Le rêve de Castro

Lucy Wadham · Chapitre 40 sur 49

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Le rêve de Castro

Chapitre 39

 

Plus tard dans la soirée, une « démonstration de force » était prévue sur le terrain de pelote. S’il y avait un élément du folklore euskarien qui avait toujours fait pleurer Txema d’ennui, c’était bien ce spectacle ridicule de deux géants s’échinant à soulever des rochers ou à projeter des troncs d’arbres, ou encore à couper des bûches le plus rapidement possible. Une fois encore, il se surprit à espérer que quelqu’un se blesse. C’était Lorea qui avait organisé ces jeux ; ils attiraient toujours énormément de gens, et notamment des touristes. En attendant de faire son apparition publique, Txema se préparait dans son deux-pièces situé au-dessus de la pharmacie. La chambre à coucher, qui se trouvait à l’arrière, donnait sur le potager de l’épouse du pharmacien, aux rangs de légumes bien alignés. Attachée à un pieu au milieu du jardin, une grande poupée de plastique, aux cheveux blonds et aux vêtements en loques, était censée faire peur aux oiseaux. Txema n’aimait pas ce spectacle, qui devenait positivement macabre, la nuit, quand il n’arrivait pas à dormir ; pourtant, il n’avait jamais pu se résoudre à demander à ses voisins de se débarrasser de cette poupée. Alors qu’il allait sortir de chez lui, le téléphone sonna. C’était Lorea.

J’ai de bonnes nouvelles ! s’exclama-t-elle. J’arrive. Et elle raccrocha.

Txema jeta un regard, par la fenêtre ouverte, à la poupée potagère. Vu sous cet angle, depuis l’étage, on aurait dit qu’elle fermait un œil. Il entendit la rumeur de la foule qui s’agglutinait autour du terrain de pelote, et les cris des petits enfants. Pour la première fois de sa vie, son aversion pour les enfants ne lui paraissait plus une raison suffisante de ne pas en avoir, et il pensa que si c’était une fille, il se contenterait de laisser Lorea s’en occuper.

Les joues rouges et les yeux brillants, elle franchit le seuil et vint se pendre à son cou, puis se rejeta brusquement en arrière, car la cigarette que Txema tenait au bec venait de lui roussir les cheveux. Cependant, elle ne manifesta aucune irritation.

Oh, Txema ! s’écria-t-elle en se lissant les cheveux du plat de la main. On l’a trouvé, il travaille sur les marchés, du côté français. Il fait les marchés en camionnette, et il vend des balais, précisa-t-elle d’un air joyeux.

Txema la dévisagea jusqu’à ce que toute joie ait déserté ses traits.

Comment tu le sais ? finit-il par demander.

Par ma sœur. Lorea baissa la voix. Mon beau-frère Gomez l’a vu. Gomez a conduit Itxua jusqu’à lui.

Ta sœur est certaine de ce qu’elle dit ?

Sûre et certaine. Loli n’a pas l’habitude de se tromper. Le nom sur la camionnette, c’est Lamarck, ajouta Lorea en retrouvant sa bonne humeur.

Txema ne ressentait pas l’excitation à laquelle il se serait attendu. Il vit Lorea s’approcher de la fenêtre et regarder au-dehors.

Il faut que je réfléchisse, Lorea. Que je reste seul. Je te retrouverai un peu plus tard, aux jeux.

Lorea se retourna pour l’observer. Une question lui monta aux lèvres, mais elle la réprima.

On reparlera de tout ça plus tard, alors, lança-t-elle avec un enthousiasme forcé. Sur quoi, elle changea son sac à main d’épaule et embrassa Txema sur la joue, avant de s’en aller.

Resté seul, il se rendit tout droit à la cuisine et, les bras levés, délogea la grille de la hotte aspirante ; puis il plongea la main à l’intérieur du boîtier, et en descendit son vieux browning. L’arme était enveloppée dans un sac Pryca en plastique, recouvert d’une couche de graisse de cuisson. Après avoir jeté le sac et lavé ses mains poisseuses, Txema déballa le pistolet de sa peau de chamois. En le soupesant, il constata que ce contact lui donnait toujours le frisson. Il retira le chargeur, le remit en place. Tenant le flingue à deux mains, les bras tendus, il visa le centre de l’horloge accrochée au mur qui lui faisait face. Pan, prononça-t-il à haute voix. Txema glissa l’arme sous sa ceinture, dans le creux de son dos, enfila sa veste et sortit de son appartement. Ça faisait des années qu’il ne s’était pas senti aussi jeune.

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