Le rêve de Castro

Lucy Wadham · Chapitre 33 sur 49

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Le rêve de Castro

Chapitre 32

 

 

Paco se gara à côté de la cathédrale de Bayonne, que Lola avait toujours trouvée inélégante et sombre. La pierre en était d’un rose foncé ; les gens pissaient dans les renfoncements de ses murs. Lola marcha seule vers le fleuve, en longeant les remparts de la ville. Paco et elle avaient quitté le village sous un soleil de plomb. De ce côté-ci de la frontière, le ciel était rempli de nuages tourbillonnants, qui faisaient penser à de la fumée brune. Au loin, la pluie hachurait la surface du fleuve. En passant sous les platanes poussiéreux, Lola sentait leur odeur, elle sentait qu’ils attendaient la pluie de tout leur être. Alors qu’elle marchait dans les étroites rues piétonnes de la vieille ville, l’averse s’abattit soudain. Les gouttes d’eau qui tombaient dru, en tambourinant sur les pavés de pierre, lui coulèrent dans les cheveux, l’aveuglèrent. Bientôt, elle était complètement trempée, et ses pieds glissaient dans ses sandales.

Le magasin était un vrai capharnaüm. Lola y entra sur les pas d’une femme d’âge mûr au maquillage très voyant, aux cheveux auburn coupés en brosse, qui voulait acheter une bande élastique de couleur chair. Lola dut prendre son mal en patience pendant que la cliente hésitait entre diverses largeurs de bandes. Le commerçant qui la servait paraissait très impliqué dans son dilemme. En fait, il ne paraissait absolument pas pressé de la voir prendre une décision. Chaque fois qu’elle était sur le point de choisir une taille, il émettait une nouvelle suggestion qui la faisait changer d’avis.

Tout dépend de la fréquence à laquelle vous avez l’intention de laver le vêtement, expliquait-il. Ce genre de bande élastique résiste bien au lavage.

Il n’est pas aussi attrayant, objecta la femme d’un air songeur.

On voyait que cet homme était fou de sa boutique ; il adorait ouvrir les petits tiroirs, et n’aimait rien tant que repousser des présentoirs afin d’accéder à des coins et recoins susceptibles de dissimuler toujours plus de bandes élastiques de couleur chair. Finalement, la cliente opta pour une largeur d’un centimètre et demi.

Si vous êtes sûre de votre choix, fit le marchand. Vous pouvez toujours revenir l’échanger, madame, vous le savez.

Une fois sa cliente partie, il se mit en devoir de restaurer le désordre qui régnait dans son magasin avant le début de sa quête de la bande élastique. Lola l’observait, en se demandant quel rapport ce type pouvait bien avoir avec l’organisation. Il était grêle, et si petit qu’il avait sans doute eu des difficultés à se procurer sa blouse de travail grise ; peut-être même avait-il dû se rabattre sur une blouse d’écolier. Ses cheveux raides, d’un blond-roux, n’étaient de toute évidence qu’un postiche en fibre synthétique. Lola remarqua que ses mains de poupée étaient couvertes d’eczéma.

Qu’est-ce que je peux faire pour vous, madame ?

Je cherche quelqu’un. Elle sortit de son portefeuille la photographie qu’elle y gardait toujours, et la lui tendit. Le boutiquier examina la photo, cligna ses yeux porcins, puis reporta son regard vers Lola et secoua la tête.

Désolé.

Regardez bien. Consciente de la note de désespoir qui avait percé dans sa voix, Lola se rendit compte que le petit bonhomme n’avait plus qu’une envie, la voir sortir de son magasin. Elle a été prise il y a vingt ans, insista Lola. Il faut imaginer ce visage, mais plus vieux.

Non. Comme j’ai dit, je suis désolé.

Ayant joint ses mains abîmées, l’homme la contemplait d’un air patient, telle une allégorie du Détachement.

Lola sortit de la boutique. Sans chercher à se protéger de la pluie, qui la trempa de nouveau jusqu’aux os, elle marcha lentement dans les rues vides. Après être remontée dans la voiture de Paco, elle referma la portière et ils restèrent assis côte à côte, en silence, jusqu’à ce que les vitres soient tellement embuées que l’on ne voyait plus rien au travers.

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