Le rêve de Castro

Lucy Wadham · Chapitre 6 sur 49

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Le rêve de Castro

Chapitre 5

 

 

Lorsque Lola eut fini de pleurer dans les bras d’Astrid, elles s’assirent devant la table de la cuisine pour prendre leur café. Lola observa Astrid par-dessus le bord de sa grande tasse.

J’ai toujours fait ça, non ? Profiter de toi pour me répandre. Il n’y a jamais de place pour ce que tu ressens, toi.

Astrid reposa sa tasse.

Ça me convient. Quand je ressens quelque chose, je ne sais pas quoi en faire.

Comment est-ce que tu vas ? demanda Lola, tout en cherchant des cigarettes du regard. Attends une seconde.

Lola se dressa pour aller chercher son paquet dans la pièce voisine, près du lit. Restée seule à la table de la cuisine, Astrid leva les yeux vers la fenêtre couverte de givre qui donnait sur une cour aveugle, et elle remarqua la crasse qui entourait la hotte aspirante, en haut du mur.

Eh bien, fit Lola en revenant s’asseoir, avant de tirer une longue bouffée de sa cigarette. Dis-moi.

Quoi ?

Tu vas bien ? Ce problème de mémoire.

Très bien. Tout va très bien. Je suis un peu fatiguée.

Viens avec moi. Lola se pencha par-dessus la table en arborant un large sourire. Viens au pays avec moi. Prends des vacances. Tu pourrais passer un peu de temps là-bas, à la maison. Elle aspira une nouvelle bouffée.

Je ne peux pas.

Pourquoi donc ?

J’ai un congrès.

Quand ?

Début septembre.

Viens avant. Tu pourras le préparer là-bas.

Je ne peux pas.

Tu n’as pas pris de vacances depuis que maman est sortie de la clinique, et tu parles de vacances.

Lola se leva et, tout en observant Astrid, s’appuya contre l’évier. Un de ses bras était sollicité par le maniement de sa cigarette ; l’autre, replié contre sa poitrine.

Je ne peux pas retourner à la maison, Lola. Je ne suis pas prête.

Moi, je pense que Chastel te rend malade. C’est lui qui est responsable de ton ictus. Il t’a rendue tellement malheureuse, Astrid.

Astrid cessa de contempler les genoux de sa sœur, violets de froid, et lui adressa un sourire.

Oh, Lola. Ça ne t’est jamais venu à l’esprit que j’avais peut-être choisi ma vie ? Je l’ai choisi, Chastel. Peut-être que le bonheur ne m’intéresse pas.

N’importe quoi ! Tu veux être heureuse autant que moi. C’est juste que tu ne t’y prends pas très bien. Mais tu en serais capable.

Lola se détourna pour jeter son mégot dans l’évier en aluminium, où il émit un sifflement. Elle s’approcha d’Astrid, qui était toujours assise, et entoura de ses bras la tête de sa grande sœur, dont elle pressa la joue contre son ventre. Astrid, comme d’habitude, trouvait que Lola répandait une odeur de lait chaud. Elle se détendit un instant, les yeux fermés.

J’ai tellement peur, murmura Lola.

Astrid s’écarta.

De quoi ?

Lola baissa les yeux vers sa sœur.

Ça fait tellement longtemps.

Tu n’as pas changé, Lola.

Mais lui, si. Pourquoi est-ce qu’il m’a demandé de ne pas venir ? Pourquoi il ne voulait pas que je sois là lorsqu’il est sorti ?

Il a peur pour toi. Il pense qu’on pourrait le prendre pour cible. C’est évident.

Lola lui jeta ce regard absent qu’elle avait quelquefois, lorsqu’elle réfléchissait.

Je n’ai pas peur de l’organisation. Je n’ai même pas peur de me faire tuer. Ce qui me fait peur, c’est la possibilité qu’il ne m’aime plus. Reculant d’un pas pour s’adosser contre l’évier, Lola porta une main à sa gorge. Ses yeux se remplirent de larmes. Il a changé, Astrid. N’est-ce pas ? Tu avais changé, toi, en prison.

Astrid baissa les yeux vers les pauvres pieds de Lola, abîmés par la danse.

Astrid ?

Astrid n’avait pas envie de parler des changements survenus chez Mikel. Elle se pencha en avant pour ramasser un flocon de maïs incurvé qui était tombé par terre, mais Lola tendit la main, s’en empara et le jeta dans l’évier, sous l’œil attentif de sa sœur. Lola ne serait jamais une personne ordonnée. Astrid se demanda si elle n’avait pas un peu trop fait le ménage derrière elle, quand elles étaient gosses.

Dis-moi, Astrid.

Tu le sais bien, Lola, qu’il a changé. Tu t’en es aperçue, de ce changement. Pour commencer, il ne croit plus à toutes ces conneries auxquelles il croyait.

Je ne te parle pas de ses idées.

Incapable de soutenir le regard de Lola, Astrid baissa les yeux vers la vieille cicatrice que sa sœur avait à la voûte plantaire. Elle s’était blessée lorsque Astrid l’avait soulevée par-dessus une barrière de fil barbelé, près de leur village.

Qu’est-ce qu’il y a, Astrid ? Tu n’es pas heureuse pour moi ?

Si tu es heureuse, je suis heureuse.

Je crois que je le suis. Lola regarda sa sœur et son visage s’éclaira. Viens avec moi ! s’exclama-t-elle soudain. On le retrouvera ensemble. Il parle toujours de toi avec tellement d’affection, Astrid. Il sait bien que tu ne l’apprécies pas beaucoup, mais il t’aime.

Je n’ai rien contre lui.

Tu penses qu’il ne me réussit pas.

Ç’a été le cas.

Lola sourit.

Tu reveux du café ?

Non, merci. Je ne vais pas m’attarder.

Reste, s’il te plaît. Dis-moi comment la prison t’a changée, à ton avis.

Astrid n’aimait guère plus parler de la prison que de Mikel.

Je suppose que j’ai appris à ne pas me laisser atteindre par mon environnement. À m’en isoler.

Lola pointa un doigt vers elle.

C’est bien ça qui me fait peur.

Je veux dire, m’isoler afin de pouvoir travailler.

Mais Lola n’écoutait plus.

J’ai tellement peur, Astrid. Viens avec moi, s’il te plaît. Je vais avoir besoin de ton aide, là-bas. Honteuse de pleurer, Lola enfouit son visage dans ses mains. Astrid se leva pour essuyer ses larmes. Puis, elle ramassa l’épaisse chevelure blonde de sa sœur en une queue de cheval, qu’elle maintint fermement entre ses doigts.

Écoute-moi. Mikel est libre. Et toi, tu seras bientôt dans ses bras. Concentre-toi là-dessus.

Lola inclina la tête.

Il faut que j’y aille, dit Astrid en lâchant les cheveux de sa sœur.

Tu viens avec moi ?

Astrid prit son sac sous son tabouret.

Je ne peux pas.

Elle sentit sa gorge se serrer. Il fallait qu’elle sorte de cet appartement, et qu’elle aille marcher à grands pas sur le pont qui enjambait les voies de chemin de fer. Il fallait qu’elle respire à fond. Bientôt, Lola serait partie. Partie en train vers le sud pour aller rejoindre Mikel, son bien-aimé, qui venait de purger une peine de vingt ans de prison parfaitement méritée.

S’il te plaît, insistait Lola.

Mais Astrid s’avançait déjà vers la porte. Elle repensait à une lettre que Mikel lui avait envoyée de prison. C’était la lettre qui l’avait convaincue :

Je rêve d’une vie simple avec toi, Astrid. Je voudrais te construire une maison .

Lola, qui se tenait en souriant près de la porte d’entrée, tira sur une boucle d’Astrid.

C’est quoi, le nom de ce syndrome dont tu m’avais parlé ?

Quel syndrome ?

Ce truc de comportement sexuel régressif.

Astrid sortit sur le palier et pressa le bouton pour appeler l’ascenseur, dont le mécanisme se mit en mouvement avec un cliquetis. Le visage empourpré, elle se sentait incapable de regarder sa sœur.

Ce n’est pas un syndrome. La seule chose que j’aie lue là-dessus, c’était en français. Ça s’appelle le fantasme masturbatoire originaire.

Pourquoi masturbatoire ?

Il s’agirait d’une sorte de nostalgie débilitante de la première expérience sexuelle, qui est généralement autoérotique. L’idée, c’est que la première fois qu’on se masturbe, on revit la relation fusionnelle avec sa mère, dans un éclair de reconnaissance. Les personnes qui manifestent une propension à la dépendance…

Comme moi, interrompit Lola.

Je ne crois pas. Il semblerait que ce genre de personne soit souvent à la recherche d’une sorte d’extase, d’une expérience en réalité impossible à reproduire.

Lola prit la main de sa sœur et l’embrassa.

Ma première expérience sexuelle, ç’a été Mikel, lui confia-t-elle. J’avais quatorze ans. Ça n’a pas été la masturbation. Je ne m’étais jamais masturbée avant qu’il aille en prison. J’avais quatorze ans, Astrid.

Je sais.

Et je ne m’en suis jamais remise.

Astrid avait posé la main sur la porte de l’ascenseur. Elle le regardait s’approcher.

Tu te rappelles notre première manif, à Donostia ?

Astrid hocha la tête. Ça l’énervait, que Lola appelle encore Saint-Sébastien par son nom basque.

C’était une manifestation d’étudiants, poursuivit Lola. Tu te rappelles ? En été soixante-seize. Oui, répondit Astrid. Je me rappelle.

L’ascenseur s’arrêta devant elle avec un claquement. Elle n’avait qu’une envie, ouvrir cette porte.

C’était tellement excitant, poursuivait Lola. Mikel s’était mis une écharpe rouge devant la bouche, pour qu’on ne puisse pas le reconnaître. Je le revois en train de balancer un cocktail Molotov. Je me souviens de ce mouvement circulaire, de la puissance de son bras. Et puis, je suis tombée dans les pommes. Tu te rappelles ? Tu m’as emmenée jusqu’à un bar, mais le propriétaire n’a pas voulu nous laisser entrer, alors on s’est assises sur les marches. Tu pensais que je m’étais évanouie à cause de la foule, ou de mon asthme, mais non. C’était d’avoir vu Mikel lancer ce truc. Je m’étais évanouie d’amour, Astrid. Une extase. Je croyais faire de la politique, mais il s’agissait d’amour.

Astrid sentit un sanglot lui monter dans la gorge.

Il a tué des gens, Lola.

Oui, mais l’époque était différente. Et puis, Mikel n’a jamais été comme les autres, tu le sais bien. Rien que des militaires, des policiers ou des magistrats pour cibles. Jamais des malheureux passants. Mikel a toujours condamné le meurtre de civils innocents.

Astrid croyait entendre le Mikel d’autrefois. Il ne s’exprimait plus comme ça, maintenant. Elle contempla les traits ravissants de sa sœur, qui n’avaient pas changé, pour autant qu’elle s’en rende compte. Mikel allait retrouver l’insolence de son regard, la douceur et la mollesse de sa bouche. Lola écartait toujours du même geste enfantin les mèches qui tombaient devant ses yeux. Son visage s’illuminait toujours lorsqu’elle reconnaissait quelqu’un dans un lieu public, et alors elle levait les bras, ou bien les agitait vigoureusement. Et Astrid, chaque fois qu’elle la retrouvait, chaque fois sans exception, ressentait de la joie pendant un instant, mais ensuite, tandis que Lola l’embrassait et qu’elles s’asseyaient ensemble, une nausée persistante revenait sournoisement l’envahir. L’impression que quelque chose basculait en elle, comme un ascenseur aux câbles sectionnés.

Astrid prit le mobile qui sonnait dans sa poche. C’était la secrétaire de Chastel. Elle entrouvrit la porte de l’ascenseur et y entra à reculons, le téléphone collé contre l’oreille tel un talisman contre l’insistance de Lola, qui remuait les lèvres : Viens, s’il te plaît. Astrid laissa se refermer la porte de l’ascenseur et sa sœur se retrouva de l’autre côté, découpée en losanges par la grille. Chastel voulait retrouver Astrid à huit heures du soir, à la brasserie Lipp.

J’y serai à huit heures, répondit-elle.

Lola secoua la tête avec véhémence.

Oui, fit Astrid. Je viendrai avec l’article.

Elle appuya sur le bouton et regarda s’envoler sa sœur. À huit heures, Lola serait dans le train pour Irún.

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