Le rêve de Castro

Lucy Wadham · Chapitre 8 sur 49

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Le rêve de Castro

Chapitre 7

 

Assise à gauche de la porte à tambour, Astrid attendait Chastel à sa table favorite. S’il aimait tant cet emplacement, c’est qu’il lui permettait de regarder les gens entrer et sortir sans être vu lui-même, mais aussi parce qu’on le réservait exclusivement aux célébrités. Seuls les gens branchés se retournaient en entrant pour jeter un coup d’œil aux clients assis à cette table. C’était la place de Sollers, de Finkielkraut, du grand Glucksman.

Astrid avait encore dans la bouche le goût brûlant du whisky. Depuis l’extrémité du quai, elle avait regardé partir le train en admirant la magnifique ondulation de son flanc, le clignotement orange du soleil sur les vitres. Le train qui emportait Lola. Bien après qu’il était sorti du champ de vision d’Astrid, elle avait écouté l’écho de son fracas. Consciente d’avoir assisté à l’éloignement d’une partie vitale de son être, elle était restée là un moment avant de se détourner pour revenir comme un zombie le long du quai et prendre l’escalier mécanique jusqu’au niveau supérieur. Elle s’était assise à une table du bistrot, dans un angle, et elle avait descendu deux whiskies coup sur coup, en soulevant mécaniquement le verre jusqu’à ses lèvres, et en fermant les yeux à cause de l’amertume. Quand le moment était venu de partir, elle avait pris un bus de Montparnasse à Saint-Germain, en s’agrippant tellement fort à la barre verticale qu’ensuite elle avait eu du mal à déplier les doigts. Ce n’est qu’après avoir franchi la porte à tambour, lorsqu’elle avait émergé dans le violent éclairage de la brasserie et qu’André s’était empressé de la débarrasser de son imperméable, qu’elle avait eu envie de pleurer.

Le whisky avait déposé comme un léger duvet sur tous ses sens. Assise là à attendre Chastel, elle imagina Mikel à bord d’un camion sur une route de la Manche, cette région aride de l’Espagne. Mikel aux yeux sombres agrandis dans la lumière déclinante de la vaste plaine vide, en train de se demander s’il était possible de déduire du paysage les changements survenus dans le monde depuis qu’il en avait été exclu.

Le moindre déplacement de Chastel était toujours annoncé par un tourbillon d’activité. Son allure forçait l’attention. André, comme à son habitude, le flagornait ; la vendeuse de cigarettes lui tournait autour en souriant avec une timidité affectée ; à sa vue, un nouveau serveur qui se ruait vers les cuisines s’arrêta un instant en pleine course. Astrid elle-même venait de se surprendre à modifier la position de ses mains sur la table, lorsque Chastel, à peine assis à son côté, les lui prit pour y appliquer ses lèvres.

Comment vas-tu ?

Très bien, répondit-elle.

Tu as faim ?

Pas très.

Moi, je crève de faim.

Astrid sourit. L’appétit de Chastel était pour lui une question d’honneur.

Commandons, exigea-t-il avant d’adresser un signe de tête à André, qui s’approcha de leur table. Ça s’est bien passé, avec l’anticoagulant ?

Non. Il faudra que je m’en occupe demain. Lola avait besoin de moi.

Un nouvel avortement ?

Astrid ignora délibérément cette remarque pour tourner son regard vers André, qui était arrivé devant leur table et attendait au garde-à-vous.

Comme de coutume, Chastel commanda du gigot et de la purée. On aurait dit que les deux hommes avaient signé un pacte aux termes duquel ils étaient convenus d’adopter le même comportement ad vitam æternam. André demandait au professeur ce qu’il voulait, alors qu’il le savait très bien puisque ça ne changeait jamais, et le professeur évitait toujours de le regarder en lui indiquant sa commande.

Et pour madame ?

Brandade, s’il vous plaît.

On va être avec du beau linge, annonça Chastel tandis qu’André s’éclipsait. Malinski et Karl seront présents.

Karl ?

Karl Bopp, précisa Chastel. D’après lui, il y aurait du nouveau dans la recherche sur les prions.

Chastel parlait du congrès.

Il aimait qu’Astrid et lui soient assis côte à côte, dans les restaurants. Et il aimait lui tenir la main sur les genoux. Je n’ai pas besoin d’être assis en face de toi, lui avait-il déclaré des années auparavant. Ça me déconcentre. En règle générale, Chastel n’aimait pas se trouver face à Astrid. Sa position favorite, pour faire l’amour, c’était quand ils se mettaient sur le côté et qu’elle lui tournait le dos. Là encore, ça lui permettait de voir sans être vu. Ce qui convenait parfaitement à Astrid, étant donné que de toute façon elle n’avait jamais pu regarder son amant dans les yeux.

Il lui prit la main.

Ça va bien ? Tu as l’air ailleurs.

Je me sens un peu bizarre. J’ai mis Lola dans le train pour le sud. Mikel a été libéré aujourd’hui.

Bon Dieu. C’est terrifiant.

Elle m’a demandé de partir avec elle.

Ça lui ressemble.

J’ai failli le faire.

Allons bon.

C’est vrai. J’ai failli y aller. Tout à l’heure, après l’avoir accompagnée jusqu’au train, je voulais sauter à bord.

Pourquoi donc ? Ton dernier séjour là-bas a été une horreur.

Je ne sais pas.

Fais attention, Astrid. Rappelle-toi le ton de la lettre de ce cinglé. Tu ne vas pas te laisser happer par ces gens-là.

Astrid sourit. Elle avait parlé à Chastel de la première lettre. Pas de la suivante.

Astrid,

Est-ce que tu te souviens de notre première rencontre ? Lola m’avait amené pour me présenter. C’était un soir de juin, il faisait beau et tu regardais un match à la télé, le Reál Madrid contre l’Atlético de Bilbao. Les fenêtres qui donnaient sur la rue étaient ouvertes et les gens avaient apporté des chaises sur le trottoir pour regarder, parce que ta mère était la première du village à avoir une télévision. Tu étais assise sur le plancher, les jambes croisées. Ta sœur a dit, Voilà Astrid, la grosse tête. Tu tenais une bouteille de bière à la main, et tu l’as soulevée un instant en me regardant. Une grosse tête qui aime le foot, j’ai dit. Tu as souri mais tu ne m’as plus regardé, et je me rappelle avoir pensé, Regarde-moi, regarde-moi, s’il te plaît, mais tu as continué à suivre le match. Je sais maintenant ce qui m’avait frappé, chez toi. C’était comme si tu n’avais besoin de personne.

 

On pourrait travailler, ce soir ? demanda Chastel. À moins que tu ne sois trop fatiguée ?

Non, non. Travaillons.

André ayant apporté son gigot à Chastel, avec un plat de purée en accompagnement, le chirurgien commença de manger, avec toute la précision, l’élégance, la détermination qu’il mettait à opérer. Pendant ce temps, Astrid contemplait les motifs complexes réalisés à la fourchette sur la surface dorée de sa brandade ; et, humant l’odeur de l’ail, elle constata que son appétit s’envolait aussi vite que si elle s’était trouvée dans une morgue.

Qu’est-ce que tu penses de l’article d’Henri ?

Je pense que c’est courageux.

Courageux. Chastel continua de manger. Pourquoi, courageux ?

Parce que, après toutes ces années, il admet qu’il a pu se tromper.

Quand elle le vit gifler sa purée du dos de sa fourchette, Astrid comprit qu’elle avait énervé Chastel en disant du bien de son ancien professeur.

C’est facile pour lui de cracher dans la soupe, maintenant qu’il est à la retraite. Qu’est-ce qu’il y a ? Tu n’as pas faim ?

Je me sens un peu patraque.

Elle s’appuya contre le dossier de sa chaise.

Chastel posa sa fourchette et se tourna vers elle.

Respirant à peine, le visage humide de sueur, Astrid l’observa de côté.

Il s’essuya la bouche avec sa serviette, la posa sur la table à côté de son assiette, et s’empara doucement de la main d’Astrid afin de lui prendre le pouls. Son comportement envers sa malade était empreint de révérence.

Je vais te ramener chez toi, décréta Chastel.

Sa voiture sentait le cuir et le parfum de sa femme, parfum qui, semblait-il à Astrid, n’avait pas changé depuis dix ans qu’elle-même était sa maîtresse. Laetitia Chastel avait ses habitudes, ainsi que le sens des limites, et exigeait qu’Astrid reste à sa place, place dont Astrid n’avait réussi à se faire une idée précise qu’avec le temps. Elle pouvait accompagner Chastel à la brasserie Lipp, mais pas au théâtre. Elle pouvait se rendre à des dîners chez le professeur Jean Daudet, mais pas chez le docteur Patrick Berberian et sa femme. Elle pouvait appeler Chastel à la maison en semaine, mais pas pendant le week-end. Et elle pouvait embrasser Laetitia en public, mais jamais dans le privé.

Franchement, je trouve le comportement d’Henri déplacé, disait Chastel. Astrid regardait par la vitre la place de la Concorde, illuminée comme une salle de danse russe. Cette nouvelle supériorité morale qu’il s’est découverte me tape sur les nerfs. Il ne pense qu’à lui. C’est comme un ancien espion qui rédige ses mémoires, ça ne se fait pas. Je pense qu’on devrait essayer d’avoir sa peau, à ce congrès. Il suffit de faire des recherches, d’étudier les statistiques. Qu’est-ce que tu en dis ?

Astrid avait toujours mal au cœur. Elle appuya la tête contre le dossier du siège, et ferma les yeux.

D’accord, murmura-t-elle.

Les yeux fermés, elle voit Mikel. Il est redevenu jeune. Astrid assiste à une conférence de presse clandestine qui se déroule dans les hautes collines, derrière son village. Les traits de Mikel sont dissimulés par une cagoule noire, mais Astrid distingue ses yeux, dont le coin extérieur, incliné vers le bas, lui donne une expression de douceur. Des journalistes venus de toute l’Espagne se sont rassemblés pour l’entendre. C’est un héros, un héros anonyme, un homme marqué par la gloire. Il se penche en avant pour parler dans le micro. Il cite Carlos Marighella :

 

La condition de terroriste, aujourd’hui, ne peut que grandir tout homme d’honneur, car elle renvoie très exactement à l’attitude du révolutionnaire qui prend les armes contre la honteuse dictature militaire dans toute sa monstruosité…

 

Astrid se lève pour s’adresser au triumvirat qui se tient derrière les micros. Le monde dont vous parlez a disparu, déclare-t-elle aux individus masqués. Personne n’a plus envie de gloire, ni même de liberté, d’ailleurs. Personne n’y croit plus. Les gens qui s’engagent maintenant ne sont pas des moines ou des soldats. Ce sont des hors-la-loi, qui s’opposent au sens de l’histoire. Tu es trop vieux pour être un hors-la-loi, Mikel. Tu ne peux plus vivre d’expédients. Tu es devenu lent. Tu as quarante-trois ans et mal aux articulations, et tu ne peux plus courir.

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