Le rêve de Castro
Chapitre 20
Le visage du dormeur était tourné vers la fenêtre. Depuis l’embrasure de la porte, Astrid regardait son dos se soulever et s’abaisser au rythme de sa respiration. Elle observait la peau dorée, lisse, l’ombre violette que faisait la colonne vertébrale nettement découpée, l’arrière de la tête, les cheveux taillés en pointe au bas de la nuque. La lumière brunâtre des lampes du parking introduisait une note de chaleur dans la chambre morne aux murs d’un blanc granuleux, à la moquette grise empestant l’insecticide de ménage. Astrid hésita devant la porte ouverte, posa son sac à main par terre, en sortit le désinfectant, quatre compresses et un rouleau de bande de fixation pour la blessure de Kader, et plaça le tout au sommet du poste de télévision installé à l’extrémité du lit. Ensuite, sans se retourner, elle ramassa son sac et sortit de la pièce.
Parvenue à l’accueil, elle pressa une sonnette électrique qui se mit à bourdonner par intermittence, jusqu’à ce que la porte située derrière le bureau finisse par s’ouvrir. Un homme d’âge mûr, au teint terreux, apparut et la regarda en clignant des yeux d’un air endormi, tandis qu’elle lui annonçait son intention de régler la note pour les chambres 201 et 203. Une fois dehors, dans la nuit, Astrid se rendit compte qu’elle était un peu essoufflée. Elle demeura là un moment, devant les voitures garées. La brise tiède sentait la lavande. Puis elle traversa le parking, heureuse de l’impression de détermination que donnaient, en heurtant le macadam, les chaussures à talons contre lesquelles elle avait troqué ses sandales.
Quand sa voiture fut arrêtée par la barrière, elle dut appuyer sur l’interphone pour déranger le type une deuxième fois. Elle s’excusa. Il leva la barrière, et raccrocha sans lui avoir répondu.
En roulant sous la barrière, elle aperçut loin devant elle, sous le ciel qui virait au rose à l’horizon, le lac noir serti dans la vallée pâle. Elle ouvrait grand les yeux, pour mieux absorber la beauté du monde. Un sentiment de chaude gratitude irradiait dans sa poitrine. Ce jeune Arabe de Nanterre était entré dans la chambre mal aérée de sa vie et lui avait fait prendre conscience de son exiguïté, il lui en avait montré la laideur, et l’urgence qu’il y avait à la quitter. Elle s’engagea sur l’autoroute et appuya fermement sur l’accélérateur.
La veille au soir, ils avaient dîné dans la salle du restaurant de l’hôtel. En se penchant vers elle d’un air confiant, il lui avait déclaré n’avoir encore jamais mis les pieds dans un endroit aussi chic, et Astrid s’était laissé gagner par sa joie. Elle avait eu envie de rire en le regardant taquiner le garçon, un vieux bonhomme pompeux affligé de bajoues et de cheveux teints en auburn.
Mais c’est sans joie qu’Astrid avait décrété, Pas de sexe entre nous, Kader.
Et il avait levé les yeux vers elle avec une expression éteinte, absente, avant de se remettre à harponner ses frites.
Je peux attendre, lui avait-il répondu.
Après le dîner, ils étaient montés à l’étage, et Kader lui avait tourné autour pendant qu’elle ouvrait la porte de sa chambre.
Laissez-moi entrer. Je vais pas vous sauter dessus, lui avait-il dit. C’est promis, avait-il ajouté, une main sur le cœur. Et Astrid, constatant à sa consternation qu’elle n’avait pas envie de rester seule, l’avait laissé entrer. Il s’était assis sur le lit pour regarder la télévision bruyante pendant qu’elle se déshabillait dans la salle de bains et se mettait en chemise de nuit. Lorsqu’elle s’était glissée dans le lit, il avait détourné les yeux.
Astrid roulait maintenant sur la route à quatre voies qui traversait la grande forêt de pins des Landes. Elle aurait voulu montrer à Kader la plage magnifique qui s’étendait sans interruption de Bordeaux à Bayonne. Les bunkers allemands parsemant les dunes de sable lui auraient sûrement bien plu. Il aurait été émerveillé par leur indestructibilité. Réfléchissant à sa rencontre avec Kader, elle mesurait avec quelle rapidité et quelle sûreté il s’était faufilé dans sa vie. En tout juste vingt-quatre heures, ils semblaient avoir acquis un passé commun, tous les deux. Astrid se rappelait pourquoi, pendant aussi longtemps, elle avait dressé une muraille entre elle et les autres.
Quand Kader avait demandé s’il pouvait la tenir de nouveau dans ses bras, elle lui avait répondu non. Et il n’avait pas insisté, mais n’avait pas non plus quitté sa place sur le lit, près d’Astrid.
Quand elle lui avait déclaré vouloir travailler, Kader avait aussitôt éteint la télévision et il était resté étendu là, les bras croisés sur la poitrine.
Je veillerai sur vous, avait-il promis.
Et Astrid ne l’avait pas chassé. Non, elle s’était attelée à côté de lui à la rédaction du brouillon d’une lettre destinée à la revue médicale The Lancet, concernant la récente prise de position du Conseil de l’Europe sur la xénotransplantation d’organes à partir de primates non humains. Ce faisant, elle s’était sentie étonnamment heureuse, tandis que Kader s’endormait tout habillé auprès d’elle.
Il avait dû se réveiller au milieu de la nuit et enlever ses vêtements avant de venir la rejoindre sous les draps. Ça n’avait pas troublé le sommeil d’Astrid. Avant le point du jour, il avait émané de la peau de Kader un parfum tiède, légèrement caoutchouteux. Elle savait que ce qui l’avait aiguillonnée et remplie de cette énergie grisante, c’était en partie de s’être arrachée au plaisir de cette présence proche, de céder à son ancienne propension au renoncement. Astrid conduisait vite, maintenant. L’accélérateur était au plancher et le volant vibrait entre ses mains.
Elle s’arrêta dans une station-service. Pendant que le pompiste nettoyait son pare-brise, elle se pinça le nez pour ne pas sentir l’odeur d’essence. Quand elle était petite, son père conduisait une vieille Simca bleu pâle, dont le bouchon de réservoir devait avoir une fuite. Aucune autre odeur, ou sensation, ou pensée, ne lui rappelait son père comme les vapeurs d’essence.
À l’intérieur de la boutique, les tables qui entouraient les machines à café étaient à hauteur de coude. Debout face à deux routiers, elle but son café brûlant dans une tasse en plastique qui s’amollissait entre ses doigts.
Son téléphone sonnait. Elle le sortit de son sac.
Oui ?
Astrid ?
C’était Chastel.
On se tire d’ici, lança le plus costaud des deux routiers au plus grand. S’il y a une chose que je peux pas sacquer, c’est d’écouter les gens parler dans leur putain de portable.
Astrid se dit qu’il avait dû prendre des amphétamines. Le grand lui adressa un sourire embarrassé, puis suivit le costaud à l’extérieur.
Je suis désolée, Jacques. Je ne peux pas te parler maintenant. Il faut que j’y aille. Lola m’attend.
Je t’appelle pour te parler d’un poste au Kosovo, insista Chastel. Jean a pensé à toi. Si ça t’intéresse, tu n’as qu’un mot à dire. Je me suis dit que je t’empêchais peut-être d’avancer. Que tu pourrais…
Tu ne m’empêches pas d’avancer, et je n’ai aucun désir d’aller au Kosovo.
Et pourquoi ?
Parce que je ne peux pas supporter ces gens-là.
Qui ça ? Les Albanais ?
Non. Les gens de Médecins sans Frontières.
On peut savoir pourquoi ?
Je ne supporte pas leur bonne conscience. Ce n’est qu’une bande d’adolescents attardés, qui essaient de dissimuler leurs désillusions. Je les trouve déprimants.
La question n’est quand même pas là. Ils ont besoin de chirurgiens.
Qui a besoin de chirurgiens ? Les réfugiés ? Ils n’ont pas besoin de chirurgiens. Ils ont besoin de rentrer chez eux.
Évidemment, mais…
C’est aussi simple que ça. Les réfugiés ont besoin de rentrer chez eux, et ils sont gardés en otages par une bande d’intellos bourgeois, de donneurs de leçons qui ont désespérément besoin, eux, de se sentir… humains. Le problème, c’est qu’humanitaire et humain, ça fait deux.
Astrid, je crois que tu es simplement vidée.
Bien sûr que je suis vidée. Pourquoi, tu crois que tu n’es pas vidé, toi ? Ça fait des années que je n’ai pas observé chez toi la moindre étincelle d’enthousiasme véritable. Maintenant que j’y pense, tu étais déjà vidé quand je t’ai rencontré. C’est pour ça que tu t’es accroché à moi. Parce que j’étais jeune, et pleine de confiance et d’enthousiasme.
Qu’est-ce qui te rend aussi agressive ? D’où ça sort ?
Je suis peut-être vidée, Jacques, mais au moins je le sais, moi. Ça fait un an et demi que je suis dans une impasse. Pas pour des raisons scientifiques, mais parce que je n’arrive pas à obtenir le matériel le plus élémentaire. Quand il s’agit de mes propres recherches, il n’y a plus d’argent et plus de matériel. Voilà ce que j’ai appris.
Allons, Astrid, tu sais bien que je me bats pour tes recherches.
C’est faux. Tu te bats pour moi quand je fais les tiennes, de recherches.
Tu es injuste !
Je viens de passer près de deux ans à essayer de construire une machine qui existe déjà sur le marché. Avec Vincent, on a perdu des milliers de souris, uniquement parce qu’on n’arrive pas à faire fonctionner la pompe convenablement. Les niveaux sanguins fluctuent, et l’animal meurt.
Je t’avais suggéré d’utiliser des animaux plus grands.
Comme quoi, par exemple ?
Je t’avais dit que les gens du musée d’Histoire naturelle pourraient te refiler quelques-uns de leurs primates.
Ils sont séropositifs, bon Dieu !
Pas tous.
Écoute, Jacques, je n’attends rien de toi. J’ai accepté le fait que je suis essentiellement un plombier. La transplantation, pour moi, c’est devenu de la plomberie. Et je veux bien l’admettre. Mais ne me demande pas de faire joujou avec la science. Je ne vais pas préparer ce congrès pour toi. Je ne partage plus tes idées. C’est à peine si je crois aux miennes, mais j’ai certainement cessé d’avaler les tiennes.
Tu es si amère. C’est terrifiant.
Chastel avait vraiment l’air terrifié.
Oui, acquiesça-t-elle d’une voix douce. Parce que je crois que j’ai perdu mon temps.
Comment ça ? Comment ça, tu as perdu ton temps ? Sans moi…
Non ! cria-t-elle. Ne t’avise pas de dire ça. Ça me rend malade. Comment oses-tu ? J’avais de bonnes idées, et j’étais infatigable.
C’est vrai, et on a fait des choses remarquables ensemble…
Tu veux parler de l’IVG ?
Astrid se tut, aussi horrifiée que lui.
Elle entendit le silence. Il était chargé de la haine de Chastel.
C’est tout ce qui me revient aujourd’hui, poursuivit-elle.
Mais Chastel n’était plus là.
Astrid jeta à la ronde des regards inquiets. Apparemment, personne ne faisait attention à elle. Un calme anormal régnait dans le magasin. La femme assise derrière la caisse examinait un grand œuf transparent rempli de petits œufs multicolores, en essayant de découvrir comment ça pouvait s’ouvrir. Un type en veste de cuir fauve à épaulettes rôdait devant les revues pornos. Les paumes moites, la bouche sèche, Astrid avala sa salive ; elle voulait s’en aller, mais n’était pas sûre de pouvoir arriver jusqu’à la porte. Marcher lui était soudain devenu impossible. Elle avait parlé de l’enfant. Pour la première fois, elle avait pensé, non à l’avortement, mais à l’enfant lui-même. Et maintenant, Astrid avait l’impression qu’un grand barrage s’effondrait en elle. En fait, elle ne savait pas où aller, elle avait menti. Lola ne l’attendait pas ; Lola ne l’avait pas appelée. Peut-être avait-elle retrouvé Mikel ? Astrid baissa les yeux vers le linoléum que le soleil faisait étinceler. Et, à petits pas chancelants, elle entama la traversée de la boutique.
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