce que vous m’avez fait !
Arnaga ouvrit la bouche pour parler.
Non ! s’écria Kader. Il débordait d’une énergie qu’il savait feinte. C’était du cinéma. Si vous étiez pas le père d’Astrid, tonna-t-il, je vous démolirais la gueule.
Je ne cède pas aux menaces, murmura le vieil homme. Je ne l’ai jamais fait, et ce n’est pas aujourd’hui que je vais m’y mettre. Je me suis trouvé dans des situations beaucoup plus menaçantes que celle-ci, vous pouvez me croire.
Écoutez, je vous menace pas. J’ai dit, Si vous étiez pas le père d’Astrid, non ? Et vous l’êtes, non ? Mais ce que je vais faire, c’est rester assis ici, jour et nuit, jusqu’à ce que vous me disiez où elle est. Vous pouvez appeler le gros con avec son petit blazer pour me foutre à la porte, ça m’empêchera pas de remonter les marches de votre perron. J’ai rien d’autre à faire.
Eh bien, restez assis, alors. Ça vous fera du bien.
Cool, répondit Kader. Mais entre-temps, je vais vous raconter une histoire. Il était une fois un jeune avocat très doué, vraiment capable, il réussissait tous ses exams, pas de problème. Kader se servait de ses mains pour animer son récit.
Ce mec, il était élégant, poursuivit Kader, et il avait de la tchatche. Il était peut-être pas grand, mais il en avait rien à foutre parce que les meufs voulaient se le faire de toute façon, elles savaient qu’il irait loin. Un jour, il a rencontré une belle femme. Et il a tout de suite pigé que c’était pas du toc. Pas comme lui. Kader leva un index. Elle était pas en toc, elle, insista-t-il. C’était une princesse, cette femme. Tout ce qu’elle demandait à la vie, c’était de pouvoir donner des gosses à son avocat, et de le rendre heureux. Kader marqua une pause, en joignant les mains, comme pour prier. Il sentait l’exaltation le gagner à mesure qu’il entrait dans son rôle de prédicateur black. Seulement, y avait une faille, chez cet avocat. Il avait pas d’amour. Tout ce qu’il avait, c’était de l’ambition. Et, parce que lui il avait pas d’amour, tout ce qui lui portait de l’amour était détruit. Il y pouvait rien, il finissait toujours par être obligé se s’éloigner de tout ce qui avait de l’amour pour lui. Kader fit une nouvelle pause. L’expression des petits yeux noirs d’Arnaga restait indéchiffrable. Tout ce qu’on pouvait y lire, c’était son combat contre la maladie. Au bout d’un moment, reprit Kader, l’avocat est tombé malade. Très malade. C’était couru d’avance. Et maintenant, ce type va bientôt mourir, et il sait qu’il a vécu toute sa vie sans amour. Il a de la chance que ses filles soient pas comme lui. Kader se baissa pour prendre ses béquilles. Votre fille Astrid, elle peut faire des miracles, lança-t-il encore à son interlocuteur. Elle peut inspirer des remords aux criminels. Elle peut donner à un homme la force d’aller la retrouver au bout du monde.
Ébloui par sa propre performance, il avait envie de pleurer. Arnaga contemplait son bureau vide. Les chairs de son visage semblaient s’être encore un peu affaissées. Kader sentit nettement que là, il était important de ne plus rien dire. Ça pouvait partir dans n’importe quelle direction.
Dehors ! cria Arnaga de son mieux, mais sa voix resta piégée dans sa gorge. Le vieux avait l’air de trembler. Kader se leva et, pendant quelques instants, chercha quelque chose à ajouter. Dehors ! répéta Arnaga d’une voix rauque.
Kader lui tourna le dos et sortit de la pièce.
Dans le hall, Kader croisa de nouveau la femme. Elle lui jeta un regard, d’un air plus fatigué que jamais, avant de regagner son propre bureau. En se disant qu’elle avait dû les entendre, Kader décida de s’asseoir une minute sur les marches du perron, histoire de se remettre les idées en place. Dehors, des nuages menaçants se massaient dans le ciel. Il n’avait pas de vêtements corrects, quasiment pas d’argent, et aucun moyen de retrouver Astrid. Non seulement il avait échoué, mais il regrettait les paroles qu’il venait de prononcer dans ce bureau. Même si Arnaga était un connard, il était vieux, et Kader avait appris de sa mère qu’il faut respecter les vieillards.
La porte s’ouvrit derrière lui, et il sentit un petit coup sur l’épaule. La femme lui fourra un bout de papier sous le nez.
Qu’est-ce que c’est que ça ?
Va-t’en, chuchota-t-elle en lui assenant une nouvelle tape sur l’épaule, de la main qui tenait le papier.
Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il en le prenant. C’est le numéro ?
Oui. Va-t’en, maintenant, et ne reviens pas.
Kader se mit debout.
Merci, dit-il.
Elle lui tourna le dos sans lui avoir rendu son sourire et rentra dans la maison, en claquant la porte derrière elle.
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